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LE DOCTEUR NOIR

D'abord il était blanc, quoique né à Surinam. Pour-' quoi alors l'appelait-on le Docteur Noir ? Je n'en sais, rien, — mais probablement parce qu'en faisant de la médecine il faisait de la magie blanche. Docteur-prophète, le Docteur Noirl

Aussi, vous comprenez son succès ! Il fut énorme. Gomme prophète choisi par Dieu pour fondre en une seule religion tous les cultes de l'univers et édifier en

plein Paris, aux Champs-Elysées, un temple gigantesque, symbole de cette admirable fusion, M. Jean Vriès était inconnu, et peut-être ne méritait-il pas de l'être. Mais, comme guérisseur de l'humanité souffrante, ayant trouvé la panacée universelle, très-connu, très connu !

On ne s'entretenait partout à Paris, en 1859, que des cures merveilleuses obtenues par lui. h' Indépendance belge, le Warwick des journaux, le grand faiseur de réputations, avait aidé à la sienne en racontant de lui monts et merveilles, en parlant d'une grande fête donnée par le docteur Vriès, où, entre autres choses, on voyait le portrait d'une danseuse de Saint-Pétersbourg aussi peu vêtue que possible et « vidant l'amphore » comme madame Ugalde dans Galathée, — laquelle danseuse avait été guérie miraculeusement, comme le témoignait l'inscription suivante, placée au bas du portrait en question : Offert par celle qui, abandonnée par tous les médecins, a été sauvée par vous ; elle vide cette coupe en votre honneur. Tl n'en faut pas davantage pour poser un médecin, à Paris, la capitale de la crédulité. Le docteur Vriès était posé désormais.

Pendant qu'elle y était, V Indépendance ée/^e aurait pu rappeler qu'ayant été mis à Clichy quelques années auparavant pour une misère, il y avait donné un banquet où on lui avait porté beaucoup de toasts mirobolants, — celui-ci entre autres :

« A l'homme qui, né dans un autre hémisphère, a traversé une première fois l'Océan pour poser en Europe les bases fondamentales de la science médicale et

qui, après s'ètrft enrichi de l'étude desplantes qui croissent au-delà des tropiques, est revenu parmi nous pour doter l'ancien continent de la science universelle.

« A l'homme qui a osé concevoir la pensée gigantesque d'allier l'électricité au magnétisme et de détrôner le magnétisme.

« A l'homme qui, chaque jour, sous nos yeux, prodigue gratuitement non-seulement ses soins, mais aussi ses médicaments et sa bourse aux malheureux.

« A l'homme qui, par l'élévation de l'àme, secoue les chaînes du corps, et qui est plus liljre à Clichy que ses incarcérateurs sur la place de la Bourse.

« A l'homme, en un mot, qui unit la science et l'urbanité à une philanthropie éclairée.

« Au dgcteur Vriès ! »

Long, ce toast, mais flatteur et complet : il y avait de tout dedans, à boire et à manger, de la médecine et des soupes économiques, Hippocrate et le Petit Manteau Bleu. Le Docteur Noir avait dû remercier chaudement son toasteur.

Mais laissons là Clichy et revenons à 1859.

Donc, pendant l'hiver de 1858-59, Paris s'entretenait beaucoup du fameux Docteur Noir qui, grâce au secret arraché par lui aux sauvages de l'Amérique (du Nord ou du Midi?), se faisait fort de guérir les maladies réputées incurables, notamment le cancer, cette affection terrible, féroce, qui mange l'homme en détail^ sournoisement, immondement, au lieu de le tuer noblement, d'un seul coup. Un homme qui guérissait les malades abandonnés par la Faculté, un homme qui avait « le

quinquina du cancer, » vous jugez du monde qu'il devait avoir dans son antichambre I

Du petit monde, très-peu. Malgré sa philanthropie et le toast de Clichy, le Docteur Noir avait une préférence marquée pour le grand monde, pour les malades riches. Il n'était pas venu exprès de Surinam, cet illustre docteur, pour se faire mettre à Clichy tous les six mois : il faut bien vivre, n'est-ce pas ? Le Docteur Noir vivait bien, — dans un appartement de quinze mille francs.

