‹ Les lions du jourChapitre 34 sur 54 · JUD · texte numérisé non relu

JUD

Le 6 décembre 1860, en ouvrant les portières du train de Mulhouse, arrivé à cinq heures dans la gare de Paris, les employés du chemin de fer de l'Est trouvaient, étendu sur les coussins d'un compartiment de première classe, et baignant dans une mare de sang, le cadavre d'un homme qu'on reconnut bientôt pour être M. le président Poinsot.

M. Poinsot avait été assassiné pendant son sommeil, à l'aide d'une arme à feu, par un voyageur qui avait dû entrer dans ce compartiment et eu sortir pendant que le train était en marche, car les employés avaient parfaitement remarqué qu'à la dernière station le président était seul, comme à l'arrivée du train en gare.

Le crime, à peine connu, répandit l'épouvante parmi

les Parisiens habitués à voyager en chemin de fer. On s'émut de la facilité et de l'impunité avec lesquelles il pouvait être commis : vous êtes dans un wagon, en face d'un monsieur que vous ne connaissez pas plus qu'il ne vous connaît; le train file à toute vapeur, la locomotive siffle ses fanfares aiguës; il plaît à votre voisin de vous tordre le cou, ou de vous poignarder, ou de vous appuyer le canon d'un pistolet sur l'oreille, et crac ! vous avez vécu ! C'était terrifiant , et beaucoup de gens se promettaient bien de ne plus voyager qu'en bonne et nombreuse compagnie, pour éviter les désagréments du tète-à-tète qu'avait subi si malheureusement le président Poinsot.

Pendant que les craintes des Parisiens allaient ainsi leur petit bonhomme de chemin, les recherches de la police allaient le leur. Bientôt on apprit que, pendant la marche du train dans lequel s'était passé le drame solitaire que je viens de raconter, un homme avait été vu sautant, à la hauteur de la station de Livry, puis se relevant aussitôt et fuyant à toute vitesse le long du talus du chemin de fer. On apprit, en outre, que le signalement de cet homme, aperçu par plusieurs employés, était de tous points conforme à celui d'un nommé Charles Jud, déserteur du 3^ escadron du train des équipages militaires et se trouvant sous le coup d'une condamnation à vingt ans de travaux forcés, lequel avait, le 16 septembre précédent, commis, sur la même Ugne de chemin de fer, dans des circonstances analogues, un assassinat dont la victime était un médecin militaire russe, le docteur Heppi. Plus de doutes! Charles Jud et

le meurtrier du président PoiDsot étaient une seule et même personne.

Malheureusement, arrêté le 28 novembre par la brigade de gendarmerie de Ferrette et transféré à la maison de sûreté de cette localité, Jud s'était évadé le 29 au matin, en terrassant ses geôliers et en les enfermant en sou lieu et place^ et avait immédiatement gagné la campagne où les gendarmes l'avaient en vain poursuivi. On supposait qu'il avait gagné la Suisse en passant par LigsdorfF.

Le mystérieux enveloppa de plus en plus de ses nuages opaques l'assassinat de M. Poinsot, — à ce point que Jud devint le héros d'une foule de récits légendaires plus extravagants les uns que les autres, et le sujet de conversation « de la cour et de la ville. » Tout individu un peu suspect était arrêté, et on ne le relâchait qu'après qu'il avait été bien prouvé qu'il n'était pas pUis Jud que Judas.

Et, à ce propos, je ne saurais passer sous silence un très-étrange récit de M. Léon Bertrand, ayant trait à cette non moins étrange aventure. Ce récit, auquel il semble que personne n'ait pris garde, car je ne l'ai vu citer nulle part, bien qu'il méritât à tous égards l'attention, tient tout au long dans la chronique cynégétique du Journal des Chasseurs^ \\°^ des 31 mai, 15 et 30 juin 1861. Le voici, un peu écourté, mais respecté dans ses détails essentiels.

Le 6 décembre 18G0, à 6 heures du matin, M. Léon Bertrand était à l'affût au pont de Rougemont, sur les bords du canal de l'Ourcq, à quelque distance du vil-

lage de Livry et delà forêt de Bondy. Il savait que, sur la rive gauche du canal, dans le Bois-Brûlé, se tenait cantonné, depuis une quinzaine de jours, un magnifique dix-cors, et pensant qu'il ne manquerait pas de revenir là en revenant de son gagnage favori, — un champ de carottes situé de l'autre côté du canal de l'Ourcq, sur les terres de la ferme de Rougemont, — il venait l'attendre à son rembucher.

Le canal de l'Ourcq qui, d'un bout à l'autre, du pont de la Poudrette au pont de Vaujours, traverse en entier la forêt de Bondy sur un parcours en ligne droite de six à sept kilomètres, est encaissé entre deux talus plus ou moins élevés, formés par des remblais des terres qu'on a tirées. Au pied de ces talus ou rampes règne un chemin de halage destiné aux chevaux et aux piétons, et à leur sommet s'élève un rideau de trembles. De distance en distance sont jetés des ponts en bois, reposant sur deux culées en pierres, et qui sont destinés à relier les deux rives, tant pour faciliter l'exploitation de la forêt que pour ne pas intercepter les chemins vicinaux des communes environnantes.

