‹ Les lions du jourChapitre 36 sur 54 · JUNIUS · texte numérisé non relu

JUNIUS

F- Les gens de lettres ne sont pas riches, chacun sait cela. Presque tous, comme Scarron, sont logés à V Hôtel de rimpécwiiosité, et leur Marquisat de Quinet ne rend pas toujours ce qu'ils voudraient qu'il rendit. De là, les demandes A' avances qu'ils adressent fréquemment soit à leurs éditeurs, soit à leurs rédacteurs en chef.

J'en étais là vers les derniers jours d'octobre 1861. Ne sachant trop de quel livre ou de quel article faire flèche, j'envoyai un placet significatif à M. de Villemessantqui, je me plais à lui rendre cette justice, ouvre volontiers sa main lorsqu'elle est pleine, — sachant bien, après tout, que la copie d'un collaborateur vaut au moins l'origlual d'un billet de banque. Cette fois-là, cependant,

pour une raison ou pour une autre, la main resta fermée : le Figaro ne faisait plus d'avances !

Un homme de lettres ne se noie pas pour cela : il avise. Précisément, depuis quelques mois, j'étais sollicité violemment par la démangeaison de faire, à propos de la littérature de mon temps, ce qu'avait fait, à propos de la politique du sien, l'illustre inconnu, le mystérieux et terrible anonyme, « l'impassible et impersonnel uomo di sasso, qui montait, tous les soirs, de son pas de spectre, les escaliers des ministres et leur servait cet amer souper de ses Lettres dont, le lendemain matin, se régalait toute l'Angleterre, » — Junius enfin, sans ajouter redivivus.

La tâche était lourde, l'entreprise hardie, le rôle plein de périls de toutes sortes. C'était même une quasi-profanation, de tirer ainsi de son armoire historique cette glorieuse défroque que personne jusqu'à moi n'avait songé à endosser, à cause du poids énorme dont elle devait peser sur des épaules ordinaires. Ce masque que je voulais coller sur mon visage, c'était l'armure gigantesque de François P' • j'allais tout entier disparaître dessous ! Personne ne pouvait le porter après les gens de talent à qui on l'avait tour à tour attribué : Boyd, Delolme, Glower, le duc de Portland, Burke, sir Philip Francis, le général Lee, — je ne sais plus qui encore.

Comme de toutes mes infirmités la plus grave, la plus gênante, la plus désastreuse est la modestie, j'hésitais beaucoup à revêtir cette illustre souquenille, je me tàtais vingt fois la journée, me demandant sans cesse : Si fueris leo, qualis eris ? et me répondant avec

humilité : Si tu étais lion, mon ami, tu te conduirais en agneau — que tu es et seras toute ta vie, car tu ne sais pas rugir, encore moins déchirer, étant

« L'homme du calme et des visions chastes... »

Il est probable, même, que j'eusse renoncé à jouer ce premier rôle sur le Grand-Théâtre Parisien, — moi que la Nature marâtre a condamné à ne jouer jamais que les pannes — et que j'eusse réfréné comme' il convenait cette velléité de tapage, si INI. de Villemessant avait apostille mon humble placet d'un mot significatif à l'adresse de M. Legendre. L'argent me manquait, je résolus d'avoir de l'or, et, le soir du jour de ce Waterloo financier, à la nuit tout à fait tombée, j'allais sournoisement glisser, dans la boite du journal dont la caisse m'avait été si inhospitalière, une longue épître signée hardiment Junius.

A vrai dire, je n'en attendais absolument rien, de cette lettre fanfaronne écrite par-dessous la jambe, dans un moment de dépit. C'était un coup de clairon que je sonnais dans l'espace pour me distraire, pour me faire la bouche, saus espérer qu'il serait entendu, — sans même le désirer.

Le numéro du 30 octobre me détrompa agréablement : ma première aux Corinthiens s'y étalait à la première page, en 9, — la page et le caractère consacrés à la copie magistrale, aux articles de M. Jouviu et de Charles Motiselet.