Les malades affluaient. Un des premiers — le seul guéri — fut M. Sax, le fabricant d'instruments de musique. Pour célébrer sa guérison un banquet fut donné le 17 février 1859 à l'hôtel du Louvre. Le 26 du même mois Y Illustration donna le portrait du guérisseur miraculeux, avec sa biographie. On ne jurait plus que par le Docteur Noir!

Les docteurs blancs s'émurent de ce bruit fait autour du mulâtre Vriès. Tous se passionnèrent, les uns pour, les autres contre lui, — les autres, bien entendu, plus considérables que les uns. « Ah! vous vous permettez de guérir les malades que nous déclarons incurables! Eh bien 1 nous allons voir ! » Et l'on vit. Le Docteur Noir fut invité à se rendre à l'hôpital de la Charité, où étaient en ce moment dix-sept cancéreux, — c'est-à-dire dix-sept condamnés à mort. Le Docteur Noir accepta le défi qu'on lui portait traîtreusement ; il demanda six mois et la liberté la plus complète. Ou lui promit les six mois et la liberté, et on lui confia les dix-sept condamnés. Au bout de deux mois d'expérimentation les portes de la Charité qui s'étaient ouvertes à deux bat-

tants devant lui, se refermèrent pour lui, — à deux battants aussi. Le vent avait tourné, M. Velpeau avait fait un rapport à l'Académie de médecine : on trouvait que le guérisseur ne guérissait pas assez vite. Pardon, messieurs les docteurs blancs : le Docteur Noir vous avait demandé six mois!

On ne se contenta pas c'e renvoyer Vriès, on le dénonça au procureur impérial ; on demanda, « au nom de la morale publique, » de faire cesser « ce hideux scandale, » de « châtier l'insolence de ce faux docteur dont le luxe asiatique était une honte. » La Justice, ainsi saisie de l'affaire « au nom de la morale publique » représentée par les docteurs blancs, renvoya le Docteur Noir en police correctionnelle sous trois chefs de prévention assez coquets : 1° exercice illégal de la médecine ; 2° exercice illégal de la pharmacie ; 3° escroquerie.

Ce fut ]\P Nogent-Saint-Laurens, un avocat de talent, qui défendit Vriès, — une remarquable défense à laquelle je m'empresse d'emprunter quelqiies passages.

Après avoir fait bon marché des deux premiers chefs de prévention, qui n'entraînent pour son client qu'une pénalité légère, — l'amende, — et arrivant au troisième chef, le plus grave, celui d'escroquerie, l'éloquent défenseur s'écrie :

« Restent comme manœuvres 'd'escroquerie sa méthode, son traitement, son secret... Suivant la prévention, tout cela n'est que mensonge !

« Ici je trouve la justice engagée dans une voie périlleuse. Vous êtes conviés à juger théoriquement et en

fait qu'il n'y a rien dans sou traitement. C'est là une question technique et spéciale dans laquelle vous avez la science pour appui principal.

« Voyons quel appui vous donne la science?... 11 affirme avoir apporté son secret de Surinam et l'avoir eu dans les tribus sauvages de ces contrées. Quoi de si étonnant ! Ces hommes de la primitive nature, ces hommes qui n'ont ni science ni diplôme, ont souvent de sublimes instincts. La Providence a placé dans leurs vallées, sur leurs montagnes, des plantes salutaires... Ils les trouvent, ils les préparent. Cela est écrit dans tous les voyages. M. de Humboldt a parlé souvent de la médecine indienne et de plantes inconnues, dont elle tirait un parti merveilleux.

0 L'histoire de son secret n'a rien qui ne soit vrai-i semblable et plausible.

« Non, dit la science, c'est du charlatanisme. Messieurs, dans la science on rencontre presque toujours deux forces contraires : la force d'inertie et la force de mouvement. Les hommes les plus éminents sont souvent, par l'abus de la confiance qu'ils ont en euxmêmes, enveloppés dans la force d'inertie. Cette vérité est partout et de tous les temps.

