MANUEL
Le 26 février 1823, la Chambre des Députés avait à son ordre du jour la discussion sur la guerre d'Espagne. « Madame ne la voulait pas. Madame du Cayla y paraissait fort contraire. Mademoiselle , ayant consulté sa poupée, se déclarait pour la paix, ainsi que la nourrice et toutes les berceuses de monseigneur le duc de Bordeaux. Personne ne voulait la guerre, » — excepté les jésuites qui tenaient absolument à ce que le roi de France allât défaire la révolution en Espagne et y rétablir l'ancien régime.
Jacques-Antoine Manuel, député de la Vendée, orateur constitutionnel et l'un des chefs du parti libéral, était à la tribune, au grand chagrin des députés de la droite qui auraient bien voulu l'empêcher de parler, parce que chacune de ses paroles les irritait — comme irrite la vérité :
— « Vous allez en 'îspagne rétablir le pouvoir absolu de 1820, et la livrer, comme elle l'était alors, à l'Inquisition et aux jésuites !... »
Ici des murmures et des cris violents de : « A l'ordre ! à l'ordre 1 » interrompirent l'orateur qui, se croisant les
bras, attendit que l'orage fût passé, ou du moins un peu calmé. Alors, il reprit son discours :
— « J'ai donc raison de dire que le gouvernement de Ferdinand YII, en 1815, était atroce... »
De nouveaux murmures, de nouveaux rappels à l'ordre, plus violents que les précédents, interrompirent de nouveau l'orateur cpii, au crime de mal parler de l'honnête Ferdinand VII, ajoutait celui de bien parler, même allusivement, de la Révolution française. L'exaspération de la droite fut telle, même, qu'elle quitta la salle en masse, le poing levé vers Manuel, toujours impassible à la tribune. M. Hyde de Neuville s'élança à côté de lui et protesta énergiquement « au nom de la France » contre ce qu'il venait de dire. Le président Ravez, ne pouvant se faire obéir au milieu de ce tapage, se couvrit et suspendit la séance pour une heure.
A la reprise de la séance. Manuel monta de nouveau à la tribune pour continuer son discours que les brailleries de la droite l'avaient empêché d'achever ; mais cela ne lui fut pas possible. Les cris : « à l'ordre 1 » recommencèrent de plus belle — ou devrait dire : de plus laide, — et un député, M. Forbin des Issarts, imitant M. Hyde de Neuville, s'en vint à côté de Manuel, toujours impassible, et d'une voix tremblante de colère :
— « Je demande à la Chambre qui doit se respecter et qui doit respecter la France entière, qu'elle manifeste ici le vœu d'expulser de son sein un orateur qui prêche le régicide!...
— « Oui ! oui !...» cria la droite avec une passion rare. La séance fut levée, M. Ravez ne pouvant parvenir à
rétablir l'ordre, et Manuel persistant à garder la tribune, — comme un poste d'honneur.
Le lendemain, 27 février, le tumulte et les protestations recommencèrent. M. de Labourdonnaye (ô souvevenirs de Paul et Virginie l) demanda qu'on traduisît Manuel devant la Chambre à raison de son discours de la veille, et qu'il en fût exclu à jamais. Etienne et Girardin le défendirent avec énergie. Manuel, escaladant la tribune, s'y défendit avec calme et dignité, sans parvenir à convaincre ses ennemis , acharnés à sa perte. On renvoya à l'examen, dans les bureaux, la question relative à son exclusion.
A la séance du 1" mars, il y eut lecture des rapports de M. de Labourdonnaye, dont l'impression fut ordonnée aussitôt, et l'on décida que la discussion en aurait lieu le lundi 3 mars. Vingt-trois députés étaient inscrits pour parler dans le sens de l'exclusion, — parmi lesquels MM. Hyde de Neuville, Conen de Saint-Luc, Leclerc de Beaulieu, le vicomte Donnadieu, le baron de Coupigny, le vicomte de Castelbajac , Forbin des Issarts , etc. Soix ante-neuf députés étaient inscrits pour parler contre, — parmi lesquels Royer-CoUard, Sébastiani, Destutt- Tracy, Dupont de l'Eure, Kœclilin, Lafayette, le général Foy, Casimir Périer, Kératry, Audry de Puyraveau, de Girardin, Villemain, Laffitte, etc.