Et le numéro du 3 novembre, donc 1 Je ne puis résister à la malignité de le citer in extenso — pour l'édifi-

cation de mes contemporains de demain, qui sont la monnaie de la postérité :

« Mon cher Junius,

« Quoique je n'aie pas encore l'honneur très-désiré de vous connaître, je vous qualifie de cher, parce que j'ai l'intention de vous payer royalement votre prose étoilée. Vo1*e lettre destinée à la publicité, et, naturellement, votre lettre confidentielle, ont paru ce matin dans le Figaro. Vous avez dû vous empresser de les y chercher et de les y relire, malgré l'orgueilleuse modestie qu'a(;cuse votre amour de l'anonyme. Il n'est bruit que de vous et de votre hardie tentative : votre nom, pardon, votre pseudonyme est dans toutes les bouches, et la cherté des cotons a perdu de son intérêt. Vous êtes le lion du moment, un lion d'autant plus séduisant qu'on ne le connaît ni ne le voit de près, — comme la plupart des lions, du reste. L'écho de tout ce tapage ést-il arrivé jusqu'en votre antre? Votre profonde retraite, — qui pourrait bien n'être que le café Riche, — en a-t-elle répercuté la flatteuse harmonie ? Faisiezvous partie, — et je le soupçonne fort, — de la galerie fiévreusement livrée à la passion des hypothèses? Avczvous ri ou souri, ou — qui sait? — gémi secrètement dans votre barbe, — en avez-vous? — des suppositions plus ou moins saugrenues que vous avez soulevées ?

« Franchement, et je prends à vous le conter un plaisir extrême, je déclare que depuis longtemps je n'avais assisté à plus amusante fêle : votre lettre a eu un succès

énorme, succès d'esprit, succès de style, succès de curiosité.

« Je suis à peu près certain que vous ne preniez point part à un déjeuner chez Grossetète, où se trouvaient réunis ce matin quelques écrivains, fins gourmets en matière d'art culinaire et de cuisine littéraire. Laissez-moi, mon cher X, vous sténographier, ou plutôt, pour employer avec justesse une expression fausse, vous photographier la conversation vive et très-animée dont les convives fournissaient la sauce tandis que vous fournissiez le poisson. Je ne nommerai pas les interlocuteurs, pour ne pas blesser leur modestie., vertu qui devient à la mode parmi les gens de lettres — depuis hier. Écoutez.

« — Cette lettre est assurément de M. Veuillot : je ne comprends pas qu'on ne l'ait pas reconnu à la première lecture.

«— Allons donc! Jamais M. Veuillot, catholique d'une austérité sincère, n'aurait décidé sa plume à tracer les neuf lettres de ce gros mot profane : maîtresse... Et d'ailleurs, il n'aurait point parlé de duel, non pas que le cœur lui manque, — il a fait ses preuves, — mais il n'a pas besoin de menacer préalablement des gens qu'il a tant de fois terrassés.

c( — Vous êtes étonnant, mon cher, et vraiment pas fort; vous n'avez pas vu que le pseudonyme de Junius est un loup de velours, — avec grifie, — sous lequel About dissimule, assez mal d'ailleurs, sa malice féline? Si c'est le style de quelqu'un, c'est le sien.

« — Assurément, a répondu un autre, About a plus

d'esprit qu'il n'eri faut pour écrire une lettre spirituelle ; mais je ne crois pas qu'il ait le caractère assez bien fait pour rentrer au Figaro par un escalier dérobé.

« — A moins pourtant, fis-je observer, que, connaissant mon goût pour le mystère et les fortes épices, il n'espère m'entrainer sur une pente dangereusement glissante , et, de cette manière , faire supprimer le Figaro..,

« — Parbleu ! vous vous donnez une peine de chien — d'aveugle — pour deviner un secret qui me paraît être celui de Polichinelle. Vous avez aifaire à un batailleur audacieux et chevaleresque, orgueilleux et spirituel, qui jette le gant avec une crànerie charmante et un pittoresque d'expression qui sont une signature, et vous n'avez pas encore nommé Barbey d'Aurevilly !

