‹ Les lions du jourChapitre 5 sur 54 · L'HOMME A LA LONGUE BARBE · texte numérisé non relu

L'HOMME A LA LONGUE BARBE

Le 16 juin 1825, pendant que le roi Charles X, sacré depuis huit jours à Reims, faisait son entrée solennelle dans sa bonne ville de Paris, un homme d'une cinquantaine d'années, en haillons, — et les plus tristes haillons du monde, un habit noir en ruines ! — faisait son entrée sous les arcades du Palais-Royal, alors regorgeant de folles toilettes et d'extravagantes parures.

« Cet habit vermoulu, a écrit quelque part Jules Janin, qui a trouvé pour le peindre des expressions à la Goya et à la Callot, cet habit vermoulu n'avait plus de nom dans aucune langue ; il échappait à toutes les formes acceptées. Ni habit, ni veste, ni casaque, ni blouse, ni pantalon, ni gilet, ni chemise, ni manteau, ni bonnet, ni chapeau, ni souliers, ni bas, ni bottes, ni sabots, ni bretelles, ni boucles, ni épingles... Il s'accrochait à toutes sortes de ficelles, il tenait de toutes les formes, il ressemblait ou plutôt il avait ressemblé à tous les vêtements... On eût dit un arc-en-ciel boueux ! et le tout ensemble traînait, hurlait, soufflait, suait, puait, pendil-

lait, htatait, que c'était à faire reculer les tombereaux de Domange 1 . . . »

Le premier jour, la foule, indifférente à toutes les infortunes comme à toutes les abjections, coudoya sans le regarder cet liomme endimancbé de misère, au visage aussi délabré que ses vêtements, qui du reste ne regardait personne, lui non plus, et, tout au contraire, marchait aussi fièrement dans sa pourpre sinistre que Charles X dans sa pourpre royale.

Mais les jours suivants, — et après les jours, les semaines, et, après les semaines, les mois, et, après les mois, les années, — quand la foule continua à heurter du coude et du regard cette ombre farouche drapée de' ficelles, elle fut bien obligée de s'arrêter et de se" retourner, en se demandant, tantôt avec une sorte de terreur, tantôt avec une sorte de pitié, tantôt aussi avec une sorte de dégoût, quel pouvait bien être ce misérable, ce loqueteux, ce cynique, qui laissait ainsi passer sa chair et son orgueil à travers les trous de ses haillons. On ne sut pas tout d'abord, et, en l'absence d'un nom qui constatât son identité, on lui donna un surnom qui le qualifiait siguificativement : on l'appela l'homme à la longue barbe, et on lui fit jouer auprès des enfants le rôle de Croquemitaine. — « Si tu n'es pas sage, me disait souvent ma mère, je te ferai emporter par l'homme à la longue barbe f... ï) Et, lorsque j'entendais cette terrible menace, je devenais aussitôt humble, docile et doux, de tapageur et de mutin que j'étais cinq minutes auparavant.

Les hommes sérieux, ù qui on ne fait pas peur comme

— seaux petits enfants, — je veux dire de la même façon, car il est mille autres moyens de les mater, de les rendre obéissants, et même serviles, — les hommes sérieux, dédaignant de donner au personnage cynique du Palais-Royal le sobriquet que lui donnaient les bourgeois naïfs, l'appelaient gravement « le moderne Diogène. »

Les hommes sérieux se trompaient — comme se trompent presque toujours les hommes sérieux : d'abord Diogène promenait ses haillons d'un bout à l'autre d'Athènes, du Pnyx à l'Erechtheum, du temple de Thésée au temple de la Victoire, du Pécile à l'Académie, du Pirée à la fontaine de Pan, des bords de l'Ilissus aux bords de l'Eridan, tandis que l'homme à la longue barbe ne quittait les galeries du Palais-Royal que pour aller à son chenil de la rue Pierre-Lescot. Ensuite, Diogène avait été banni de Sinope,sa ville natale, pour crime de fausse monnaie, tandis que l'homme à la longue barbe n'avait fui Bordeaux, où il était né, que par suite de son dévouement à la cause royale, — un peu compromise, peut-être, par ce dévouement-là. Enfin Diogène, quoique faux monnayeur, était un noble esprit, un philosophe, le disciple d'Antisthènes ; tandis que l'homme à la longue barbe, quoique fils de notaire, n'avait jamais été qu'un cerveau brûlé, un de ces aimables fils de famille qui sortent si volontiers fruits secs du collège et qui s'imaginent qu'on en sait toujours assez quand on sait se faire adorer des femmes et redouter des hommes, — des femmes par sa fatuité, des hommes par son épée.

