LA DAME AUX CAMELLIAS
C'était en l'année... — ma foi! cherchez, ami lecteur, — le soir de la première représentation des Pommes de terre malades^ une très-amusante folie du Palais-Royal. La salle était pleine ; les musiciens étaient à leurs pupitres, les journalistes dans leurs stalles : la toile se leva lentement, avec ce froufrou que vous connaissez comme moi et qui cause toujours à l'auteur un involontaire tressaillement d'âme.
Vers la scène III du I" acte, au moment où Sainville [Sa Majesté Pomme de Terre /") entre comme une trombe en disant à Topinambour (Leménil) stupéfait : — « C'est affreux ! c'est épouvantable ! c'est hideux ! — Calmezvous. — Que je me calme quand je suis poursuivi par un fantôme, un farfadet, un cauchemar !,.. — Eh I quoi, sire, une funeste apparition... — Elle ne m'a pas quitté de la nuit... Lisez l'Epoque! Lisez l'Epoque ! Lisez l'Epoque/...r) — en ce moment entra dans une loge d'avantscène, à la porte de laquelle venaient de la déposer deux laquais galonnés des pieds à la tète, une femme — ou plutôt l'ombre d'une femme, quelque chose de diaphane et de blanc, chair et vêtements.
Quelle était cette ombre que signalaient à l'attention générale une pâleur de phthisique et un gros bouque^ de camelliasblancs? C'était «une de ces femmes savantes
à tirer bon parti de la vie, à mettre à l'encan leur jeunesse, à porter dans un sillon lumineux les tissus de Sidon, l'or de l'Inde, la myrrhe de l'Oronte, et l'odorant cinnamome d'Arabie » ; mais, ajoute Jules Janin, « sa faiblesse même et sa pâleur lui donnaient on ne sait quel honnête reflet de chasteté difficile à rencontrer dans ce monde licencieux des aventures compromettantes ; elle était un contraste ; on se rappelait en la voyant un mot de Platon à Glycère : Ma pauvre Hélène ! De très-honnêtes gens lui donnaient le bras et l'accompagnaient, la tète haute, sans être obligés de se couvrir des sentences d'Aristippe. »
Cette courtisane distinguée qui faisait ce soir-là retourner toutes les têtes, et qui, avant ce soir-là, avait fait tourner tant de têtes, c'était la belle Marie Duplessis, qui prétendait descendre du Pape des Huguenots, — et qui descendait tout simplement d'une honnête famille de paysans normands. Elle était venue à Paris en souillon, jupon crotté et jambes sales ; puis elle s'était décrassée peu à peu dans des bains d'or, dans beaucoup de bains et dans beaucoup d'or. Elle aimait l'or, cette fille du fumier ; tout, chez elle, était en or, — même le traditionnel vase de porcelaine ; et, pour fabriquer tout cet or, il fallait beaucoup de batteurs. Aussi j'imagine que, plus d'une fois, dans son boudoir illustré de pampines de Boucher, de terres-cuites lascives de Clodion et de nudités de Klindstadt, on dut entendre entre elle et quelque amant vidé ce dialogue adorable et cruel que Lucien met sur les lèvres de Myrtalé et de Dorion : « DoRiON. Tu me chasses, Myrtalé, maintenant que j'ai
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mangé mon bien avec toi; mais lorsque j'étais riche, j'étais ton tout et ton favori. Depuis que ce marchand de Bithynie est venu, l'on me ferme la porte et l'on ne me considère plus. — Myrtalé. 0 les grands préseiits que tu m'as faits ! Veux-tu que nous comptions tout ce que tu m'as donné? Premièrement des escarpins de Sioyone, qui valent environ deux drachmes, ce qui te valut deux nuits ; puis une boite de parfums lorsque tu revins de Syrie. Que veux-tu que nous mettions pour cela? — DoRioN. Elle coûtait, par mes grands dieux, autant que les escarpins. — Myrtalé. Mais lorsque tu partis, je te donnai aussi une petite casaque de forçat qu'un espalier dé galère avait laissée chez moi. — Dorion. 