LAMBERT
Au beau milieu de l'année 1864, il y avait à Paris un homme bien populaire, un homme avec qui bien des femmes auraient voulu faire connaissance, — à cause de sa notoriété, la plus grande peut-être à laquelle il ait été donné à un homme d'atteindre en si peu de temps dans un pays où cependant la notoriété s'acquiert à si peu de frais — et si vite.
Où qu'on allât, dans les bons comme dans les mauvais endroits, dans les salons comme dans les cafés, à l'entre-sol comme au sixième étage, chez la duchesse comme chez la grisette, chez les ministres comme chez
les chiffretom du faubourg Marceau, ou n'entendait retentir que le nom de cet homme, — qu'on ne voyait nulle part quoiqu'il fût partout.
Cet homme, c'était Lambert !
Lambert de qui ? Lambert de quoi ? On n'en savait pas plus long. Seulement, quand un voyou rencontrait un Monsieur, il se plantait devant lui et lui criait effrontément : « Ohé ! Lambert ! » Quand une lorette voulait congédier un Monsieur qui devenait trop collant, elle lui disait insolemment : « As-tu fini, Lambert ! » Quand un ivrogne, en train de festonner à travers les rues, rencontrait une borne et s'échouait dessus, comme un cachalot sur un banc de sable, il lui criait brutalement : « Tu vas me le payer, Lambert! »Quand un journaliste voulait engueuler proprement un de ses confrères il lui criait impertinemment : « Êtes -vous assez Lambert 1 »
C'était bien pis en wagon. Vous alliez de Paris ùVersailles, rive droite ou rive gauche, et durant tout le trajet vous entendiez répéter par un millier de voix moutonnières : « As-tu vu Lambert ? » Vous alliez de Paris au Havre, c'était la même exclamation assourdissante — et niaise.
0 peuple souverain ! quand tu t'y mets — et, sans reproche, tu t'y mets souvent — tu inventes des inepties de haute futaie et des sottises de fort calibre ! Tu ne te contentes pas des bourdes que tes maitres te font avaler : tu en pétris toi-même de tes mains et tu les gobes avec avidité. Peuple souverain, tu n'es pas un beau grenadier, mais tu m'affliges !
D'où venait ce Lambert ? Tl était né d'une fantaisie
isolée — et le badaudisme général avait fait le reste. Cette scie ne dura heureusement que quelques semaines, pendant lesquelles le séjour de Paris fut odieux. Si elle se fût prolongée, Paris fut devenu tout à fait inhabitable. Lambert retourna dans l'ombre d'où il était sorti, d'où il n'eût jamais dû sortir. A ceux qui s'étonneraient de le voir figurer dans ce petit musée, je répondrais en leur demandant s'ils en ont connu qui méritassent autant que lui d'y être. Il n'a pas existé ? Gaspar Hauser, non plus, puisque c'est une imagination de Méry; mais est-ce que Gaspar Hauser, pour cela, en a moins préoccupé l'attention des badauds ?
« Hé! vous n'auriez pas vu Lambert A la gar' du chemin de fer?
Vous n'auriez pas vu...
Lambert ? {cinq fois.)
S'esl-il noyé dans la mer ?
S'est-il perdu dans l'désert?
Qu'est-c' qu'à vu Lambert, Lambert ?... »