PONSARD
Un soir du mois de mars 1843, Auguste Lireux qui, avant d'habiter Bougival et d'être homme de bourse, était homme de lettres et habitait le théâtre de l'Odéon, Auguste Lireux rêvait à la fenêtre de son cabinet de directeur, malgré le froid. Lireux était en ce moment-là un peu mélancolisé par le voisinage du désert où de braves artistes des deux sexes ne craignaient pas de
débiter les solennelles tirades du répertoire classique, — vieil Eson dans les veines duquel il lui semblait grandement temps d'infuser un sang nouveau, pour l'honneur des lettres et la joie du caissier.
Auguste Lireux rêvait donc, songeant aux obstacles qu'apportait sans cesse à cette transfusion de sang jeune son comité de lecture, — qu'il appelait irrévérencieusement sa bourriche. Des clameurs soudaines et exorbitantes vinrent frapper son oreille et donner un autre tour à ses idées.
— « Vive Lucrèce ! « criaient des voix enrouées par l'enthousiasme, — un enthousiasme panaché de punch à la romaine.
Ces voix et cet enthousiasme s'échappaient par bouffées ardentes du fumoir du café Tabourey, situé, comme on sait, au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Molière. Avant que Lireux eût pu revenir de l'étonnement que lui causait cette intempestive gaieté, son cabinet directorial était envahi par deux hommes qui sortaient du café Tabourey.L'un, qu'il ne connaissait pas, s'appelait Charles Reynaud, l'autre, qu'il connaissait beaucoup, s'appelait Achille Ricourt, un original qui, de son avis, aurait été homme de lettres s'il n'eût été peintre, peintre s'il n'eût été journaliste, journaliste s'il n'eût été comédien^ comédien s'il n'eût été compositeur et chanteur, — une sorte de maitre Jacques artistique et littéraire, chargé de mener les autres à la célébrité et ne pouvant s'y conduire lui-même, aimant mieux être sur le siège que dans la voiture, — ce qui lui permettait de faire claquer son fouet.
— lit —
— « Un chef-d'œuvre, Lireux, un chef-d'œuvre ! » criait Ricourt.
Lireux, qui flairait une déconvenue dans l'annonce de ce chef-d'œuvre, cherchait à gagner la porte sous un prétexte quelconque : Ricourt le rattrapa comme madame Putiphar, Joseph, — par un pan de son paletot, et lui dit, de cette voix qui sent le prophète :
— Frappe-moi, mais écoute-le !
11 désignait Charles Reynaud, un peu interdit de la présentation.
— Donnez-moi le manuscrit, je le lirai, dit Lkeux en faisant un nouvel effort pour s'échapper.
— Le manuscrit? ricana l'enthousiaste Ricourt. Le manuscrit ? Il est là ! ajouta-t-il en frapppnt, d'un geste noble , le front de son compagnon.
Lireux alla s'asseoir dans un fauteuil, — résigné.
— Parlez , monsieur , dit-il à Charles Reynaud en s'arrangeant de son mieux sur son siège pour y suliir, en somnolant décemment, la pièce annoncée.
Charles Heynaud récita Lucrèce. A mesure qu'il avançait dans sa lecture, le visage de Lireux, tout à l'heure assombri par l'ennui, s'éclaircissait et s'épanouissait : de la surprise il passait à l'admiration.
— Mais c'est un chef-d'œuvre que vous avez fait \h, jeune homme ! s'écria-t-il en sautant presque au cou ilii narratejir.
— Quand je te le disais 1 exclama Ricourt, plus enthousiasmé que jamais.
— Monsieur, répondit Reynaud, heureux de ce succès comme s'il lui entêté personnel ; monsieur, la pièce
que je viens d'avoir l'honneur 'de vous lire est d'un de mes amis d'enfance, François Ponsard, avocat à Vienne, en Dauphiné...
— Oui! oui! connu! connu! reprit Ricourt, voilà quinze jours qu'il me la fait, celle-là!... Excès de modestie! Il rougit d'avoir fait un chef-d'œuvre!... Il redoute la célébrité ! C'est une vierge, ce n'est pas un poète... Ahl çà, voyons : quand jouons-nous Zwerèee?
— Demain!... Après-demain! aussitôt qu'elle sera sue des acteurs ! répondit Lireux, qui avait besoin d'un succès quelconque pour galvaniser son théâtre, d'où que vint ce succès, de Vienne ou de Paris, de Reynaud ou de Ponsard.
