ABD-EL-KADER
L'Algérie est conquise depuis trente-six ans, mais elle n'est pas pacifiée. Ce que la France a englouti là d'hommes et de millions est incalculable, et, si elle ne s'arrête,
Dieu seul sait où s'arrêteront ses soldats et ses millions.
La terre est belle, pourtant, riche surtout. C'est un Paradis terrestre où il y a peut-être un peu trop de lions et pas assez d'eau, — mais un Paradis terrestre où il ferait bon vivre, si les Arabes le permettaient.
Car toujours ils se révoltent, ces enfants du désert ; toujours ils s'obstinent à regimber contre notre autorité, qui se fait douce et facile exprès pour les séduire — et qui n'y parvient pas. Ils ne veulent pas de la civilisation qu'on leur apporte au nom du Christ, et ils la repoussent à coups de fusil, au nom de Mahomet.
Cependant, les protestations des tribus groupées autour de notre colonie sont moins fréquentes et moins sérieuses qu'elles ne l'étaient il y a une trentaine d'années.
Il y a trente ans, ce que nous croyions être des possessions françaises, parce que nous y avions planté le drapeau français, étaient des possessions imaginaires. Nous régnions, mais nous ne gouvernions pas. On nous laissait envahir un pan de terrain, puis un autre, puis dix autres, et, quand nous nous disposions à chanter victoire, un homme venait qui nous enlevait d'un seul coup le fruit de tant de travaux, de tant de peines, de tant de sueur, de tant de sang.
Cet homme, c'était l'émir Abd-el-Kader, — ou plutôt le chef des Maures, le guerrier Sidi-el-Adi-Mohammed- Abj-Abd-el-Kader-Sidi-Mey-el-Dinn, comme il s'intitulait lui-même dans sa lettre du 5 août 1833 au lieutenant-colonel Dubarrail, cerné par lui dans Arzew.
Un vrai chef d'enfants du désert, politique et reli-
gieiix, — radversaire le plus digne et le plus dangereux que la France pût rencontrer.
Il était né vers la fm de 1808, à la Zayouat (tombeau de ses ancêtres) nommée Si-Moustapha-el-Mokhetan, aux environ de Mascara, sur le territoire de la grande tribu des Hachems. La Zayouat, ou Guetna, est une sorte d'bôtelleiie religieuse, où les pèlerins viennent se délasser, les fils des djouads, ou nobles, s'instruire dans la loi du Coran, et les tolbas et les marabouts se former à la science ou à l'apostolat. C'est là, dans ce milieu religieux, intellectuel et guerrier, que s'était écoulée son enfance, du moins une partie de son enfance. A peine adolescent, et après quelques voyages au Caire et à Alexandrie, où il s'était mis en contact avec la civilisation d'Occident, il était déjà un homme fait, physiquement et intellectuellement. Nul marabout, nul tolba n'en savait autant que lui; nul djouad n'avait sa bravoure et son adresse. C'était le plus savant et le plus guerrier de sa tribu et des tribus environnantes. Le premier cavalier du talon et du fusil, d'un seul coup de ses éperons il cerclait de sang les flancs de son cheval, et d'un seul coup de son fusil, à balle franche, en courant, il tuait les hirondelles au vol. Une nature de héros et de prophète !
Sa destinée, il ne la cherchait pas: il se contentait de marcher, sur de l'atteindre, — assuré aussi de n'être pas atteint par les balles de ses ennemis, fussent-elles aussi nombreuses que les étoiles du ciel, et sa poitrine servît-elle de cible unique à leurs coups. Lors de son premier pèlerinage au tombeau de Mahomet, les saints
de la Mecque, frappés de la mâle beauté de son visage et touchés de la profondeur de sa science, lui avaient dit, comme les sorcières à Macbeth, thâne de Codor et de Glamis : « Turégneras un jour! » Et il s'était répété : « Je régnerai ! » Et il avait régné, en effet.