L'ordre du jour amena la discussion sur la proposition Labourdonnaye. On parla pour et contre sans arriver à se convaincre et à s'entendre. Il y eut un amendement de M. Hyde de Neuville, auquel on se rangea, qui proposait une exclusion d'un on — seulement.
Manuel se leva alors et monta à la tribune pour protester contre la proposition Labourdonnaye et contre l'amendement Hyde de Neuville :
— « Je déclare donc, dit-il d'une voix forte en terminant, que je ne reconnais à personne le droit de m'accuser ni de me juger. Je cherche ici des juges, je n'y trouve que des accusateurs. Je n'attends point un acte de justice ; c'est à un acte de vengeance que je me résigne... Dans un tel état de choses, je ne sais si la soumission est un acte de prudence (c'était la plu-ase d'un des orateurs de la droite), mais je sais que, dès que la résistance est un droit, elle devient un devoir. Arrivé dans cette chambre par la volonté de ceux qui avaient le droit de m'y envoyer, je ne dois en sortir que par la violence de ceux qui n'ont pas le droit de m'en exclure... »
Manuel fut interrompu par une explosion d'applaudissements partis de la gauche, et M. de Girardin s'écria avec force :
— « Arrachez-le de là si vous l'osez!... » Manuel reprit et termina :
— « et si cette résolution de ma part doit appeler sur ma tête de plus graves dangers, je me dis que le champ de la liberté a quelquefois été fécondé par un sang généreux.»
Les applaudissements reprirent de plus belle, et le général Demarçay se fit rappeler à l'ordre, en déclarant « qu'il adhérait, sinon avec le même talent, du moins dans la même pensée, atout ce que venait de dire Manuel. » La gauche presque tout entière fit la même
déclaration avec la même spontanéité et la même énergie, au milieu des murmures et des menaces de la droite.
Le vote eut lieu. La droite se leva en masse ; la gauche tout entière cette fois, protestant qu'elle ne voterait pas, s'empressa de quitter la salle, — et le président Ravez proclama l'exclusion de Manuel pendant une année, qui commençait naturellement à courir du lendemain, 4 mars.
Arriva la fameuse séance du mardi 4 mars, qu'il faut raconter pour ainsi dire in extenso^ car, en l'écourtant, on s'exposerait à lui enlever son intérêt.
A une heure et demie, le président Ravez entra dans la salle et prit possession de son fauteuil. Le côté gauche était tout à fait désert ; les bancs du côté droit n'étaient occupés que par une vingtaine de membres. Quelques minutes après l'arrivée du président. Manuel entrait, suivi de tous les membres de l'opposition, et allait se placer à son banc habituel, — comme s'il ne s'était absolument rien passé la veille.
M. Ravez, en homme qui avait vu de près cent fois des spectacles singuliers, resta calme en apercevant le député exclu; mais les députés de la droite, alors en trèspetit nombre, manifestaient à voix basse et par gestes leur étonnement de sa présence, et ils semblaient se consulter entre eux, en le regardant avec colère, pour savoir quel parti ils devaient prendre. Les personnes qui occupaient les tribunes publiques et réservées paraissaient vivement émues, comme dans l'attente de quelque gros événement.
Manuel s'entretenait avec ses amis, de l'air tranquille que devait avoir Socrate avec 1^ siens, quelques minutes avant déboire la ciguë.