« L'antimoine, fréquemment employé à l'état d'émétique, a été persécuté. Guy-Patin l'a persécuté en 1656. Le parlement de Paris rendit en 1666 un arrêt qui proscrivait l'émétique. Molière, qui pourtant n'était pas l'homme de la routine, Molière s'est laissé entraîner dans cette guerre contre l'antimoine. A l'acte 3, scène 2 du Médecin malgré lui, Thibaut s'exprime ainsi ;

« Il voulait lui bailler d'une certaine drogue qu'on « appelle du \'in émétique, mais j'ai z'eu peur franche- « ment que cela l'envoyât ad patres, et l'on dit que ces « gros médecins tueront je ne sais combien de monde « avec cette invention-là. »

« BoUeau s'est rendu coupable des deux vers suivants:

« Il compterait plutôt combien en un printemps Quinaut et l'antimoine ont fait mourir de gens.

« L'antimoine a fait son chemin.

« Le quinquina a été persécuté à outrance jusqu'à la guérison du dauphin, fils de Louis XIV.

« Le café, cette péroraison de la gourmandise, le tabac, ce conquérant du monde, ont été défendus et proscrits.

« Vers 1628, Harvey a découvert le phénomène de la circulation du sang. En 1670, Guy-Patin écrivait un opuscule avec le titre suivant : Frgo sanguis per omnes corporis venaset arterias jugiter non circumfertur.

« En 1672, Hardoin Saint-Jacques en publia un autre avec cette épigraphe : Ergo sanguinis motus circu' laris impossibilis.

« Cette fois Molière fut contre la routine. Dans l'acte 2 et dans la scène 6 du Malade imaginaire, Thomas Diafoirus s'écrie en parlant de son fils : « Mais sur toute « chose, ce qui me plait en lui et en quoi il suit mon rt exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opi- « nions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu com- « prendre ni écouter les raisons et les expériences des « prétendues découvertes de notre siècle touchant la

a circulation du sang et autres opinions de la même « farine... »

« S'il y a un secret, la persécution n'a rien d'étonnant ni de nouveau. Y a-t-il un secret? On dit non... Comment le prouve-t-on? Voici d'abord la chimie, on lui a confié trois flacons : l'antidote du cancer, de l'asthme, de la dyssenterie.

« Voici les conclusions du rapport :

« Les experts auraient désiré donner des réponses « tout à fait catégoriques aux questions qui leur ont « été posées. Il leur est impossible d'être plus affirma- « tifs. On en comprendra facilement la raison, si on « veut bien faire attention que les matières soumises à « leur examen sont des matières organiques, com- « plexes, modifiées par les préparations qu'elles ont « subies, et qu'elles n'ont d'ailleurs aucun de ces carac- « tères saillants susceptibles d'être constatés d'une « manière certaine par l'analyse chimique. »

« Ainsi la chimie vous laisse dans le doute sur l' existence d'un secret.

a Les pharmaciens employés par M. Vriès disent qu'ils ont préparé une plante qu'il disait venir d'Amérique, à laquelle il attachait une grande importance, et qui leur est inconnue.

« Sortons de la théorie et entrons dans les faits. Voyons les malades, c'est la question par ses réultats.

« La prévention a un système que je ne puis approuver. Elle fait défiler devant vous les témoignages écrits ou oraux de tous les parents des malades morts. Ce procédé est dangereux. Si on faisait un choix pareil chez les mé-

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decins diplômés, si l'on dressait le martyrologe en éliminant les guérisons, pas un seul n'y résisterait.

« Voyons donc les morts, nous verrons les vivants ensuite. »

M* Nogent-Saint-Laurens discute les témoignages à charge. Il soutient que les mots Moi guérir vous, prononcés devant presque tous les malades, ne sont pas une manœuvre frauduleuse, mais un devoir pour le médecin; car il faut, avant tout, donner confiance au malade et lui relever le moral. Il soutient que le traitement constitue l'exercice illégal de la médecine et non pas l'escroquerie.

a Maintenant, ajoute-t-il, voici les guérisons. Adolphe Sax!... quelle histoire!... En juin 1858, il avait une horrible tumeur cancéreuse à la lèvre. Le 23 juin, on devait procéder à l'ablation de la lèvre et d'un ganglion sous-maxillaire. Le bistouri, après avoir coupé la lèvre, aurait fouillé la gorge. Si on avait réussi, il serait défiguré, hideux La probabilité, c'est qu'il serait

mort.

