‹ Les lions du jourChapitre 37 sur 54 · NADAR · texte numérisé non relu

NADAR

Qui ne le connaît, à Paris, en France, en Europe? 11 est aussi populaire que le Juif-Errant et deviendra certainement aussi légendaire que lui. 11 est de toutes les représentations, de toutes les inaugurations, de toutes les solennités profanes où se porte le « tout Paris » qui donne le la au reste du monde. On se le montre quand il passe sur le boulevard, faisant de grandes enjambées de faucheux, ou quand il entre au théâtre en se balançant « comme une pivoine harcelée par le vent du sud, » disait Charles Bataille. Il a la papillonne.

Nadar a peint, dessiné, fusiné, caricaturisé, photographié trop de monde pour n'avoir pas été portraituré lui-même cent fois, et je n'apprendrais rien à persomie en disant : « Ses cheveux ont l'ardeur attiédie d'un soleil couchant; leur reflet s'est étendu sur toute la figure où jaillissent, se combattent, en frisant, des bouquets de poils, incohérents comme des fusées d'artifice. Extrêmement dilatée, la prunelle roule, témoignant d'une ardeur énorme de curiosité et d'un étonnement perpétuel. La voix est stridente; les gestes sont ceux d'un joujou de Nuremberg qui a la fièvre. »

Je n'apprendrais rien non plus à personne en disant que Nadar tutoie tous les gens qu'il connaît, — et même ceux qu'il ne connaît pas. A ce point que, vers le commencement de 1863, une association s'était formée.

SOUS les auspices du perfide Monselet, dans le but unique de le vouvoyer^ « ce qui eût pu le tuer, » comme le faisait remarquer l'auteur de M. de Cupidon, — qui cependant tutoie aussi sou monde assez volontiers.

D'ailleurs quelle meilleure biographie pourrais-je imaginer qui valût celle que Nadar a tracée lui-même de lui-même ? quel meilleur portrait que celui qu'il a dessiné lui-même avec une verve de tous les diables ? Tenez, lisez plutôt :

« Un ancien faiseur de caricatures, assez impertinent pêcheur à la ligne dans les petits journaux, médiocre auteur de quelques romans dédaignés de lui tout le premier, et réfugié finalement dans le Botany-Bay de la photographie.

« Comme unique bagage d'érudit, parrain, de par le catalogue de l'entomologiste ChevroUat, d'un Bupreste et d'une variété Copris (environs de Paris). Intelligence superficielle, ayant effleuré beaucoup trop de choses pour avoir eu le temps d'en approfondir une. N'ayant commencé l'étude de la médecine que pour lui tourner le dos aussitôt, et n'en sachant pas plus d'ailleurs, en fait de physique et de cliimie,quc ce qu'il a oublié de ce qu'il n'avait guère appris étant au collège, où il passait son temps, on se le rappelle encore, à crosser du pied les bordures en buis taillé du Jardin des racines grecques. — Un de ces hommes dénués de respect qui appellent les savants « des bêtes à X, » comme d'autres disent des versa soie; se compromettant, comme à plaisir, à affecter une ignorance plus grande encore que la sienne réelle et à se faire attribuer la paternité de formules

dans le genrn de celle-ci : — La chimie, c'est ce qui pue !

« Voilà pour l'autorité scientifique.

« Comme caractère général ou caractères généraux, la plus solide et la mieux établie des réputations de cerveau brûlé sur le territoire parisien et extra-muros. Un vrai casse- cou, toujours en quête des courants à remonter, bravant l'opinion, inconciliable avec tout esprit de suite et d'ordre, se vantant d'avoir ses quarante ans bien sonnés quand tout le monde sait trop qu'il n'en compte que douze ou treize au plus, touche-à-tout, riant à gauche, pinçant à droite, mal élevé jusqu'à appeler les choses par leur nom et les gens aussi, et n'ayant jamais raté l'occasion de parler de corde dans la maison de gens pendus ou à pendre. Sans mesure ni retenue, exagéré en tout, impatient à la discussion, violent en paroles, obstiné plutôt que persévérant, enthousiaste à propos de rien, sceptique à propos de tout, épouseur en défi de toutes les querelles, bougeant toujours et, dès lors, marchant sur les pieds de tout le monde, ce que les gens qui ont des cors ne pardonnent pas. Imprudent jusqu'à la témérité et téméraire jusqu'à la folie, ayant passé sa vie à se jeter par la fenêtre de tous les sixièmes étages pour retomber sur ses pieds, à fournir des légendes à la badauderie universelle, et poursuivi, comme malgré lui, par un acharnement d'heureuse chance à faire grincer des dents aux plus bénins, puisqu'il n'a jamais pu réussir à se noyer tout à fait. Ayant tellement maltraité et blessé de ses mépris et défis l'opinion publique qu'elle le poursuivra à jamais de sa défiance haineuse. Personnalité bruyante,

absorbante, gênante, agaçante, forçant la curiosité qui s'en irrite et dès lors couchée en joue de derrière chaque angle de carrefour; rebelle-né vis-à-vis de tout joug, impatient de toutes convenances, n'ayant jamais su répondre à une lettre que deux ans après, hors la loi de toutes les maisons où on ne met pas ses pieds sur la cheminée, et — afin que rien ne lui manque, pas même un dernier défaut physique, pour combler la mesure de toutes ces vertus attractives et lui faire quelques bons amis de plus, — poussant la myopie jusqu'à la cécité, et conséquemment frappé de la plus insolente amnésie devant tout visage qu'il n'a pas vu plus de vingt-cinq fois à quinze centimètres de son nez.