Les Français avaient envahi le sol sacré : pendant quinze ans, à la tète des tribus révoltées, fanatisées par ses prédications et par son exemple, il avait essayé de repousser les Français envahisseurs. C'était une guerre sainte qu'il prêchait là contre les 7'oumis! Pendant quinze ans, sans repos ni trêve, suivi de ses goums fidèles, aussi indomptables que lui, aussi résolus que lui à vaincre ou à mourir en combattant, il harcela et décima même les armées envoyées contre lui. Une rude guerre que cette guerre d'escarmouches quotidieimes où il avait contre nous l'avantage du terrain qu'il con naissait si bien et où il trouvait à chaque pas, au moment décisif où il allait être vaincu par le nombre, un refuge assuré pour lui et pour ses farouches compagnons ! Une rude guerre, oui, qui a fait couler à flots un sang généreux, qui eût pu être plus utilement employé, — si tant est que le sang humain soit un engrais nécessaire à la civilisation !
Mais tant d'héroïques efforts ne devaient pas être vains. Après avoir été tant de fois battu sans être une seule fois vaincu, l'émir entendit enfin sonner pour lui l'heure de la défaite.
Le 21 décembre 1847, pendant lanuit, Abd-el-Kader, à la tête d'une poignée de cavaliers de la tribu desBeni- Snassen, restés fidèles à sa mauvaise fortune comme
d'autres à sa bonne, s'engageait dans le col de Kerbous, sur la frontière du Maroc, où il ne voulait pas se réfugier de peur de trahison, et lançait au galop sa fameuse jument noire, légendaire dans le pays. La fatalité, à laquelle il croyait comme à Dieu, l'attendait là, embusquée. « Au bout d'une heure l'émir venait se heurter aux canons des fusils des spahis du lieutenant indigène Bou-Khouia. Fusillé à bout portant parles spahis, se sentant cerné par la colonne Lamoricière, complètement enveloppé d'ailleurs, Abd-el-Kader mit bas les armes, se rendit à Bou-Khouia et envoya son yatagan, en signe de soumission, au général Lamoricière. »
La nouvelle en arriva rapidement à Djemma-Gahzouat, dont, à l'aube, toute la population était sur pied, Maures et Français, femmes et vieillards, pour se repaître de la vue du héros vaincu. A six heures, un nuage de poussière s'élevait sur la route de Sidi-Brahim. C'était lui 1
« Monté sur sa jument noire, l'émir prisonnier s'avançait au pas, précédé et suivi des spahis rouges, le fusil haut. Des deux côtés du chemin, marchaient en colonne par un deux escadrons de chasseurs d'Afrique. Quelques cavaliers poudreux, sanglants et désarmés, — les amis de la dernière heure, les derniers fidèles de l'émir, — venaient ensuite, impassibles et mornes.
«Agé de quarante ans environ, d'une taille moyenne et bien prise, Abd-el-Kader avait sur son visage pâle, mélancolique et grave, une expression plus mystique que guerrière. Ses grands yeux noirs, dont le tour des paupières était peint avec du kolieul, avaient une ex-
pression rêveuse. La barbe était fine et rare; le front, tatoué. d'une étoile, était beau ; les mains et les pieds charmants. Perdu dans une profonde rêverie, l'œil fixe, il ne tournait jamais la tête, ne regardait personne. Quelques Arabes déguenillés se glissèrent entre les jambes des chevaux des spahis et vinrent baiser les pans de ses burnous : il ne laissa pas tomber sur eux un regard. Roulé dans un haïk de soie blanche qui, retenu autour de sa tête par une corde en poil de chameau, l'enveloppait tout entier; portant par-dessus deux ou trois burnous d'une grande finesse et roulant entre ses doigts fins et blancs les grains d'un chapelet d'ambre : tel apparut — fatal et beau — le fils deNahidine, sur la route de Sidi-Brahim, le matin du 2^ décembre ISi?.»
Le 25 janvier 1848 on l'embarquait pour Oran, d'où VAsmodée le conduisait aussitôt en France, à Toulon, où il débarquait le 29 du même mois avec sa smala.