11 est vrai, mais il la reprit en Samos, après m'avoir liien frotté, croyant que je la lui avais détobéé. Outré cela, je t'ai rapporté des oignons de Chypre, avec un cabas de figues et un fromage de Gythie; sans parler de huit pains de navire que je t'ai donnés et des pantoufles de Patare, ingrate! — Myrtalé. Tout cela ne vaut pas plus de cinq drachmes. — Dorion. C'est toujours beaucoup pour un pauvre homme comme moi, ' qui en ma vie n'ai donné à ma propre mère la valeur de la tète d'un oignon. Après, j'ai mis pour toi uiie drachme d'argent aux pieds de Vénus, au jour de sa fête; et j'en ai donné deux autres à ta mère pour avoir des souliers, et, de temps en temps, quelques drachmes à ta servante. Tout cela ensemble fait la fortune d'un matelot.' — Myrtalé. Quoi! tes oignons et tes figues ! — DoRioN. Je ne serais pas matelot si j'étais encore riche. Mais je voudrais bien savoir ce que ton usurier t'ai
donné? — Myrtalé. Premièrement la jupe et le collier que tu vois. — Dorion. Ah! je t'ai vu le collier, ne ments point. — Myrtalé. Celui que tu m'as vu était plus petit et n'avait point d'émeraudes. Il m'a donné aussi des pendants d'oreilles, avec un tapis, et m'apayé la location de ma maison. Ce ne sont pas là des bagatelles comme toi. — Dorion. Mais tu ne dis pas que c'est un vieux pelé tout jaune et qui n'a plus de dents, quoiqu'il veuille faire le beau ; mais cela lui sied comme à un âne de chanter. Les Dieux te conservent un si beau galant et te fassent la grâce d'avoir de sa graine ! Pour moi je trouverai une fille de ma condition qui m'aimera. Tout le monde ne peut pas donner des pendants d'oreilles et des colliers de pierreries. — Myrtalé. Ah! que celle qui te possédera sera heureuse quand tu lui rapporteras tes beaux présents ! Adieu mes pantoufles de Patare, mes oignons de Chypre et mes escarpins de Sicyone!... »
Marie Duplessis avait eu quelques Dorion et beaucoup de marchands de Bithynie. Son « vieux pelé tout jaune » actuel était un diplomate russe, le comte de S***, un des rédacteurs du traité du 7 juillet 1807, — date qui ne le rajeunissait pas.
Une légende planait sur leur liaison ébauchée à Ems, ou dans je ne sais plus quelle ville d'eaux. Le vieux comte, en rencontrant Marie Duplessis, avait été frappé de la ressemblance fatale qu'il y avait entre elle et une fille adorée, morte phthisique : même pâleur de cire vierge, mêmes yeux noirs agrandis et alanguis par le mal, même sourire, même taille, mêmes mains, mêmes
pieds. C'était à croire que sa fille n'était pas morte ou qu'elle était ressuscitée.Le dedans seul différait un peu — probablement; car, jamais, je pense, la fille du comte de S..., quoique fille de diplomate, n'aurait érigé le mensonge en principe, sous prétexte qu'il blanchit les dents !
Donc, rencontrant sur son chemin cette jeune femme qui ressemblait tant à sa jeune fille, le vieillard s'était épris d'elle — paternellement : « Montrez-vous digne d'être ma fille, lui avait-il dit, et je me montrerai digne d'être votre père. C'est un rôle à jouer qui ne vous coûtera pas beaucoup, car je suis vieux, très-vieux, trop vieux, et... après ma mort, vous ferez ce que vous voudrez, étant mon unique héritière. »
Malheureusement, le père devait survi\Te une seconde fois à sa fille : le 20 décembre 4845, jour de la première représentation des Pommes de terre malades, Marie Duplessis allait pour la dernière fois au théâtre, pour la dernière fois se donnait en spectacle, elle et ses camellias blancs, — auxquels elle substituait, trois ou quatre jours par mois, des camellias rouges. Les deux laquais galonnés qui l'avaient apportée dans leurs bras de sa voiture à sa loge, la rapportèrent de même de sa loge à sa voiture au moment où les acteurs entamaient le vaudeville final sur l'air de la Tirelire...
Marie Duplessis se mourait, Marie Duplessis était morte. Son pseudo-père, absent de Paris, fut prévenu de l'état désespéré de sa pseudo-fille : il accourut pour la voir passer. Il parait que cette fille de paysanne était idéale alors comme une fille de duchesse, dans son lit
blanc de dentelles et de camellias : on en serait devenu plus amoureux encore que lorsqu'elle vivait. Elle avait été beaucoup aimée des hommes, mais elle l'était davantage des dieux, puisqu'elle mourait jeune.