Le chef des huissiers monta au bureau, s'entretint quelques instants avec le président, et redescendit ensuite avec un papier. Les députés du côté droit arrivaient successivement, et leur étonuement était le même .que celui de leurs collègues arrivés avant eux; quelques-uns, le vicomte Donnadieu entre autres, se faisaient remarquer par leurs gestes animés — de très-mauvaises intentions ; d'autres, parmi lesquels MM. Lapanouze, Bouville et Dudon, allaient conférer de leur étonuement avec M. Ravez, qui restait presque aussi impavide que Manuel.
A deux heures moins un quart, le ministre de la guerre entrait dans la salle et était aussitôt entouré de députés de la droite. Le ministre de l'intérieur entrait quelques instants après et ressortait avec le duc de Bellune pour se rendre dans la salle des conférences, où ne tardaient pas à les rejoindre MM. de Peyronnet et Chateaubriand. Les chuchotements allaient leur train, l'agitation se propageait de rang en rang : l'orage approchait, on le sentait venir.
Quoique la Chambre fût, depuis une heure, en nombre pour délibérer, la séance n'était pas encore ouverte. A deux heures dix minutes, M. Ravez agita la sonnette présidentielle, chacun s'empressa de regagner son banc, la séance fut déclarée ouverte, et, au milieu du silence général, il dit :
— « Messieurs, dans la séance d'hier, vous avez décidé
que M. Manuel serait exclu de la Chambre pendant cette session. Conformément à votre décision, j'ai écrit à MM. les questeurs afin qu'ils donnassent aux huissiers les ordres nécessaires : le chef des huissiers chargé de faire exécuter leur ordre vient de me dire que la consigne avait été violée, que M. Manuel s'était introduit dans la Chambre...
— (( Introduit? interrompit avec force M. de Girardin ; introduit ? Ce n'est pas le mot : il est entré ! »
M. Ravez reprit :
— « C'est ainsi que viennent de me le rapporter les hommes chargés de la police de la Chambre... J'imàte M. Manuel à se retirer. »
Manuel, alors, se levant, répondit avec la plus grande dignité :
— « Monsieur le président, hier j'ai annoncé que je ne céderais qu'à la violence ; aujourd'hui je viens tenir ma parole. »
Et, cela dit, il se rassit et se remit à causer avec ses plus proches collègues.
L'étonnement des députés de la droite devenait de la stupéfaction.
— « Je propose à la Chambre, dit M. Ravez, de se retirer dans les bureaux pendant une heure. Votre président, chargé de la police de la Chambre, donnera pendant ce temps les ordres nécessaires. »
Les membres de la droite applaudirent et quittèrent [a salle, ainsi que les ministres et le président. Manuel resta seul avec ses amis. A trois heures, le chef des huissiers, suivi de quatre haissiers, entrait, tenant un
papier à la main, et se dirigeait vers le bauc où siégeait le député de la Vendée. Là, les quatre huissiers s'arrêtaient au pied du bauc du côté gauche, leur chef mon- J;ait quelques marches, et, entrant dans l'intervalle du premier et du second banc, il lisait d'une voix tremblante d'émotion un ordre signé du président Ravez, par lequel Manuel était sommé de sortir de la salle des séances, et, en cas de refus, prévenu que la force armée allait être requise contre lui.
— « Faites exécuter vos ordres, répondit Manuel toujours calme ; je ne me rendrai qu'à la violence. »
Le chef des huissiers employa les plus vives sollicitations, sans pouvoir obtenir autre chose que cette réponse. Aftligé des ordres rigoureux dont il était porteur, mais forcé par son devoir de les faire exécuter, il sortit alors, et quelques minutes après, les portes qui donnent sur le salon de la Paix étaient ouvertes à deux battants, et l'on voyait entrer dans le couloir de gauche un peloton de gardes nationaux, l'arme au bras, sui\T de vétérans, les uns commandés par le capitaine Frémont, les autres par le chef de bataillon Duchet.