« Mais que dire de plus -^ car je n'en finirais pas — d'un garçon tellement dépourvu de cervelle qu'il n'eut jamais le premier bon sens pratique de se prendre un seul instant de sa vie au sérieux et de se croire quelqu'un pour le persuader aux autres 1 Tireur de pétards, casse-carreaux, chien de jeu de quilles, prototype de terreur pour les beaux-pères. Voilà l'homme... »

Je n'aurais jamais osé dire tout cela — ne le pensant pas — de Nadar, qui ne mérite pas les trois quarts des injures qu'il s'adresse si généreusement. C'est une eauforte très-remarquable qu'il a signée là, et lui seul pouvait la signer. Je n'ai rien à y ajouter , sinon que, malgré son droit à faire partie de ma galerie de célébrités d'une heure, il n'en serait pas s'il n'avait pris soin d'arroser sa famosité pour l'empêcher de se faner, et de couper la queue à son chien pour l'empêcher de repousser. C'est la loi fatale, c'est le devoir rigoureux de quiconque tient à

être célèbre à Paris : il faut violenter l'inditïérence du public. Cœur hospitalier, caractère sûr, esprit distingué ; bon écrivain — quoi qu'il eu ait dit, — bon caricaturiste, bon photographe, Nadar eût été oublié de tous, excepté de ses amis et d'un certain nombre de lecteurs d'élite : mais, à ces solides qualités il a ajouté de bruyantes excentricités, et son nom roule depuis quelques années dans la bouche des hommes. Félix Tournachon ne serait qu'un vaillant cœur et un vaillant esprit : Nadar est un lion.

Il est lion surtout depuis sa téméraire ascension du mois de novembre 4863, où il faillit perdre la vie, ainsi que sa courageuse femme et leurs compagnons de voyage. Je ne la raconterai pas, puisqu'il vient de prendre ce soin lui-même en publiant les Mémoires du Géant, qui sont lus avec une curiosité bien légitime. Je me contenterai d'ajouter que, pendant huit jours, depuis celui de la chute du ballon en Hanovre jusqu'à celui du retour des blessés en France, la célébrité de Nadar atteignit des proportions au moins égales à celles de son aérostat — qui était colossal; on s'entretenait de lui partout, les journaux donnaient le bulletin de sa santé à la colonne réservée aux nouvelles officielles, et les marchands de nouveautés mettaient à leur étalage des cols-Nadar, — comme ils y avaient mis jadis des crêpes- Rachel.

0 la gloire !

Que restera-t-il un jour de l'auteur du Miroir aux alouettes, de la Robe de Déjanire, de Quand j'étais étudiant ? Je l'ignore. Ce que je sais c'est que sur un débris

cyclopéen de l'île de Gozo, un poëte polonais, Ceslaw Karski, a gravé en arabe, mais avec des lettres latines : Nadar aux cheveux flamltoyants a passé en l'air au-dessus de cette tour, — et qu'il est probable qu'à cette heure les habitants de cette île sont en train de l'adorer comme un Dieu inconnu.

0 la'gloire I

TIMOTHÉE TRIMM.

Il y a tout à l'heure trois ans, M. Millaud, banquier, fondait un journal dont tout le monde avait eu l'idée — sans avoir les moyens de la réaliser. Il s'appelait le Petit Journal, ne s'orcupait pas de politique, donnait toutes les Nouvelles diverses qu'on recherche si avidement dans les grands journaux, et ne coûtait qu'un sou, — tout ce qu'il vaut.

Le succès vint au Petit Journal dont le tirage, de 5 ou 6,000 exemplaires au début, a atteint aujourd'hui le chiffre respectable de 290,000 exemplaires, à quelques centaines près. Le succès vint pour plusieurs raisons : la première, parce que, comme le dieu des armées, il est toujours du côté des gros bataillons; la seconde, parce que M. Millaud entend à merveille la réclame; la

troisième, parce qu'il eut la main assez heureuse pour choisir Léo Lespès comme son rédacteur principal.

Cette troisième raison de succès valait à elle seule les deux autres.

Léo Lespès était un écrivain humoristique primesautier, spirituel, fin, original quelquefois, dont les articles au Figaro étaient remarqués, — si bien remarqués même, que chaque numéro où il y avait sa signature se vendait à quelques mille exemplaires de plus que les autres. En changeant de tribune et de public, il changea de nom, et, en changeant de nom, changea aussi de talent : Léo Lespès s'appelle désormais Timothée Trimm.