Le cadavre de cette éphémère beauté enlevé, son pseudo-père parti, on ouvrit à deux battants les fenêtres de son appartement, donnant sur le boulevard de la Madeleine, afin que le jour put y entrer à flots et éclairer les merveilleuses fanfreluches artistiques qui y étaient entassées et qu'on allait vendre. On allait vendre tout ce qui avait appartenu à Marie Duplessis î « On fit chez elle, dit Jules Janin, avant la vente une exposition publique ; la ville entière s'y rendit comme en pèlerinage, et l'on entendit les plus grandes dames et les plus habiles coquettes de Paris s'étonner de l'art et de la recherche de ses moindres instruments de toilette î Son peigne à peigner ses beaux cheveux, une duchesse le paya très-cher. On a vendu des gants qui lui avaient servi, tant sa main était belle ! Ou a vendu des bottines qu'elle avait portées, et les honnêtes femmes ont lutté entre elles à qui mettrait ce soulier de Cendrillon. Tout s'est vendu, même un vieux châle qui l'enveloppait mourante... un linceul ! Tertullien appelait le temple de Vénus Arx omnium turpitudinum, la citadelle de tous les vices... »
Ah ! j'allais oublier, — et toute cette foule goulue de curiosité me le rappelle : deux hommes seuls furent assez courageux pour suivre jusqu'au cimetière, à travers Paris, le cercueil de cette chère prostituée. Ceux qui ont vécu du bruit meurent toujours dans le silence,
— la leçon des reines de la rue Ijien plus que celle des rois des Tuileries.
P. S. — Ai-je besoin d'ajouter que la Marie Duplessis de la vie réelle est la Marguerite Gauthier du roman qui a assis la jeune renommée d'Alexandre Dumas fils, comme la Vie de Bohême celle d'Henry Murger?
Sans sa rencontre avec les Buveurs d'eau, ces francsmaçons de la gaie misère, Murger n'eût jamais songé à écrire son premier roman, et, s'il n'eût pas écrit son premier roman, qui sait s'il eût pu écrire les autres !
Sans l'histoire de Marie Duplessis, Dumas fils n'eût jamais songé à écrire sa Dame aux Camélias^ et, s'il n'eût pas écrit sa Dame aux Camélias, peut-être le succès, la gloire même — car il a eu la gloire, de son vivant, — la gloire et l'argent eussent-ils mis moins d'empressement à venir frapper à sa porte.
0 mystères de la destinée littéraire 1
LES lOWAYS.
La Civilisation diSere trop de la Sauvagerie pour que celle-ci ne tente pas la curiosité de celle-là toutes les fois qu'elle se produit dans les livres ou dans les rues. Nous ne sommes pas fâchés de savoir comment nous serions si des siècles policés n'avaient enlevé la pous-
sière de barbarie que nous avions sur le corps et sur l'esprit ; nous ne sommes pas fâchés non plus de savoir comment nous serons quand d'autres siècles, — peutêtre moins nombreux que ceux qui nous ont précédés, — nous auront rendus à l'état primitif d'où nous sommes sortis.
De là le succès européen des romans de Fenimore Cooper, puis de Gabriel Ferry, puis du capitaine Mayne Reid, puis, finalement, de Gustave Aimard et d'Emile Chevalier. De là aussi l'empressement que mirent les Parisiens de 1845 à envahir au mois d'avril la salle Valentino, rue Saint-Honoré, pour y admirer les douze Indiens loways présentés là par M. Catlin, voyageur.
Les Parisiens de 1827 avaient eu déjà les Osages, ceux de d833 les Charmas ; mais, quoique bon teint, ni Osages, ni Charmas ne valaient les loways, les plus beaux Indiens qui eussent jamais paru en Europe.
