‹ Les lions du jourChapitre 42 sur 54 · THÉRÉSA · texte numérisé non relu

THÉRÉSA

Connaissez-vous l'Alcazar? Ne me dites pas non, c'est oui. Vous y êtes allé hier ou avant-hier, je ne sais plus quel jour, — mais vous y êtes allé. Donc vous connaissez l'Alcazar, ce café -concert du faubourg Poissonnière.

Avez-vous remarqué une petite loge grillée qui donne sur la scène ? Si non, je vous engage à la remarquer la première fois que vous irez vous « abreuver d'harmonie » — et de bière : elle en vaut la peine. Au premier abord, cette petite loge grillée ressemble à toutes les loges grillées; mais, au second abord, son aspect change : on est forcé d'y arrêter le regard longtemps, à cause de l'hôte illustre qui l'emplit de son rayonnement.

Quel est cet hôte? Uii mystère respectable, une tête sur laquelle ont neigé les années sans parvenir à couvrir les verts lauriers qui la couronnent. Que fait là cet illustre vieillard ? Tant que chante M. X, ou que roucoule Mademoiselle Z, il somnole ou rêve. Mais, aussitôt que l'orchestre se met à attaquer les premières mesures de certains airs, aussitôt que se fait entendre une certaine voix disant d'une certaine façon certaines choses abracadabrantes, la tête baissée se relève, l'œil endormi se réveille, le visage éteint se rallume. De qui donc est la musique qui a le don de galvaniser ainsi ce noble inconnu ? De A. de Villebichot. Quelles choses chante cette voix? Des choses dans le goût de celles-ci :

« Connaissez-vous sans rocambole La signorita Pataquiès, Native et née à Batignolie, Sur les bords du Mançanarès.

Avis à tous les cocodès !

Je gage un sou contre la lune.

Que de Montrouge à Pampelune

11 faudrait joliment trotter

Avant d'en pouvoir trouver une

Capable de la dégotter.

Ah ! ah ! ah ! tra la la la !

Ah! ahl ah! caramba !

Oh ! oh ! oh ! caraco !

Tra la la la la la la la,

Goddem, tarteifle, ah, nom d'un chien !

Ah ! sapristi qu'elle est donc bien ! »

Ça, c'est d'une Espagnole de carton.

« Je suis une artiste acrobate.

J'ai parcouru le monde entier, Et mille autres pays, j'm'en flatte, t Sur la corde et sans balancier.

Mais tout n'est pas ros' dans l'métier. N'croyez pas que j'vous dis des gosses, Vrai ! comm' j'ai la jamb' faite au tour. Moi qu'a dompté des bêt's féroces, J'suis une victime de l'amour !

C'est la vérité pure :

Vous qu'avez d'si bons cœurs.

Plaignez un' créiature Qu'a z'évu des malheurs ! »

Ça, c'est d'une Victime de r amour.

« Allons^ bon ! encor v'ià qu'on m'sonne! Ahl que baraqu' ! Je n'coraprends pas Que pour si peu d'gag's qu'on y donne On puiss' faire autant d'embarras !

Quand c' n'est pas Madam' qui m'tracasse Et m'dérange à tous les instants, C'est M'sieu qu'il faut que j'satisfasse; J'n'en peux plus, quoi! j'suis sur les dents! »

Ça, c'est de On y va !

J'en passe et des plus extravagantes, que vous avez entendues comme moi, chantées par Thérésa,la diva de l'Alcazar, la femme qu'on a si dédaigneusement appelée la Patti de la chope.

Est-ce votre sentiment sur elle, illustre monsieur Auber?

Car je ne puis vous le cacher plus longtemps, ami lecteur, cet hôte mystérieux de la petite loge grillée

de droite, c'est M. Aiiber I Cette tête chenue couronnée de lauriers verts, c'est la sienne ! Ne rougissez plus maintenant d'aller à l'Alcazar.

M. Auber 1 Gela fait rêver, — et cela expliquerait le succès de Thérésa, si ce succès ne s'expliquait pas déjà de lui-même. M. Auber ne viendrait pas à l'Alcazar écouter Thérésa, s'emplir les oreilles — habituées à plus de délicatesses — de cette voix étrangement gouailleuse, et juste malgré cela, que Thérésa n'en serait pas moius une artiste fort originale, ou tout au moins fort intéressante.