« — Erreur, mon bon. D'Aurevilly a bien aussi la plume au toquet et le poing sur la hanche ; mais il a des adjectifs plus soleillauts. Et puis, il n'a pas de maîtresse.

« — Eh bien ! le Junius, c'est Proudhon.

« — Est-ce c[ue l'ancien rédacteur du Peuple rédigerait quoi que ce fût chez l'homme de la Chronique de France et du Lampion ?

« — J'ai trouvé la piste. Il y a dans cette grande diablesse de lettre une phrase significative : « Je vous dirai bien bas ce que vous répéterez bien haut. » Je dis significative, parce que je possède une lettre des Goncourt dans laquelle je vous la montrerai, si vous voulez, textuellement.

a — Les Goncourt sont plus Régence.

« — Alors c'est de Prévost-Paradol !

« — Il est plus dix-septième siècle.

« — C'est de Taine 1

« — Il est plus palingéuésique.

« — Ne voyez-vous pas poindre l'oreille de Sarcey ?

« — Quelle plaisanterie ! Sarcey a bien les oreilles de la chose, mais le style ?...

« — Assez de conjectures. L'important n'est pas de savoir de qui est cette première lettre, mais bien ce que seront les suivantes. C'est une promesse, une promesse brillante^ d'accord ; mais Junius là tiendfa-t-il? Vous verrez !

M — Moi, j'augure bien de ce commencement, et je compterais sur le Junius, si je n'étais sur que Villemessant lui enlèvera ce qu'il aura de trop agressif. Les choses dangereuses seraient certainement les plus amusantes sous la plume de ce pourfendeur en domino. Après suppression que restera-t-il dans ces lettres? Des généralités ternes ou des personnalités anodines. Je parie vingt-cinq louis que les lettres de Junius ne paraîtront plus dans un mois ?

« — Vingt-cinq louis? C'est tenu. »

a Vous voilà au courant, mon cher Junius, des propos très-divers qui se tiennent sur votre compte.

(( A la semaine prochaine, mon cher sphinx, car je compte sur vos envois hebdomadaires.

« J'attendrai avec impatience vos vertes épîtres chaque lundi matin.

« Agréez, etc.

« H. de ViLLEMESSANT. »

Lorsque le premier des prétendus Contes moraux de Marmontel {Alcibiade ou le Moi) parut dans le Mercure ^ sans nom d'auteur, il eut un succès énorme — et ridicule.

Tout le monde s'y laissa prendre, les malins et les simples, et, au dîner d'Helvétius, «où étaient les plus fins connaisseurs, » on ne craignit pas de l'attribuer, les uns à Montesquieu, les autres à Voltaire... La méprise était forte assurément, — moins forte cependant que celle qui faisait attribuer à Veuillot ou à Proudhon la paternité de la première des Lettres de Junius.

Ah ! chers confrères ! chers confrères 1 vous pouvez vous vanter, hommes d'esprit que vous êtes, de m' avoir procuré un crâne étonnement et une crâne joie — d'un moment.

Et vous, cher monsieur de Villemessant, qui ne manquez pas plus d'esprit que les gens dont vous utiUsez si habilement le talent, pour le plus grand plaisir de vos abonnés, vous pouvez vous vanter, — mais vous n'en ferez peut-être rien, — de m' avoir fait passer quelques aimables quarts d'heure !

Songez donc ! Moi à qui vous aviez refusé — par hasard— je ne sais plus quelle misérable somme, vous m'écriviez vos compliments sur le dos de billets de banque d'un chiffre fort élevé, et, non content de m'envoyer ces fafiots garâtes^ vous vouliez encore me faire un pont d'or pour m' engager à venir chez vous, en me promettant « le secret le plus absolu.» 11 vous eût coûté cher, ce pont, si j'eusse consenti à vous le laisser jeter — entre le boulevard Montmartre et la barrière Pigalle,

OÙ je demeurais alors. Le pont de Cubzac sur la Dordogne, quoi!

