LA REINE POMARÉ
Les frères Mabille venaient de créer, au milieu des Champs-Elysées, un bal destiné à laisser loin derrière lui tous les Ermitages et toutes les Chaumières de Paris et de la banlieue. Louis-Philippe régnait, M. Guizot était ministre, l'amiral Dupetit-Thouars venait d'être désavoué, et Paris — qui ne se réjouit jamais si volontiers que lorsque la France a des occasions d'être triste, — Paris dansait : les jambes n'ont pas de patriotisme.
Donc, un soir du mois de mai 1844, une jeune femme aux allures cavalières apparut dans le jardin de l'Allée des Veuves, au milieu d'un quadrille qu'elle dérangea sans plus de façon en dansant la polka, alors dans toute sa nouveauté, et en la dansant avec un brio, une désinvolture, une grâce particulière. Immédiatement on fit cercle autour d'elle, on trépigna, on applaudit de la voix, des mains, des pieds, des chaises, de tout ce qui sert à prouver l'enthousiasme — et à faire du bruit, — et les étoiles du bal Mabille, Mousqueton^ Louise la Blonde^ Carabine, pâlirent comme des quinquets devant un phare : une rivale leur était née 1
D'où venait-elle, cette inconnue qu'on acclamait ainsi? D'où viennent, au printemps, les vertes demoiselles qu'on voit courir sur les étangs? On ne savait, quoique l'on tint beaucoup à savoir.
Sa mère éiait une portière Qui l'avait eue^ un soir d'été, Entre deux brocs, à la barrière, Avec un cab de la Gaîté;
disaient les nus — et surtout les unes.
Sa mère était une princesse.
Et son père un prince — Charmant, Partis sans laisser leur adresse, Comme deux héros de roman ;
disaient les autres, — ceux qui n'exigent d'une femme d'autre passeport que de beaux yeux, de belles lèvres, de beaux cheveux, de belles épaules et de belles jambes.
La jeune inconnue avait tout cela, et elle connaissait à merveille la manière de s'en servir, puisqu'elle dansait la polka comme jamais, jusque-là, aucune femme ne l'avait dansée. Aussi fut-elle saluée reine et portée en triomphe comme telle. Entrée au bal Mabille, ce soir-là, sous le nom plébéien d'Élisc Sergent, elle en sortit sous le nom de Eeùie Pomaré^ qu'on lui donna par pure fantaisie, parce qu'on s'occupait à ce moment-là de ïaiti. Sic ilur ad astra.
A|issitôt reine. Lise se choisit un roi, et comme deux majestés — même d'occasion — ne peuvent pas plus se passer de courtisans qu'un rosier de pucerons, le roi et la reine Pomaré eurent leur cour composée des meilleurs danseurs et des meilleuree danseuses de Mabille. Les danseurs, je ne les nommerai pas, la plupart étant aujourd'hui trop graves et trop connus. Les danseuses,
je ne vois aucune raison de ne pas les nommer, la plupart, femmes légères emportées par le vent, étant aujourd'hui oubliées : c'était Louise Guipure, Pauline Fleury, Sophie la Bavarde, Clara Fontaine, la grande Salomé, la petite Lucile, et une douzaine d'autres illustrations chorégraphiques.
Mais ce n'était pas tout. Il y a eu un roi d'Yvetot, c'est-à-dire un homme assez peu ambitieux pour se trouver heureux d'avoir à régner sur une centaine de villageois doublés d'autant de villageoises : il n'y a jamais eu de reine d'Yvetot. Pomaré, peu satisfaite de sa royauté circonscrite entre les quatre bosquets du Jardin Mabille, aspira à l'étendre et à se faire admirer par ce qu'on est convenu d'appeler tout Paris. En conséquence, dès le lendemain de son triomphe, elle commença à se répandre partout, dans les cabarets où l'on soupe cher, sur les boulevards, aux avant-scènes des petits théâtres, au foyer de l'Opéra, dans tous les endroits enfin où elle pouvait se faire remarquer.
On la remarqua, en effet, et l'on parla d'elle en prose et en vers. Un journaliste, Charles de Boigue, que devait imiter plus tard un chroniqueur belge, Mané, à propos d'une autre ballerine, consacra un feuilleton du Constitutionnel à l'éloge de la reine Pomaré, non pas celle de la ISouvelle Cyt/ière, mais celle de la Gythère nouvelle. Romieu lui consacra une chanson, Privât d'Angiemout un sonnet, Théodore de Banville un dithyrambe, et, les petits journaux embouchant à leur tour leur petit turlututu de fer-blanc, la réputation de mademoiselle Lise devint européenne. Les boyards s'en ému-
rent au fond de la Russie, les liospudars au fond de la Valachie, les vizirs au fond de la Turquie, les nababs au fond de l'Inde, les lords au fond de l'Angleterre, et, pour la troisième lois, les Étrangers envahirent la France, — heureuse cette fois d'être envahie, à cause des roubles, des sequins, des souverains, des roupies et autres napoléons de tous formats qu'elle récolta.
Pendant quelques mois, à Paris, on ne s'entretint que de la Reine Pomaré, née Lise Sergent. Le moindre de ses faits et gestes, soigneusement épié, fut soigneusement consigné dans les petits journaux et dans les petites brochures, qui lui promirent une immortalité sur laquelle ils comptaient bien aussi pour eux-mêmes, ignorant que les petites dames, comme les petits livres, ont leur destinée — qui est d'être oubliées. Et puis, il semble que le public rougisse par moments de ses engouements, et qu'il aime à se venger sur ses jouets de l'admiration puérile qu'ils lui ont causée: la Reine Pomaré, ayant eu la fâcheuse inspiration de monter sur les planches du théâtre du Palais-Royal pour y danser la polka, dans je ne sais plus quel vaudeville, fut abominablement sifflée. Ce fut le commencement de sa fin. Après avoir brillé avec éclat pendant quelques minutes sur le ciel parisien, cette pauvre fusée amoureuse alla s'éteindre dans l'obscurité la plus profonde et dans la misère la plus poignante, sur un grabat de la rue d'Amsterdam, le 8 décembre 1846, à l'âge de 21 ans 1
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