Et le « moderne Diogène » des galeries du Palais- Royal, sur lequel couraient tant de légendes et de cou-

tes de nourrice, avait été un de ces aimables ignorantslà. Lui aussi aurait pu dire, avec la même mélancolie et la même ironie que lord Byron : « Quand j'étais un beau aux cheveux bouclés... » {]Vhen I tuas a fashionable to the buckled hairl...) Lui aussi aurait eu de quoi se faire un oreiller parfumé avec ceux de ses maîtresses, — des brunes, des blondes, des rousses ! Lui aussi aurait atteint le mille e tre de Don Juan, — en moins de temps que Don Juan! Lui aussi avait été le bourreau des cœurs — et le bourreau des crânes !

Ah ! la belle et orageuse jeunesse qu'avait eue ce sinistre porte-haillons, qui salissait maintenant de la boue de ses guenilles infectes la dentelle et la soie des robes parfumées d'ambre des promeneuses du Palais-Royal 1 Que de coups d'épée donnés ! que de maris trompés ! que de pauvres femmes, filles ou veuves, mises à mal par ce raffiné, qui ne croyait ni ù Dieu ni au diable, — excepté à la Royauté, dont il s'est constitué le champion quand même, à une époque où il y avait péril à le faire !

Les anciens preux disaient: a Mon Dieu, mon Roi, ma Dame î Un seul Dieu, un seul Roi, une seule Dame l » Il disait, lui, cet aimable impie, cet élégant chenapan gâté par les succès d'alcôve : « Mon Roi et ma Dame; un seul Roi — et beaucoup de Darnes.)^

Mais la jeunesse n'a qu'un temps : quand elle part elle emporte avec soi bien des choses. Le beau qui avait scandalisé Bordeaux du bruit de ses fredaines amoureuses; le vaillant étourdi qui, au siège de Lyon en 1793, et en Vendée en 1795, avait étonné ses compa-

gnons par son héroïsme, avait fini par venir échouer dans la misère et dans l'abjection ! Ainsi le veut le jeu de bascule des destinées humaines.

Comment en était-il arrivé là ? Par la pente naturelle. 11 s'était dévoué étourdiment à la cause des lys, croyant que son dévouement lui rapporterait, comme aux autres, quelque honneur — et quelque profit ; et cela ne lui avait rien rapporté — que l'oubli. Lorsque les années s'étaient envolées, et avec les années les espérances de toutes sortes, il avait frappé aux portes de ses anciens • compagnons de plaisirs et de ses anciens frères d'armes : les portes étaient restées closes. Il s'était adressé ici, puis encore là, à ses amis " ministres, à ses maîtresses grandes dames : ceux-ci étaient devenus sourds, celleslà étaient devenues dévotes ; les uns rougissaient de l'avoir eu pour compagnon, les autres rougissaient de l'avoir eu pour amant. Ainsi repoussé partout et par tous, le défenseur des lys et des dames avait résolu de se venger de tant d'indifférence, et, pour cela, il . avait laissé pousser sa barbe et n'avait pas voulu renouveler sa garde-robe. La belle vengeance, n'est-ce pas? Il s'imaginait punir les autres, et il ne punissait que lui. Il supposait leur donner des remords, et il ne se donnait que de la vermine. La belle vengeance, en vérité !

Ses amis s'en allèrent en exil, ses maîtresses moururent : il n'en persista pas moins dans cette vengeance puérile, et fit, sous le règne de Louis-Philippe, qui ne lui devait rien, ce qu'il avait fait sous le règne de Charles X, qui lui devait quelque chose.

Cela dura dix-sept ans! Pendant dix-sept années.

sans interruption, il poursuivit sa course vagabonde, barbe longue, bras croisés, bouche muette, sous les arcades du Palais -Royal inondées de lumière, — hibou sinistre volant silencieusement parmi les geais bavards et les merles moqueurs. Puis, un jour, au bout de ces dix-sept années de farouche abjection, il s'arrêta, fatigué — non vaincu ; la mort vint le prendre, la mort des vagabonds. Un matin du mois de juin I8i2, comme il sortait de son chenil de la rue Pierre-Lescot, il tomba dans le ruisseau, frappé d'une apoplexie — de templier.

Le banni de Smope, avant de mourir, avait recommandé qu'on jetât son corps dans un fossé, comme guenille indigne du respect, et ses disciples lui firent des funérailles royales.

L'incroyable de Bordeaux, l'insurgé de Lyon, le soldat vendéen, Chodruc Duclos enfin, avait espéré peutêtre que le bruit de sa mort égalerait le bruit de sa vie et que les curieux qui lui avaient fait si souvent cortège l'accompagneraient encore jusqu'au cimetière. Personne ne suivit le modeste corbillard des pauvres qui l'emmenait à Montmartre, oii ses os mirent plus de temps ù pourrir que son nom à s'efifacer de la mémoire des hommes.

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