A cette vue, tout le côté gauche, se levant, s'écria :
— « Quoi ! c'est la garde nationale que l'on choisit pour violer la représentation nationale !... Gardes nationaux ! nous sommes vos représentants, vos mandataires, les défenseurs de vos libertés... N'oubliez pas que vous êtes une garde d'honneur destinée à nous protéger tous, et non à faire violence à aucun de nous ! »
Ces énergiques protestations, les supplications de Lafayctte « aux cheveux lîlancs, » scmlîlèrent faire im-
pression sur les gardes nationaux, qui restaient immobiles, hésitants, partagés entre leur devoir et leurs sympathies. Mais le chef de bataillon Frémont, qui ne connaissait que son devoir, leur donna plusieurs fois l'ordre de s'emparer du député récalcitrant ; il prit même par le bras leur sergent, un passementier du nom de Mercier, et voulut le forcer à avancer. Mercier refusa d'obéir, et les gardes nationaux sous ses ordres l'imitèrent.
Applaudissements de la part des députés de la gauche et des personnes placées dans les tribunes.
Le chef de bataillon sortit alors, pour rentrer aussitôt suivi du vicomte Foucault, colonel de la gendarmerie de Paris, et d'un détachement de gendarmerie.
— « J'ai reçu, dit ce dernier, l'ordre de M. le jprésident de faire sortir M. Manuel, et je serai obligé d'employer la force, s'il n'obéit pas à cet ordre. Je suis étonné qu'un député donne ainsi l'exemple du refus d'obéissance aux lois...
— « Il s'agit bien ici des lois, quand on les viole toutes, quand vous n'êtes ici que pour appuyer cette violation ! cria le général Foy.
— « La gendarmerie n'est venue ici que pour seconder la garde nationale, reprit le vicomte.
— « Ce n'est point à son aide, c'est à son refus que vous avez été appelés, répliqua le général.
— « Je suis fâché d'employer la force, mais enfin c'est mon devoir, reprit le vicomte en faisant quelques pas vers Manuel qui, toujours calme sur son banc comme un vieux Romain sur sa chaise curule, se contenta de lui dire :
— « Exécutez vos ordres, monsieur.
— « Empoignez M. Manuel ! » ordonna le vicomte à ses gendarmes.
Aussitôt, quatre de ces hommes-consigne sortirent des rangs, traversèrent les gradins et, s' emparant du député de la Vendée avec le même sans-façon que s'il se fût agi d'un vulgaire filou, ils le forcèrent à les suivre.
— « Arrêtez-nous tous ! Nous sommes tous Manuel ! s'écrièrent unanimement et avec énergie les députés du côté gauche, pris d'un de ces magnifiques élans que l'histoire est heureuse d'enregistrer, — parce qu'ils sont rares. Arrêtez-nous tous ! »
On ne les arrêta pas. Manuel, entouré par les gendarmes, fut porté hors de la salle, suivi de ses collègues qui voulaient lui faire une escorte digne de lui, destinée à servir de contraste à l'autre. Une voiture était dans la cour du palais : Manuel y monte avec deux de ses amis et revient chez lui au milieu d'un flot de population enthousiasmé par ce qu'il a appris, et criant de tous ses poumons : « Vive Manuel ! vive le député de la Vendée ! »
L'exclusion était devenue une expulsion! La honte se tournait eu gloire !
Cette séance du 4 mars eut un énorme retentissement à Paris, eu France, à l'étranger. La conduite de Manuel était hautement approuvée par le plus grand nombre, et, à la popularité dont il jouissait, se joignit une popularité nouvelle plus éclatante cent fois que l'autre.
« Manuel (écrivait alors Paul Louis en sou Livret), Manuel a été grand quatre jours; c'est beaucoup. Que
faudrait-il qu'il fit à présent? Qu'il mourût, afin de ne pas déclieoir.»
Ce souhait cornélien du vigneron de la Chavonnière devait être exaucé — au bout de quatre ans.