Cela vous taquinait, avouez-le, de ne pas savoir à qui vous envoyiez ces fafiots d'importance et ces prières de lever le masque, plus importantes encore? Était-ce un ami ou un ennemi? un vieux journaliste ou un jeune officier? Vous penchiez pour l'officier, j'ignore pourquoi, mais il vous plaisait de penser que Junius était ambidextre et qu'il tenait une épée d'une main, tandis que de l'autre il brandissait sa plume. A cause des duels à venir, n'est-ce pas ? Comme s'il était nécessaire d'avoir un uniforme pour avoir du courage !

Cela vous taquinait de ne pas savoir, et, pour savoir, vous faisiez ^/er mon commissionnaire, espérant bien un jour ou l'autre trouver la piste du sanglier de Montmartre dont vous attendiez, une fois par semaine, les coups de boutoir, et, l'ayant trouvée, le relancer jusque dans sa bauge. Mais j'avais bien choisi mon ambassadeur! Au lieu de prendre un garçon rusé, quelque Figaro malin, qui se fût laissé séduire parles œillades de quelque Suzanne ou par les napoléons de quelque Almaviva, j'avais pris le commissionnaire le plus naïf, — disons le mot, le plus hôte des douze arrondissements de Paris et de la banlieue. Il ignorait de quelle mission il était chargé, par moi en allant, par vous en revenant, et s'étonnait seulement d'une chose, tout en en profitant : c'était de gagner si vite et si facilement un louis. Je lui avais dit, en vers, comme Don Salluste à son cousin Don César de Bazan :

« Écoute. J'ai besoin, pour un résultat sombre, De quelqu'un qui travaille à mon côté dans l'ombre Et qui m'aide à bâtir un grand événement. Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment Où le plus délicat, quittant toute vergogne, Doit retrousser sa manche et faire la besogne. Tu seras riche, mais il faut m' aider sans bruit A dresser, comme font les oiseleurs la nuit, Un bon filet caché sous un miroir qui brille,... »

Puis j'avais ajouté, en simple prose :

a — Vous irez au bureau du journal le Figaro, boulevard Montmartre ; vous remettrez cette lettre en échange de laquelle on vous remettra un billet de banque, et même deux : si l'on vous en remet trois, vous les accepterez de même, quatre aussi, cinq aussi... A dix vous refuseriez, parce qu'alors ce serait une tentative de corruption de fonctionnaire... Mais on ne vous en remettra qu'un — qui en vaudra cinq. Une fois nanti de ce papier Joseph, vous saluerez et vous en irez. Les boulevards regorgent de voitures : vous en prendrez une et vous vous ferez conduire au bois de Boulogne ; là, vous descendrez, vous vous promènerez pendant une demiheure au pas de course, vous sortirez du bois par une porte différente de celle par laquelle vous serez entré, et vous reviendrez tranquillement par les boulevards extérieurs jusqu'au café Bigot où je vous attendrai. Vous avez bien compris? Oui. Très-bien 1... Allez, maintenant !»

Et il allait, et au bout de deux heures il revenait, et

je lui remettais vingt francs, et il me remerciait, et j'avais fait un heureux en faisant une farce ! Vingt francs, c'était le prix, ni trop ni trop peu, à cause de la voilure qu'il prenait religieusement, — je m'en assurai deux ou trois fois à son insu. Si je lui avais donné quarante francs, il eût refusé, flairant une conspiration, et, si j'avais insisté, il m'eût dénoncé au procureur impérial.

Ce petit commerce dura trois mois, sans que personne nous soupçonnât, moi et Alphonse Duchesne, le complice que j'avais choisi, — un complice de choix. Trois mois de ciel bleu, que tachèrent à peine quelques nuages.