Ces douze sauvages venaient des plaines du Haut- Missouri, près des Montagnes-Rocheuses ( Amérique du Nord). 11 avait fallu la croix et la bannière pour les décider à quitter leur sol natal, leurs amis de la tribu et leurs ennemis des tribus voisines. Leurs cornacs, sir G. H. C. Melody, esquire, et sir Jeffrey Doraway, leur interprète favori, aidés de M. Catlin, avaient eu toutes les peines du monde à déraciner ces plantes sauvages et à les empoter. Voir d'autres cieux que le ciel dont leurs yeux avaient pris la douce habitude, c'était tentant pour ces grands enfants curieux ; mais ces cieux étrangers étaient loin, à deux mille lieues de la patrie, et qui pouvait dire s'ils reviendraient jamais,
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s'ils re verraient jamais leurs grands lacs bleus, leurs grandes forêts vierges, leurs vertes prairies où bondissaient les buffles? Et puis, le Manitou, qu'allait-il penser de ce départ? N'allait-il pas s'offenser de tant d'audace et retirer aux voyageurs les grands territoires de chasse qui les attendaient au-delà du tombeau ? Les dieux des Blancs ne sont pas les dieux des Rouges, et notre paradis ne les tentait pas aussi fortement que le leur.
Enfin ils se décidèrent, les pauvres diables, alléchés par je ne sais quelles promesses ; et, pour que le crèvecœur du départ fût moins rude, pour qu'ils emportassent avec eux l'illusion de la patrie qu'ils allaient quitter pour un si long temps, on plaça dans leurs bagages quatre de leurs wigwams et une garde-robe complète composée des costumes particuliers à la tribu et brodés avec le plus grand soin, de manière à pouvoir établir au centre du monde civilisé, à plus de deux mille lieues du sol natal, un village indien complet. Leurs squaws les accompagnaient, cela va sans dire.
Ils partirent, et ils arrivèrent, étonnés d'une si longue traversée, plus étonnés encore — et même un peu mélancolisés — des spectacles que leur avait ofift;rts la civilisation, depuis le Havre jusqu'à Paris. Ah ! les Normands ne ressemblent guère à des hommes, il faut en convenir, — et les Normandes encore moins à des femmes...
Aussitôt arrivés à Paris, le premier soin de MM. Melody, Doraway et Catlin, en cornacs bien élevés, avait été de conduire leur troupe aux Tuileries, où l'un des
loways, le Petit-Loup^ — qui avait beaucoup de pawnies sur la conscience, — enterra solennellement le tomahawk de guerre entre les mains du roi Louis-Philippe.
Du moment que le tomahawk était enterré, les Parisiens n'avaient plus rien à craindre de ces terribles Peaux-Rouges dont ils connaissaient les exploits cannibalesques, et, n'ayant plus rien à craindre, ils se précipitèrent en foule dans la salle Valentino, où campait la petite tribu.
Elle se composait de douze personnes, dont voici les noms, surnoms et qualités :
Mew-hu-she-kaw ou le Nuage blanc ^ premier chef de la nation ioway, âgé de trente-deux ans. Il avait cinq pieds et demi, et on le reconnaissait facilement, au milieu de ses guerriers, à sa magnifique coiffure de plumes d'aigle, à son collier de griffes d'ours et à la peau de loup blanc qui couvrait ses éj)aule3. Air majestueux, profil romain, regard plein de douceur, un peu embarrassé par suite d'une taie qui couvrait l'un de ses yeux.
Neu-mon-ya^ ou la Pluie qui marche^ chef de guerre, âgé de 56 ans, et haut de six pieds, — un géant ! Quoique venant hiérarchiquement après le Nuage blanc^ il était en quelque sorte plus estimé de sa nation que lui, parce que plus guerrier, — si guerrier, qu'il avait voulu apporter avec lui une quinzaine de chevelures enlevées sur des tètes d'ennemis à la pointe du scalp.
Se-non-ty-yah ou les Pieds ampoulés^ grand médecin et obi, âgé de 60 ans et haut de cinq pieds six pouces, — une assez belle taille.
Ces trois loways étaient les trois chefs de la tribu.
Après eux venaient les guerriers et les braves : Waskka-mon-ya, ou le Grand-Marcheur ; Shon-ta-yi-ga, ou le Petit-Loup ; Wa-tan-ye, ou Celui qui va toujours en avant; Wa-ta-we-bu-ka-na, ouïe Général commandant, fils delà Pluie qui marche.
