RICHARD WAGNER
Vers le milieu du mois de mars 1861, le monde parisien était tout en émoi. Il s'agissait de la représentation prochaine du Tannhauser, — l'Africaine de Richard Wagner, dont il était question depuis plus d'un an et que l'on n'espérait pas voir jamais représenté. La musique de l'avenir, que l'on avait tant charivarisée, tant bafouée, tant épigrammatisée, allait enfin se faire entendre sur la première scène lyrique, à l'Opéra!
On racontait mille choses invraisemblables à propos du chef-d'œuvre d'outre-Rhin que la bienveillante protection de la princesse de Metternich avait imposé à la direction. Mille fables couraient par la ville, habillées de commentaires de toutes sortes, et, en même temps, le nom du compositeur, presque inconnu la veille, s'im-
plantait dans les cervelles mouvantes deis Parisiens et des Parisiennes.
Parmi ceux qui avaient entendu , aux concerts de la salle des Italiens, l'ouverture du Tannhaûser et celle du Lohengrin, il y avait des enthousiastes qui déclaraient cette musique divine et ne consentaient pas à retrancher une panse d'à de leur enthousiasme délirant; pour ceux-là il n'y avait plus dans tout l'univers qu'un seul musicien de génie, et ce n'était ni Meyerbeer, ni Rossini : c'était Richard Wagner. D'autres, au contraire, furieux, déclaraient cette musique solennellement ennuyeuse et le musicien souverainement prétentieux. Les uns portaient aux nues l'œuvre et le compositeur, les autres les foulaient aux pieds. Parmi les premiers se trouvait Listz; parmi les seconds, M. Fétis. Comme autrefois au temps de Gluck et de Piccini, les dilettantistes étaient partagés en deux camps bien distincts et n'attendaient que le moment où il leur serait permis d'en venir aux mains pour s'exterminer mutuellement.
Ce moment arriva dans les derniers jours du mois de mars 1861. La princesse de Metternich avait fait décider par ordre la mise à l'étude du Tannhaûser, et bien^ tôt sa première représentation. Les places se payaient un prix fabuleux, et n'en eut pas qui le voulut. Paris tout entier était dans l'attente d'un grand événement : il assista aune chute énorme sans précédent peut-être à l'Opéra. Les spectateurs, venus là avec une opinion toute faite et avec des intentions malveillantes qu'ils ne cherchaient pas d'ailleurs à dissimuler (puisqu'ils por^ talent ostensiblement de petits sifflets en argent ache-
tés exprès), les spectateurs sifflèrent à outrance sans tenir le moindre compte de la présence de la princesse de Metternicli, ni de celle de madame Wagner, qu'ils insultaient ainsi doublement. Ils ne tenaient pas compte, non plus, d'une mise en scène insuffisante, d'une exécution molle et incorrecte de l'orchestre, de la persistance du ténor Niemann à chanter faux, et de cinquante autres choses qui auraient dû les rendre plus indulgents, — si la passion connaissait l'indulgence! En outre, comme le fit très-judicieUsement remarquer Baudelaire dans une brochure qu'il publia alors en faveur de Richard Wagner et de son Tannhaiiser , en outre la ques= tion du ballet, élevée à la hauteur d'une question vitale et agitée pendant plusieurs mois, n'avait pas peu contribué à l'émeute. «Un opéra sans ballet! Qu'est-ce que cela?» disait la routine. « Qu'est-ce que cela? » disaient les entreteneurs de filles. « Prenez garde! » disait luimême à l'auteur le ministre alarmé. On avait fait manœuvrer sur la scène, en manière de consolation, des régiments prussiens en jupes courtes, arec les gestes mécaniques d'une école militaire ; et une partie du public disait, voyant toutes ces jambes et illusionné par une mauvaise mise en scène : a Voilà un mauvais ballet et une musique qui n'est pas faite pour la danse. » Le bon sens répondait : « Ce n'est pas un ballet ; mais ce devrait être une bacchanale, une orgie, comme l'indique la musique et comme ont su quelquefois en représenter la Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, l'Odéon et même des théâtres inférieurs, mais comme n'en peut pas figurer l'Opéra, qui ne sait rien faire du tout.» Ainsi,
ce n'était pas une raison littéraire, mais simplement l'inhabileté des machinistes, qui avait nécessité la suppression (le tout un tableau (la nouvelle apparition de Vénus).
On espérait, ajoute Baudelaire, arracher à ces enragés leur victime en la présentant au public un dimanche, c'est-à-dire un jour où les abonnés et le Jockey-Club abandonnent volontiers la salle à une foule qui profite de la place libre et du loisir. Mais ils avaient fait ce raisonnement assez juste : « Si nous permettons que le succès ait lieu aujourd'hui, l'administration en tirera un prétexte suffisant pour nous imposer l'ouvrage pendant trente jours. » Et ils étaient revenus à la charge, armés de toutes pièces, c'est-à-dire des instruments homicides confectionnés à l'avance. Le public, le public entier, avait lutté pendant deux actes, et dans sa bienveillance, doublée par l'indignation, il avait applaudi non-seulement les beautés irrésisti])les, mais même les passages qui l'étonnaient et le déroutaieut, soit qu'ils fussent obscurcis par une exécution trouble, soit qu'ils eussent besoin, pour être appréciés, d'un impossible recueillement. Peine inutile : les sifflets avaient recommencé de plus belle leur jeu féroce. On ne voulait pas entendre le Tannhallserl
La troisième représentation ne fut pas moins agitée que les deux précédentes : ce fut la dernière. L'administration de l'Opéra, baissant la tète devant quelques élégants conspirateurs, rendit l'argent déjà déposé pour les représentations suivantes. Les messieurs de ces dames avaient vaincu !
Le beau triomphe, n'est-ce pas?
Un mois après ces funérailles de première classe d'un opéra et d'un compositeur qui méritaient mieux que ces indignités, le nom de Richard Wagner retombait dans l'oubli, le lion de Paris retournait au désert, — c'est-à-dire en Allemagne, sa patrie, où l'enthousiasme pour les œuvres viriles n'est pas un feu de paille comme à Paris, le pays des flons-flons.