J'avais dit en manière de post-scripfum dans ma pfemière Lettre de Junius : « Comme je me propose dé fouaillor à tour de plume tous les faquins qui font le trottoir parisien, et de remuer le fumier social du bout de ma «haine vigoureuse», je m'attends aux réclamations des fouaillés comme un goldfinder aux exhalaisons des ordures remuées. Je serai à la disposition des faquins. Il est des façons de se battre qui permettent de garder l'incognito, — quand les épécs sont suffisamment longues et les langues suffisamment courtes.» Une personne, que j'avais simplement nommée sans même effleurer son amour-propre, envoya des témoins au Figaro^ qui me fit savoir la chose par un entrefilet placé en tête du journal. L'article était de moi, j'avais seul à en prendre la responsabilité : sans même avertir Duchesne, je courus chez mon excellent et vaillant ami Nadar à qui j'appris d'un seul coup que j'étais Junius et qu'il allait avoir à me servir de second. Nadar pou-

vait répondre de moi comme je répondrais de lui, et se porter mou garant dans ce cas comme dans tout autre aussi délicat : il courut au Figaro. Quand il revint, il m'apprit que Villemessant avait arrangé l'affaire, — qui naturellement en resta là.

Après trois mois de cet incognito si bien gardé, Villemessant saisit le premier prétexte venu, — un retard dans l'envoi de la copie, — pour se débarrasser de Junius, qu'il jeta sans plus de façon par-dessus le pont d'or qu'il lui avait fait. Mon obstination à vouloir rester caché, — même de lui, — après l'avoir taquiné, avait fini par l'irriter, et, les « bons petits camarades » aidant, il m'avait donné ma canne. — « Si vous aviez voulu vous faire connaître à moi, me disait-il l'année dernière, Junius durerait encore.» Aveu précieux, — dont acte.

Trois mois durant, Alphonse Duchesne et moi nous avions improvisé à tour de rôle, — et moi peut-être un peu plus souvent qu'à mon tour, — une douzaine de lettres qui valaient toutes la première, quelques-unes même beaucoup mieux, et que cependant on estima beaucoup moins. Quand on a été injuste dans ses éloges, on l'est naturellement aussi dans sa critique : on avait trop porté la première Lettre aux nues pour ne pas juger toutes les autres dignes du sort du sonnet d'Oronte. Duchesne et moi nous en rimes à notre aise, aux moustaches mêmes de ceux qui éreintaient le plus Junius, — et, parmi eux, quelques-uns de nos amis.

Oui, cela dura trois mois, pendant lesquels le mystérieux Junius, avec « la fière corde qu'il avait attachée à la guitare du Figaro, n avait violemment intrigué les

gens de lettres et les gens du monde, et fait un bruit du diable dans notre cber Landerneau, «enbattantla générale sur un si grand nom ! » Pendant trois mois, Junius avait été lion — sans en être plus fier.

Le porte-voix que m'avait prêté Villemessant une fois retiré, le bruit que nous tirions, Duchesne et moi, cessa tout à coup, la curiosité publique s'émoussa, et je remis philosophiquement la glorieuse défroque au clou, avec la pipe de Giboyer dans l'une de ses poches, — pour la préserver des vers. On ne sait pas ce qui peut arriver !

Ainsi finit la comédie — dont je me suis si fort amusé pour ma part. Ce sont les trois meilleurs mois de ma vie littéraire.

P. S. Les Lettres de Junius publiées par le Figaro^ comme celles du Junius anglais publiées par le Public- Advertiser, avaient été attribuées à tout le monde, — excepté à moi.

Quand, grâce à une indiscrétion, — que je n'aurais jamais commise de mon propre chef, — notre cher Landerneau apprit le nom véritable du Junius parisien, ce fut à qui me dirait, d'un petit air fin : « Ah ! moi, je vous avais bien reconnu tout de suite 1 ... »

MENGIN.