Après les guerriers venaient les squaws, au nombre de quatre, dont trois mariées :
Ruton-ye-ioe-ma, ou le Pigeon qui se rengorge, femme du Nuage blanc, et la plus jolie des quatre; — Ruton-weme, ou le Pigeon qui vole; Oke-ive-me, ou VOurs femelle qui marche sur le dos d'une autre; Koon-za-ya-me, ou Y Aigle femelle de guerre qui plane.
Enfin, la douzième personne était une toute petite personne de deux ans et demi, mademoiselle Ta-pa-tame, ou Sagesse, fille du Nuage blanc et du Pigeon qui se rengorge.
J'ai dit le costume du grand chef : je le complète en disant que tous les loways avaient la tète rasée, à l'exception du sommet où se voyait la touffe du scalp, à laquelle était attachée une superbe crête faite de poils de la queue du daim ou du cheval et teinte en rouge. Du centre de cette crête, en forme de casque grec, s'élançait la plume d'aigle de guerre. La partie rasée de la tête était couverte d'une couche épaisse de vermillon. Les ornements de leurs costumes les plus eu faveur étaient les colliers de griffes d'ours (pour le grand chef), les chevelures humaines cousues en différentes parties de leur équipement, les plumes d'aigle de guerre, les peaux d'hermine, les médailles, les wampum (coquillages enfilés, leur unique monnaie), et je ne sais plu?
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quoi encore de sauvage, de bizarre — et de charmant. Les femmes portaient des habits de peaux de daim et d'élan, curieusement et soigneusement en jolivées et ornées de dessins faits avec des dards de porc-épic et des graines de leur pays; comme colliers, elles avaient des wampum, des dents d'élan, etc.
Les Parisiens n'en avaient jamais tant vu à la fois, et ils écarquillaient les yeux pour mieux voir encore. Quelques-uns, plus indiscrets, ne craignaient pas de s'approcher et de toucher aux vêtements de ces braves loways, qui se laissaient faire avec une bénévolence affligeante, et qui souriaient même lorsqu'on maniait leur touffe du scalp. Mais ils faisaient reculer les plus hardis lorsqu'après avoir poussé un rauquement précurseur de l'orage, ils entamaient une de leurs danses favorites, la danse du Mocassin ou la danse du Scalp ; la danse du Scalp ^ surtout, était terrible, et je crois qu'il ne s'en serait pas fallu de beaucoup qu'oubliant où ils étaient et ce qu'ils étaient venus faire en Europe, ils ne se précipitassent sur les spectateurs et n'en scalpassent un quarteron ou deux. Il y a danger à réveiller le tigre qui dort sous une peau de mouton. Heureusement, quelques instants après, la danse du Scalp cessait et la danse de l'Ours commençait, à la grande joie du public qui se vengeait alors de ses précédentes terreurs, en riant ironiquement des poses grotesques que prenaient les guerriers ioways pour exécuter ce chahut sauvage.
Combien de temps dura l'exhibition indienne de la salle Valentino? je l'ignore, ayant oublié de m'en informer.
Je sais seulement que tout Paris y courut et que madame Sand consacra à ces douze sauvages un article éloquent, — qu'ils ne purent malheureusement pas lire. L'un d'eux mourut, un autre fut malade, — malgré Se-nonty-yah. Ils devinrent tristes, le mal du pays les prit : il fallut plier les wigwams et partir.
Qui se souvient d'eux aujourd'hui? que reste-t-il de leur passage? Pauvre Nuage blanc l Pauvre Pigeon qui se rengorge ! S'ils n'avaient pas eu la mauvaise idée de quitter leurs forêts natales, peut-être leur chère petite papoose ne les eùt-elle pas quittés pour aller dans le pays des âmes ! Le grand Manitou les avait punis : on ne doit jamais abandonner sa patrie, — parce que c'est la terre des pères et que cela doit être aussi la terre des enfants.
Pauvre chère petite Ta-pa-ta-mel
MADEMOISELLE VANDERMERSH.
Vous avez lu dans un roman de George Sand, Teverino je crois, l'histoire de cette jeune fille sauvage qui se faisait suivre et obéir par un petit peuple d'oiseaux, et qui marchait ainsi dans un nuage ailé ? Vous avez lu cela, et vous n'y avez pas cru, sceptiques que vous êtes.
Pourtant, en février 4850, il vous eût été facile de vous convaincre, de visu, que la jeune fille aux biseaux n'était pas une pure imagination de madame Sand, puisqu'elle existait, en chair et en os, à Paris, et qu'elle s'appelait mademoiselle Vandermersh.