« Vriès est venu en novembre ; quand on croyait Sax perdu, il disait : Il est sauvé! Il le faisait photographier, il annonçait la chute de la tumeur et cette chute est arrivée.

a II y a un an et près de deux mois écoulés depuis cela. Il est guéri ; il a bon visage, ])onne humeur, bonne santé, son moral est parfait... Une seule chose pourrait l'altérer, ce sont ces doutes cruels que certaines inimitiés osent exprimer devant lui...

« La science dit : C'est le hasard, la nature, nous

avons des cas semblables... Je réponds : La coïncidence entre le traitement et la guérison est là. Sax est guéri par Vriès. Si un médecin avait fait une cure semblable, personne ne songerait à la contester.

« On dit : Sax est un fait isolé ; c'est inexact. Tous ceux qui voudront voir froidement, écouter consciencieusement les témoins à décharge, en seront convaincus. Qu'est-ce donc que ce témoin Guettet qui avait une grosseur à la lèvre qui devait être opérée, et qui a été traité et guéri?... Qu'est-ce donc que cette dame Pascal déclarée incurable, qui avait des plaies hideuses sur toutes les articulations, dont le nez tombait en dissolution, et qui a été guérie?... »

M^ Nogent-Saint-Laurens, après avoir discuté et reproduit les témoignages à décharge, termine ainsi : « La science proteste, nie : soit, je le veux bien ! mais en présence de ces résultats, au nom des souffrances de l'humanité, je demande l'abstention de la justice... »

Ce qui n'empêcha pas le tribunal correctionnel, en son audience du 11 janvier 1860, de condamner le docteur noir à quinze mois d'emprisonnement et à 500 francs d'amende.

Les docteurs blancs étaient vengés !

Puisqu'ils aiment la vengeance — qui jusqu'ici avait été le plaisir des dieux, — je vais me permettre de leur indiquer le moyen d'exercer de nouveau la leur.

Il y a à Viroflay un homme — moins qu'un homme, et, en tout cas, moins qu'un médecin, un paysan — qui est depuis longtemps en possession d'un secret pour guérir une maladie aussi féroce que le cancer et devant

laquelle la « docte » Faculté a été obligée de s'avouer jusqu'ici impuissante : Vhydrophobie^ ou plutôt, la rage^ pour l'appeler par son véritable nom. Oui 1 ce paysan dont nous ne savons pas le nom, ni vous ni moi, — qui avons la mémoire farcie de noms de coquins et de drôlesses, — ce paysan guérit de la rage. Comment? par quel secret? Ce n'est ni du sulfate de quinine combiné avec de l'extrait d'opium, ni de l'acide sulfurique, ni du chlorure d'antimoine, ni de la cétoine dorée, ni le lépidium, ni le cresson alénois, ni ceci, ni cela, ni autre chose. On sait bien ce que cela n'est pas, mais on ne sait pas ce que c'est. Puisque je vous dis que c'est son secret, à ce paysan de Viroflay ! Et il guérit? Certainement! Mais pardonnez-le-lui, seigneurs, car il ne sait pas ce qu'il fait.

Autre vengeance à exercer. Depuis quelques années, deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, je crois, vers six ou sept heures du soir, on voit, rue Saint-Martin, faisant queue comme à l'Ambigu les jours où l'on joue du Bouchardy ou du Dennery, une foule d'hommes du peuple, silencieux,— j'oserai dire respectueux. Que vontils faire chez ce marchand de vins et pourquoi sont-ils respectueux, ces braves gens? Le marchand de vins de la rue Saint-Martin, comme le paysan de Viroflay, a un secret, lui aussi, nou pas pour guérir de la rage, mais pour guérir les panaris, — panaris simples ou compliqués, panaris tendineux ou panaris phlegmoueux, tournioles ou maux d'aventure. Vous croyez peut-être que ce n'est qu'un vulgaire bobo^ le panaris? Détrompezvous. Je ne sais pas si on en meurt, en tout cas on en

souffre beaucoup , mais beaucoup ! Et c'est un bobo fréquent, avec cela! Aussi le marchand de vins de la rue Saint-Martin ne manque pas de pratiques, — de mauvaises pratiques pour lui, puisqu'il les panse et les guérit pour rien. Pour rien! et il guérit? Ah ! le gâte-métier! Il veut donc tueries médecins en sauvant les hommes?

Allons, messieurs les docteurs blancs, débarrasseznous donc encore, s'il vous plait, de ces deux docteurs noirs-là!...

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