Un soir du mois de mai 1862, le théâtre de l'Ambigu- Comique était presque plein. C'était une première représentation, cette première représentation était celle d'une pièce de madame Sand, et Bocage jouait le rôle principal dans cette pièce : trois motifs de foule.

Le drame, découpé par Paul Meuriee dans le roman de George Sand, marchait assez bien. On avait applaudi, ici et là, cet acteur et cette actrice, Boudoisen FabianO- Fabiani, et Jeanne Essler en petit Mario. Arriva la scène capitale, celle où le vieux marquis de Bois-Doré (celui qui donne son nom à la pièce) se démaquille le visage et se déteint les cheveux pour embrasser le fils de son frère qu'il vient de retrouver au moment où il s'y attendait le moins et où le public s'y attendait le plus : c'était Bocage cpii faisait le vieux marquis. Un tonnerre d applaudissements ébranla la salle. — « Mengin ! voilà Mengin ! » cria une voix enrouée qui n'était pas celle d'un ange, — quoiqu'elle partit du Paradis. L'émotion fut au comble parmi la foule, et Bocage s'arrêta, interdit. On se penchait de tous les côtés, non plus pour regarder ce qui se passait sur la scène, mais bien ce qui se passait dans un coin obscur de la salle.

Que se passait- il dans ce coin ? Rien. Un homme était debout et s'inclinait gravement en tordant le bout de sa

moustache rousse, — moins ému que le vieux marquis de Bois-Doré devant son neveu.

« — Parlez au peuple ! » répéta la même voix enrouée eu désignant du doigt l'homme à la moustache rousse. « — Oui, oui, qu'il parle au peuple ! » répétèrent d'autres voix, nomhreuses et presque aussi enrouées.

Le Monsieur à la moustache rousse émergea de son ombre, parut en pleine lumière et, mettant la main gauche sur son gilet, à la place du cœur, il agita sa main droite dans toutes les directions, "comme fait le pape quand il envoie sa bénédiction urbiet orbi.

« — Messieurs, dit-il, avec une modestie qui ressemblait au ton de l'euiiui, je vous remercie des marques de sj' mpathie que vous ne cessez de me donner partout QÙ j'ai l'honneur de vous rencontrer... Je vous remer^ cie... Je vous remercie.., »

« — Vive Menginl » hurlèrent les titis, qui avaient complètement oublié Bocage et les Beaux Messieurs de Bois-Doré.

Meugin, qui probablement n'aimait pas — ce soir-là — les ovations tumultueuses, disparut subitement pour laisser achever le drame de Paul iMeurice et de George Sand. Mais cela n'empêcha pas les titis de crier de temps en temps, sur l'air des Lampions :

« Viv' Mengin! Viv' Menginl »

Car cet homme ù moustache rousse, habillé comme vous et moi, et n'ayant, pas plus que vous et moi, rien qui le distinguât des autres hommes, était cependant le FAMEUX marchand de crayons de la place de la Bastille ^ le FAMEUX Meugin

« en galons jaunes,

Qui sent des plumets de deux aunes Frissonner sur son casque d'or. »

C'était le lion du peuple, ce roi du boninaent! Il avait beau, du haut de sa voiture, jeter à pleine bouche les plus grosses impertinences aux cockneys attroupés ; il avait beau les traiter de crétins et de goitreux, d'idiots et de gâteux, les cockneys riaient et l'admiraient dessinant, sans regarder son papier, le premier imbécile venu avec le premier venu de ses crayons. Ils faisaient plus que l'admirer et applaudir ses impertiuen- . ces : ils achetaient ses crayons.