Une belle et chaste jeune fille, mademoiselle Vandetmersh ! Elle n'avait pas à son service, comme l'héroïne de George Sand, une population de moineaux; sa troupe d'artistes emplumés se composait tout simplement de quatre sujets, — les meilleurs sujets du monde : un pinson, un chardonneret, un malgaclîe, un verdier. Mais ce verdier, ce malgache, ce chardonneret et ce pinson valaient une troupe d'opéra, un Institut, une école des Beaux- Arts, — à eux quatre. Tous quatre chantaient merveilleusement, d'abord, et sans prétexter de laryngite pour ne pas chanter, et sans exiger d'appointements fabuleux pour se faire entendre. Mais ce n'était pas tout, quoique ce fût déjà beaucoup : ces quatre petits musiciens avaient encore d'autres talents de société.
Le malgache était poète; il tournait un madrigal aussi galamment que l'abbé de Bernis, et s'il n'eu avait fait qu'un dans toute sa vie au lieu d'en faire un tous les jours, il serait devenu aussi célèbre et aussi académicien que M. de Saint-Aulaire dont tous les titres à l'Académie et à la célébrité tiennent dans ces quatre vers :
La divinité qui s'amuse
A me demander mon secret, Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse : Elle serait Thétys, — et le jour finirait.
Le pinson, non moins ingénieux que le malgache, construisait très-habilement un alphabet, depuis l'alpha jusqu'à l'oméga, sans se tromper, sans intervertir l'ordre des lettres, — qu'il attrapait au vol et qu'il classait lui-même, sans qu'on lui soufflât son rôle.
Le verdier, non moins ingénieux que le pinson, avait la spécialité des fleurs, qu'il désignait par leurs noms, comme eût fait Jean-Jacques, et comme lui, il avait le même battement d'ailes et de cœur en apercevant une pervenche. Et par leurs noms, je n'entends pas leurs noms grecs ou latins, mais leurs noms français, — sachant très-bien qu'il n'avait pas affaire à un public de savants, mais bien à un public de dames. Il se fût bien gardé d'appeler la bruyère erica , l'orpin sedum , la glyciiie wisteria sinensis, la giroflée cheirantus, la pâquerette bellis, le souci calendula, le glayeul gladiolus, le safran crocus, etc., etc.
Enfin, le chardonneret peignait le portrait aussi bien que M. Dubufîe, et même que M. Hippolyte Flandrin, — sans avoir été à Rome, et sans avoir pris des leçons de M. Ingres, de IMontauban.
N'était-ce pas merveilleux ? et n'y avait-il pas là de quoi battre des mains ? La nature avait excellemment doué ces quatre artistes emplumés, et l'éducation avait fait le reste. En applaudissant les exercices surprenants du malgache, du verdier, du chardonneret et du pinson, on applaudissait aussi la patience et l'intelligence de mademoiselle Yandermersh, leur institutrice.
Mademoiselle Yandermersh n'était pas, comme M. Joseph-Joachim Da Gama Machado, conseiller de légation,
gentilhomme de la maison royale de S. M. très-fidèle le roi de Portvigal, commandeur de l'ordre du Christ, membre de l'Académie des sciences de Lisbonne et d'un grand nombre de sociétés savantes, mais, comme lui, elle aimait les oiseaux et leur reconnaissait des aptitudes capables de faire rougir bien des hommes — et bien des femmes. Comme l'original Portugais du quai Voltaire, elle les avait instruits de façon à émerveiller le public parisien. On parla d'elle en parlant d'eux, et elle recueillit des éloges — qui ne durent pas beaucoup l'enrichir. Après qu'il eut été de mode d'aller admirer les jolis pensionnaires emplumés de mademoiselle Vandermersh, il fut de mode aussi de les laisser chanter dans le désert : le monde parisien a de ces revirements.
Et puis, peut-être que ces quatre artistes microscopiques humiliaient leurs visiteurs et leurs visiteuses. A Paris, on admire volontiers les imbéciles ; quant aux supériorités, on les fuit comme la peste : c'est d'un mauvais exemple.
Où sont ces jolis 'petits oiseaux et leur charmante institutrice?
« Mais où sont les neiges d'antan ! »