Les événements de février empêchèrent qu'on ne s'occupât, comme il convenait, de cette importante capture; cependant, malgré la fièvre politique du moment, Abdel-Kader passionna encore bien des gens pour et contre lui. J'ai vu M. Emile Ollivier pleurer d'indignation, à Fontenay-aux-Roses, dans la maison de M. Lcdru-Rollin, en songeant aux mauvais traitements et au manque de parole dont on s'était rendu coupable envers ce héros vaincu...
Mais il n'était pas juste que le lion de l'Atlas ne devînt pas, à son tour, le lion de Paris ; Paris lui devait un dédommagement : il le lui paya le 28 juin 1865, jour choisi par lui pour rendre aux Français la monnaie des
visites qu'ils lui ont faites chez lui à différentes reprises et dans un but opposé au sien. Paris l'acclama avec cet empressement irréfléchi qu'il apporte à tout ce qu'il fait, et cet enthousiasme dut faire sourire « le moderne Jugurtha,» qui se rappelait le guet-apeus de Sidi-Braliim,et s'étonnait sans doute qu'on l'eût oublié si vite.
Pardon, Emir, pardon 1 Nous n'avons pas oublié le guet-apens de Sidi-Brahim : mais nous nous souvenons aussi de votre noble conduite à Damas. Vous nous avez tué des milliers de vaillants soldats ; mais vous avez sauvé des centaines de chrétiens...
LE CURÉ MÉRTNO.
Par une claire matinée de l'automne de 1808, une petite troupe de voltigeurs français s'avançait en riant sur la route de Villaviado, à une douzaine de lieues de Burgos.
Ces soldats riaient, d'abord parce qu'ils étaient français, et l'on sait quelle est la jovialité du troupier en campagne ; ensuite parce qu'ils avaient trouvé drôle d'affubler de leurs sacs et d'une partie de leurs fusils un pauvre diable de gardeur de chèvres qu'ils avaient rencontré sur leur chemin. Le poids était excessif, et
le chevrier pliait dessous ; mais plus il avait l'air de supplier ses aimables bourreaux, moins ceux-ci prenaient garde à ses supplications, et, quand il se reposait, excédé de fatigue, ils lui cornmuniquaient de nouvelles forces à coups de bâton. Cela dura ainsi pendant trois lieues, c'est-à-dire pendant trois longues heures, au bout desquelles on voulut bien donner au chevrier la permission d'aller retrouver ses chèvres.
C'était un homme d'environ trente-cinq ans, trèspetit, très-fluet, très-débile en apparence, mais au fond très-robuste, très-énergique, très-résolu, et que personne n'avait jusque-là insulté ni molesté en vain. Il s'appelait D. Géronimo Mérino; mais il était plus connu dans la Vieille-Castille sous le nom de El cura de Villaviado.
D. Géronimo Mérino était en eflet curé et chevrier, pasteur d'hommes et de bètes, toute la semaine l'un, et le dimanche seulement l'autre. Ses ouailles s'accommodaient de ce cumul, parait-il, et l'on n'y trouvait rien d'étrange, non plus qu'à son costume, qui cependant n'était ni celui d'un prêtre ni celui d'un chevrier : une houlette à la main, un fusil sur l'épaule, des pistolets à sa ceinture et un poignard aux grègues. Gela sentait plus le montagnard chasseur et contrebandier que le ministre de l'Évangile. Mais, en Espagne !
Ce matin de septembre 1808, Géronimo n'avait ni pistolets, ni fusil, ni couteau à sa disposition, car, aussitôt sa corvée faite, — à contre-cœur, cela va sans dire, — il se rendit chez un aubergiste de Quintanilla, s'em- Ijusqua au coin d'un bois et attendit une occasion de
se venger de l'avanie subie : avant la nuit il avait tué un courrier français et s'était emparé de son cheval.