C'était tout ce qu'il voulait, ce Fontanarose parisien. Ce n'était pas pour autre chose que pour mieux débiter sa marchandise, qu'il avait une voiture à glaces, un joueur d'orgue empanaché dessus, et que lui-même s'habillait comme un Godefroy de Bouillon d'opéra comique avec un casque énorme, une cuirasse reluisante au soleil, un manteau de brocart, une cotte de mailles en cuivre et des bottes à l'écuyère. Ce croisé de carrefour n'avait pas conquis Jérusalem, mais il avait pris d'assaut la popularité, — ce qui est bien autrement difficile.

Mengin s'était ainsi amassé des rentes en vendant ses crayons aussi dorés que sa cotte de mailles, — une mine précieuse ! 11 vivait bien en vivant de cette industrie tolérée, qui, en somme, ne faisait de tort qu'aux papetiers en boutique. Il se serait retiré un de ces quatre matins, non pas dans un de ces châteaux que les bohèmes ont tous en Espagne, mais dans une de ses maisons

bâties, comme la pyramide de la courtisane Rhodope, avec les pierres fourmes par la bêtise humaine. Il eût vécu ainsi riche, honoré, respecté de tous, heureux sans doute, et, dans les jours d'ennui inséparables de toute existence, il se serait égayé en songeant avec quelle facilité on peut conduire les foules moutonnières, avec quelle facilité on peut les mater, les museler même en les fouettant à grands coups d'ironies — qu'elles prennent pour du nanan.

« Vert-de-Gris ! en avant la musique ! ... » Je m'étais arrêté un soir d'été sur la place du Chàteau-d'Eau, avec un de mes amis, pour écouter le boniment de ce spirituel saltimbanque. On m'avait tant rebattu les oreilles de sa faconde insolente et jusquelà impunie, que j'étais bien aise d'en juger par moimôme. Mengin était en train de dessiner n'importe quoi et n'importe qui, sans parler. La foule était recueillie et semblait boire son silence comme des flots d'éloquence. 11 daigna enfin parler, en regardant cà et là dans le tas de ses admirateurs. Ce qu'il dit, je ne l'ai pas mis en mon gardoire^ — fait pour de plus nobles conserves ; je me souviens seulement que c'était outrageant pour le public qui l'entourait, pour moi comme pour les autres; à ce point même que je sifflai, me sentant atteint par les épigrammes qu'il lanqait avec tant de calme sur la foule rassemblée autour do sa voiture. Devant cette sibilante protestation, Ah>ngin se contenta de sourire, — un sourire de supériorité 1 Mais la foule, indignée de mon audace, se retourna comme un seul homme contre moi, et je ne sais pas trop ce qui serait

arrivé si mon ami, qui rendrait des poings à Arpin sans en avoir l'air, ne m'eût enlevé et protégé dans ma retraite forcée.

« Vert-de-Gris ! en avant la musique ! »

Cette idole populaire aurait fini par avoir le sort des autres idoles, qui meurent dans l'oubli le plus profond, si les dieux, qui l'aimaient probablement, ne l'avaient rappelé à eux l'année dernière, au milieu même de ses succès et de sa vie. La nouvelle s'en répandit électriquement par la ville, et, ainsi qu'on avait jadis entendu à propos du grand Pan, on cria partout lamentablement : « Meugin est mort ! Mengin est mort I Mengin est mort ! » On n'y voulut pas croire, d'abord, parce que le même bruit en avait déjà précédemment couru, — dans un but facile à deviner : mais, cette fois, c'était la bonne, ou, si vous le préférez, c'était la mauvaise. Mengin était mort pour de vrai, ainsi que le constatèrent les journaux sérieux, et même les journaux frivoles.

La foule, cette Calypso mâle, ne peut pas encore se consoler du départ de son Ulysse à casque pour le royaume aux sombres bords, et, dans sa douleur^ elle s'arrête de temps en temps sur les places publiques pour s'assurer que les boniments qu'on y débite ne sont pas ceux de son tant regretté marchand de crayons.

Qu'est devenu Vert-de-Gris, qui jouait de l'orgue chaque fois que Mengin avait parlé au peuple ?

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