« Je m'avançai, dit le narrateur, jusqu'au milieu du pont, et là, mouillant mon doigt et le levant en l'air, je fis l'épreuve infaillible qui guide tout chasseur par un temps calme. Le vent était bien placé : il soufflait de Rougemont sur Livry. Je n'avais donc qu'à m'installer de ce côté-ci du pont, en me postant un peu de biais, de manière à prendre l'animal à sa rentrée, non pas en tète, ce qui est un très-mauvais tirer, mais pi esqu'en écharpe, en demi-travers, excellente position pour lui

placer une balle au défaut de l'épaule. Les bords du canal sont semés d'accrues et de hautes herbes : je m'assis sur mon carnier au milieu d'une espèce de roncier, adossé tant bien que mal contre un tremble dé la bordure ; puis, mes précautions prises, c'est-à-dire mon lusil mis à l'épaule, pour voir si rien ne gênait mes mouvements, j'armai mes deux coups et j'attendis patiemment l'événement. J'étais si bien masqué dans mon blockhaus, qu'un lynx lui-même ne m'y eût pas découvert.

« Six heures venaient de sonner à l'église de Sevran, et rien, à mon grand étonnement, aucun signe précurseur, aucun indice, ne m'avait encore fait battre le cœur, en m' annonçant que ma faction allait avoir un terme. Sans le son lointain de cette horloge de village, sans le bruit strident d'un vol de canards fendant l'air à je ne sais quelle hauteur au-dessus de ma tête, et le cri mélancolique d'un héron, embusqué probablement en amont du canal, sur le pilotis à fleur d'eau qui forme là comme une espèce de barrage, j'aurais pu me croire au fin fond du désert, transporté dans une thébaïde quelconque.

« Au moment où l'allais, de guerre lasse, quitter la place, bien convaincu que mon dix-cors avait été dérangé dans ses habitudes, un bruit particulier, étrange, perçu par mon oreille de Mohican, soupçon vague d'abord, bientôt certitude évidente, vint absorber toutes mes facultés et me clouer immobile à mon poste. Plus de doute, c'étaient des pas... Ça venait derrière moi, dans la route qui mène du pont dé Roligemont au pavé

de Meaux. ATallure précipitée, irrégiilière, je jugeai l'animal fuyant... Déjà, le fusil en maiu, le doigt sur la détente, je m'apprêtais à faire parler le salpêtre, retenant mon souffle, m'écarquillant les yeux. Hélas! v;un espoir 1 mon daim, mon dix-cors... c'était un homme ! « Il marchait tout haletant, d'un pas rapide, comme s'il venait de faire un long trajet, et quand il s'engagea sur le pont, j'entendis de ma place les aspirations bruyantes de ses poumons à bout de vent ; on eût dit un sanglier forlongé cjui souffle pour reprendre haleine. Arrivé au milieu de la passerelle, l'homme s'arrêta brusquement, saisit des deux mains la rampe en bois qui sert de garde-fou, se pencha le corps eu avant, comme pour enjamber, et regarda l'eau coulet", comme absorbé par une préoccupation profonde ; puis, je le vis, avec la détermination soudaine d'un parti pris, traverser le pont, descendre à gauche le talus qui me faisait face, choisir au bord du canal une place où la rive creusée par le piétinement continuel des pêcheurs à la ligne ofl'rait avec l'eau une communication plus facile, et là, ôtant ses vêtements et son chapeau qu'il déposa par terre près de lui, s'agenouiller au-dessus de la berge. Ses mains lavées avec le plus grand soin, l'inconnu se plongea le visage dans l'eau, ni plus ni moins qu'un simple canard qui barbotte, et à la suite de cette première toilette qui, vu l'heure et le lieu, me semblait assez bizarre, il procéda sans désemparer à une seconde opération qui mit le comble à mon étonnement. Trempant dans le canal les manches de sa redingote, il leur fit subir, en les tordant à deux reprises différentes, une

lessive dont jamais blanchisseuse n'a usé, à coup sur, pour rincer ses poignets de chemise.

« Pendant mes réflexions, l'individu, qu'il ne m'était pas encore bien possible do distinguer physiquement, s'était relevé : il remit son chapeau, passa sa redingote et, se baissant de nouveau, reprit à terre un certain objet dont je ne me serais jamais bien rendu compte, vu par ce demi-jour douteux et à cette distance, si, après l'avoir essuyé avec soin sur l'herbe, l'examen rapide qu'il en fit ne m'eût révélé, à n'en pas douter, ce que ce pouvait être. Il tenait cet objet des deux mains : l'appel sec d'un ressort de batterie , armé trois fois de suite, appel suivi à chaque reprise du bruit d'un culot jeté dans l'eau, m'apprit que c'était un pistolet revolver, dont trois coups, suivant toute probabilité, se trouvaient avoir servi.

« Je me levai aussitôt pour examiner de plus près ce singulier personnage; mais, je n'étais pas debout, et je n'avais pas fini d'étirer mes membres engourdis par cette longue séance de deux heures, que l'individu s'était éloigné. En arrivant au pont, je l'aperçus à cent pas de là, qui remontait le canal du côté de la station de Sevran, en suivant le chemin de halage. »

Cet individu, que le hasard remit le soir du même jour, dans la salle de l'auberge de Livry, en présence de M. Léon Bertrand, qui put alors l'examiner à loisir, n'était autre que Jud, l'assassin du président Poinsot.

Quand on songea à lui, en lisant son signalement et en voyant sa photographie, envoyés partout, il était trop tard : il avait disparu. Où était-il allé? On ne savait.

Aujourd'hui, après six ans de recherches minutieuses en France et à l'étranger, on n'est pas plus avancé qu'alors. Jud est toujours le mystérieux, l'insaisissable Jud!

De tous les lions parisiens, c'est encore celui qui aura le plus attiré, et le plus longtemps retenu, l'attention et la curiosité publiques.

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