Son Rubicon était franchi. Désormais il allait exercer contre les ennemis de sa patrie de sanglantes représailles, — sans compter ses propres ennemis, les alcades. A partir de ce jour-là, il cessa de mener les chèvres pour ne mener que des hommes. Il eut une troupe, recrutée parmi les contrebandiers amis de son frère FI majo, et parmi d'autres gens encore, qui n'étaient certes pas de premier choix, et il lui fit accomplir des prodiges de valeur — et de cruauté. On parla du curé Mérino 1
L'homme était étrange, et s'il était impossible qu'il excitât la moindre sympathie, il était impossible aussi qu'il n'éveillât pas une grande curiosité. Ce tueur d'hommes avait toutes les vertus d'un saint : il ne fumait pas, ne buvait jamais de vin, mangeait très-peu, dormait encore moins, une demi-heure tout au plus. Et encore, cette demi-heure, il ne l'avait jamais passée au milieu de ses compagnons. Chaque soir, après le coucher du soleil, il faisait arrêter sa troupe de guérillas, lui indiquait un campement pour sa nuit, et, cela fait, il s'éloignait au galop de son cheval, suivi d'un seul domestique dévoué et d'un enfant d'une dizaine d'années qu'il disait être son neveu et qui n'était autre que son fils et celui d'une de ses cousines. On ne le revoyait que le lendemain matin, à l'aube, et l'on partait alors pour quelque nouvelle expédition projetée par lui dans la nuit ; on s'embusquait dans une gorge, dans un bois, partout où l'aiFùt pouvait être bon, et l'on fondait à
l'improviste sur les convois et sur les voyageurs, français et même indigènes : tout est ennemi pour qui veut piller 1
Ainsi fut-il des bois de Burgos et de Soria, des gorges de Guadarrama et de Somo-Sierra, où tant de malheureux furent détroussés, pillés, mutilés et fusillés. Car Géronimo était d'une cruauté rare, n'accordant jamais la vie aux prisonniers qu'il faisait, et s'ingéniant à leur trouver des morts qui n'eussent pas encore été inventées.
Les soldats de Napoléon — des braves cependant — tremblaient en entendant prononcer le nom du curé Mérino 1
Ce brigandage patriotique dura autant que la guerre de l'Indépendance. Géronimo dut mettre son espingole au râtelier et congédier ses compagnons. D'abord gouverneur de Burgos, puis chanoine à la cathédrale de Valence, il se fit casser aux gages et revint dans son pays, à Tordueles, village près de Villaviado, où il mena pendant quelques années la vie de gentilhomme campagnard.
Vint la Constitution de 1820. Je ne sais déjà plusàproposde quoi cette malheureuse Constitution et lui se heurtèrent; toujours est-il qu'il y eut choc, et que le vindicatif curé sentit se réveiller en un instant tous ses vieux appétits de soldat d'aventures. Un préfet maladroit avait voulu le faire arrêter, et l'avait même menacé de la potence : le soir du jour où il était ainsi menacé, Mérino montait à cheval et criait : Aux armes ! Une heure après, il était à la tète de quatre cents paysans ;
le leudemaiu, il avait une petite armée d'environ i ,500 hommes armés de fourches, de contres de charrue, d'arquebuses et de couteaux, et, ce qu'il avait fait jadis contre les Français de Napoléon, il le fit contre les constitutionnels.
Cet audacieux guerrillero ne déposa les armes que lorsque la cause qu'il servait, l'absolutisme, eut triomphé. Il avait bien travaillé : Ferdinand VU lui donna une pension et le grade de brigadier. Il disparut une seconde fois de la scène politique.
Au commencement de 1833, il se mit à la tète d'une bande de volontaires royaux, insurgés au nom de Don Carlos, et recommença ses exercices d'autrefois, lesquels furent contrariés par le général Quesada, qui commandait dans la Vieille-Castille, et par le général Saarsfield, qui le força à se réfugier dans la province d'Alava. Vers la fin de novembre, Mérino fut défait auprès de Briviesca . C'était fini : ce roi des montagnes avait régné !
Mais, même après son abdication forcée, il lit encore du bruit, il occupa encore les trompettes de la renommée, — fort occupées déjà sans lui. La France avait reçu cet hôte dangereux : elle le conserva jusqu'en dS^^, époque où le curé Mérino mourut à Alençon, où il avait été interné.
Le curé Mérino!...