On s'embrassa là-dessus , et Ricourt redescendit avec son auteur au café Tabourey, où les attendait impatiemment une phalange de fanatiques.
— Lucrèce est reçue, mes enfants ! cria-t-il sur le seuil, en faisant de grands gestes télégraphiques pour témoigner sa joie et consacrer le triomphe de son ami.
— Vive Lucrèce ! exclamèrent les fanatiques.
Le lendemain et les jours suivants, grâce à Lireux d'un côté, et, de l'autre, à l'infatigable Ricourt, le bruit courait dans Paris qu'un nouveau Racine nous était né et qu'une nouvelle Phèdre allait voir le feu de la rampe. La nouvelle Phèdre^ on savait qu'elle s'appelait Lucrèce; quant au nouveau Racine, on flottait entre Ponsard et Reynaud. Depuis Hernani on n'avait pas vu une pareille agitation autour d'une œuvre littéraire. Les romantiques tremblèrent !
Charles Reynaud, que l'amitié seule avait guidé, une amitié fraternelle, rare à toutes les époques, — Charles Reynaud s'était empressé d'écrire à son ami, l'avocat viennois, pour l'appeler sans délai à Paris. Pendant ce temps, la pièce était distribuée, madame Dorval apprenait le rôle de Lucrèce, Bocage celui de Brute, etc., etc.
Tout à coup, au moment même où l'auteur débarquait, plein d'émotion, dans la capitale de ses rêves, Lireux se rappelait qu'il avait reçu la pièce sans consulter sa bourriche, et il en convoquait immédiatement les membres — qui la refusaient à l'unanimité... Désespoir de Ricourt, de Reynaud et de l'avocat viennois ! Mais Lireux, qui tenait son succès et ne voulait pas le lâcher, Lireux se remua tant et si bien, qu'une seconde lecture fut ordonnée. La bourriche s'exécuta, et, adorant ce qu'elle avait brûlé, elle reçut Lucrèce — à l'unanimité. Quelques jours après, le 22 avril 1843, — date à jamais mémorable î — avait heu la première représentation du chef-d'œuvre tant prôné par les journaux et par les amis de l'auteur.
Ce fut un véritable succès. Les applaudissements retentirent, frénétiques, sous le lustre de l'Odéon qui n'avait pas assisté depuis longtemps à pareille fête. On se gourma même quelque peu à droite et à gauche, entre néo-classiques et néo-romantiques, entre Hiigolâtrcs et Ponsardieus. Emile Augier se posa comme le tenant du nouveau poète et de sa poétique, et, avec lui, Latour de Saint-Ybars, Ducuiug, Arthur Ponroy, Jules Barbier et le critique Dufaï, proclamèrent Ponsard chef de l'Ecole du Bon Sens...
Pourquoi ce succès d'une pièce, estimable assurément, et « où la sévérité est discrètement mariée à l'élégance, » — comnit; devait dire plus tard l'éditeur Sartorius à propos de Prévost-Paradol, — mais dans laquelle on ne trouvait pas, même en cherchant bien, une originalité réelle? Pourquoi cette exaltation de Lucrèce? Hélas ! je n'en sais rieu. Je n'eu sais rien, mais je ne m'en étoune pas, — ayant pris de bonne heure la louable habitude de ne m'étonuer de rien. Lucrèce a eu ses frères et so'urs dans le passé; on fit, en 1748, un plus chaud accueil encore au Denys le Tyran ^ de Marmontel, si j'en crois les correspondances et les mémoires du temps. On applaudit Deuijs avec fureur; on rappela à grands cris l'auteur, pâmé d'aise dans sa loge ; ou Je força de paraître sur la scène à côté de mademoiselle Clairon, — honneur que jusque-là le public n'avait accordé qu'à Voltaire, à propos de Mérope; on lui jeta des couronnes en le proclamant le plus grand des au teurs tragiques, etc., etc. Qu'en conclure? Rien, — sinon que le public de 1843 valait celui de 17-48. Cent années n'apportent pas de bien grandes modifications dans le goût littéraire d'une nation !
En attendant, Lucrèce lit son chemin — et son auteur aussi. Ou ne jura bientôt plus que par Ponsard, et l'engouement pour cet estimable poète fut tel, qu'Agnès de Méranie ne put parvenir à l'affaiblir.
Pousard est toujours nu de nus grands hommes les plus vivants.