‹ Les lions du jourChapitre 40 sur 54 · POITEVIN · texte numérisé non relu

POITEVIN

Vous connaissez la fable d'Icare? Pour les esprits superficiels, c'est simple comme bonjour : Icare, fils de Dédale, l'ingénieux Dédale {Dœdalus, c'est-à-dire ingeniosus), est enfermé avec son père dans le labyrinthe de Crète pour avoir favorisé les amours monstrueux de madame Pasiphaë, femme de Minos; et, comme cela l'ennuie, ainsi que son père, d'être enfermé là-dedans, il s'envole avec de vraies ailes et monte vers « l'empyrée, » d'où il retombe dans la mer. Mais pour les esprits délicats cette fable est un mythe, ce mythe est celui de l'aspiration éternelle de l'homme vers le ciel, sa première patrie, ainsi que le dit le très-beau vers de Lamartine :

« L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux. »

De là l'invention des ballons.

Je n'eu ferai pas l'histoire, qu'on se rassure î Elle est faite et bien faite, d'abord; ensuite ce n'est pas le lieu. J'ai à dire quelques mots d'un aéronaute excentrique, dont Paris s'est fort entretenu il y a une quinzaine d'années, et je les dis.

Jusqu'à Poitevin, on avait vu déjà bien des ballons s'enlever avec des hommes, mais seulement avec des hommes, — et par hommes j'entends aussi les femmes. Mais jamais on n'avait vu d'homme s'enlever avec une bète, et ce fut le spectacle nouveau que Poitevin donna aux Parisiens le dimanche 1-4 juillet 1850, en s'cnlevant avec un joli petit poney blanc du manège Pcllier.

Ce dimanche-là, je vous l'assure, il y eut foule au Ghamp-de-Mars, point de départ ordinaire de tous les Icares parisiens. Un homme assis dans une nacelle, audessous de son aérostat, cela n'est pas drôle, cela s'est vu trop souvent, il n'y a rien à espérer, — à moins d'un bon petit accident, non prévu par le programme. Mais un homme à cheval sur un cheval, à deux ou trois mille pieds au-dessus du boulevard Montmartre, c'était rî^o^.' Paris s'entretint de ce plaisir promis trois ou quatre jours avant le jour où on devait le lui donner, et quand Poitevin parut dans l'enceinte du Champ-de-Mars où se gonflait son ballon, il fut salué de vivats enthousiastes et nombreux. Quant à Blanche^ le joli poney à qui l'on allait faire une surprise si désagréable, ce ne fut pas de l'enthousiasme qu'on lui témoigna, ce fut de la frénésie. C'étaient les héros du jour, ce poney et son maitrel

Le moment de l'ascension arriva. On attacha sohdement le poney en lui passant une série d'armatures sous le ventre et entre les jambes, Poitevin monta dessus, et houp ! houp ! lâchez tout ! On lâcha tout, le cheval eut un petit gigotement de terreur en sentant le sol lui manquer, puis il se résigna — abruti par l'étonnement. Rien n'est bêta comme un cheval à qui manque tout à coup la terre, son élément naturel; rien, sinon le poisson qu'on retire de l'eau pour le mettre sur le sable. Il paraît qu'une fois « dans les airs » avec son maître, Blanche se conduisit bien, et que, même « elle sembla contempler avec une certaine intelligence le spectacle de la terre s'enfuyant au-dessous d'elle. » Je ne demande pas mieux que de le croire ; mais je crois aussi

que ce pauvre petit poney, si on l'eût consulté, eût préféré courir dessus que de courir au-dessus. Avec cela que les armatures devaient le gêner, augmentées encore par le poids de son maitre, — auquel avait failli s'adjoindre celui d'un Anglais aventureux qui, au moment du départ, avait fait tout ce qu'il avait pu pour monter en croupe avec Poitevin. Quand il redescendit il n'en fut pas fâché.

Poitevin recommença cette ascension quelque temps après. Il eut encore du monde, mais beaucoup moins que la première fois. Le poney était usé : il fut sur le point de lui substituer un éléphant pour raviver un peu l'engouement public. Un éléphant ! voilà le plus lourd que l'air demandé, ami Nadar!...

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