Timothée Trimm! Ces treize lettres, qui avaient passé inaperçues, trois ans auparavant, au bas de comptes-rendus dramatiques dans le Figaro-Programme^ prirent tout à coup, en quelques mois, dans le Petit Journal^ des proportions et une importance extraordinaires. D'abord reléguée à la seconde page, à la suite de noms inconnus, cette signature émergea subitement de l'ombre et flamboya à la place d'honneur en capitales de 40. Le journal, qui ne tirait timidement qu'à cinq ou six mille, se mit à tirer à vingt, à trente, à cinquante mille, grâce à ce nom magique, que la foule se répétait de bouche en bouche avec un enthousiasme inquiétant pour sa raison.

Léo Lespès n'avait été jusque-là qu'un écrivain: il devint bientôt un personnage. Ses lecteurs, qui chaque jour s'accroissaient, lui envoyaient des bourriches de compliments, — avec quelque gibier et quelques vins fins autour. Le public le gobait, — pour employer un

mot des demoiselles Benoîton, — et Timothée Trimm se laissait gober, lui pas fier !

Son triomphe fut complet, — si complet, qu'il dure encore, après trois ans! Peut-être grisa-t-il un peu celui qui en était l'objet; peut-être le spiritnel auteur des Quatre coins de Paris crut-il un peu trop à la gloire en gros sous que lui distribuait la Renommée ; peut-être s'exagéra-t-il un peu l'importance du porte-voix que le hasard — sous les traits de M. Mardochée Millaud — lui avait mis dans les mains ; peut-être ses amis eussentils désiré qu'il fût moins gobé par la foule afin d'être apprécié davantage par les délicats... Mais, après tout, un homme n'est pas un saint, et ce n'est pas moi qui aurais essayé de faire rougir Noé de son ivresse.

Son triomphe fut complet, — si complet, qu'une nuée d'insulteurs grands et petits s'abattit sur le triomphateur. J'avoue même, sans qu'on m'en prie, avoir fait ma partie dans le charivari qui, dans ma pensée comme dans celle de beaucoup de mes confrères, devait seulement blesser les oreilles de Timothée Trimm et non le cœur de Léo Lespès. 11 paraît qu'au contraire le cœur fut plus atteint que les oreilles par ces bourdonnements de moucherons moqueurs en quête d'une proie : Léo Lespès se plaignit amèrement des « attaques » de ses confrères, la plupart ses amis, qu'il bouda pendant longtemps et auxquels il reprocha « d'être jaloux de son succès. »

Le reproche était dur et immérité. Pour quelques drôles comme il s'en faufile malheureusement de temps en temps dans les journaux, et qui étaient en effet ir-

rites par l'éclat du succès de Timothée Trimm, qu'ils jalousaient, Léo Lespès continuait à être aimé de ses confrères, heureux de son avancement au lieu d'en être offasqués, — sachant bien, par Horace et par eux-mêmes, qu'il y avait encore de la place de reste pour eux, locus ei^at et pluribus ?<m6rîs. Et moi, simple troupier de lettres, je pensais exactement comme les caporaux et les sergents à propos du colonel Timothée.

J'ajouterai — afin que nul n'en ignore — que je suis émerveillé des tours de force qu'accomplit depuis trois ans, dans le Petit Journal^ mon obligeant confrère Léo Lespès, et que, si on me proposait de faire la même besogne seulement pendant un mois, je refuserais net, malgré le haut prix qu'on daignerait y mettre; je refuserais, non par dédain, — mais par sentiment de mou incapacité. L'homme dont les articles font hausser la vente, soit au Figaro^ soit au Petit Journal, n'est pas, ne peut pas être un homme ordinaire ni un écrivain médiocre, et la foule a beau avoir, en littérature, des goûts ridicules et des appétits grossiers, quand elle s'engoue à ce point, c'est qu'il y a quelque raison pour qu'il en soit ainsi. Je m'incline devant son enthousiasme, sans le partager: Léo Lespès ne m'en voudra pas de n'avoir au service de Timothée Trimm que l'estime du confrère et la poignée de main de l'ami, l'une et l'autre profondes et sincères.

Il ne m'en voudra pas davantage d'avoir écrit ces vers au bas de sa photographie :

Voici, cher public, trait pour trait, Le célèbre Trimm Timothée,

Celui qui triture et refait Ton intellectuelle pâti^e...

Il trime comme un galérien, Le célèbre Trimm Timothée.

Après lui, je ne connais rien Que Léo Lespès, — qui vaut bien L'infatigable Timothée...

Parmi toutes les célébrités vivantes dont je raconte dans ce livre la fulgurante apparition, quelques-unes se plaindront des prudents bémols que je mets aux fanfares fanfarées en leur honneur : Timothée Trimm, non.

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