On l'a comparée à celle-ci et à celle-là; on a eu tort : elle ne ressemble à personne, — qu'à elle. On a voulu l'abaisser, et son public enthousiaste avec elle, en la mettant en parallèle avec Timothée Trimm, le ténor du Petit Journal; on a eu tort : Timothée Trimm, n'écrit pas du tout comme elle chante, et elle ne chante pas du tout comme il écrit. Ils s'adressent tous deux à la même foule, mais ils lui plaisent par des moyens différents et pour des raisons diamétralement opposées. Qu'on dise si l'on veut que ce double succès est un signe des temps, cela ne me regarde pas, et d'ailleurs je veux bien accepter ce signe des temps en ce qui concerne Thérésa, mais d'une tout autre façon qu'on l'a compris jusqu'ici. Le niveau moral de ma chère nation n'a pas baissé depuis V Espagnole de carton et la Femme à barbe^ et son goût s'en est peut-être avantageusement modifié : Thérésa, comme le dit très-spirituellement et très-justement Théodore de Banville, c'est la revanche de la romance ! Et Banville explique cela ainsi :

« Vous figurez-vous la fureur d'un peuple qui, pendant soixante ans, aurait été nourri de parfumeries, de pommade sucrée, d'iiuile de Macassar et de poudre de riz à la vanille ? Il est plus que probable qu'un tel peuple, lorsqu'il verrait passer des bœufs vivants, les étranglerait s'il en avait encore la force, les dépècerait avec ses ongles, et ferait une orgie de chair crue. C'est le peuple français que je veux dire. Les hommes qui l'ont nourri de pommade pendant plus d'un demi-siècle, ce sont les paroliers, les confiseurs de romances, M. Enguerrand de Rosàtre, M. Léonor Balancelle, M. Edgar Rosolio ! Oh! les cascades, les petits bateaux. Nocturne^ le Soir, Rêverie de jeune fille, Vague à l'âme ! La poésie sucrée, on en avait un tel écœurement qu'on voulait à tout prix manger quelque chose qui eût vécu. Ce quelque chose fut la chanson de Thérésa : il se trouva qu'on avait oublié de la faire cuire ; mais le public, ou tré de fureur, ne s'arrêta pas à si peu de chose, et l'avala saignante 1

« Elle-même, Thérésa, — et il y a dans ceci quelque chose de providentiel I — Thérésa est la critique la plus exaspérée et la plus furieuse de la Beauté, comme l'entendent la Romance et le Keepsake. Comme modelée par quelque Préault irrité contre un Institut surnaturel, ou taillée au couteau par quelque pâtre géant d'une autre Forêt-Noire, violemment éclairée par ce brasier intérieur qui est la Vie, elle est belle d'ardeur, de fougue et de violence, mais s'éloigne autant que possible du type adorable. Et sa voix paradoxale, tyrannique, denuée de tout sexe connu, féconde en gargouillades où

se mêlent la petite flûte et la grosse caisse, le bruit du Yolcan et le cri de l'alouette, elle est la parodie continue de la nuance^ dont les virtuoses modernes ont si indélicatement abusé. Thérésa connaît le précepte de Boileau, et elle passe du grave au doux. Mais de quel grave à quel douxl et avec quelle démence! Là est sa force. La chanson qu'elle chante raille la Romance, et son visage, son corps, son attitude, ses bras hardis et maigres, sa bouche, ouverte pour engloutir M. Alciudor et M. Bruyère-Rose tout entier, raillent la lithographie de la Romance.

et Thérésa a été suscitée pour être l' Attila des éditeurs de musique et le fléau de la fausse sentimentalité. Elle a un peu égratigné la vraie, j'en conviens, mais il n'y a pas de réforme sans cela. L'important, c'était qu'après Thérésa, il n'y eût plus de salut possible pour les Brise du soir, pour les Page et châtelaine, pour Un cœur à son cœur, pour les Croix de ma mère de M. X*** (car le mélodrame attendri est fusillé en passant et pour mémoire), et surtout pour les monstres de petits oiseaux qui ont infecté le piano actuel I Thérésa est venue pour détruire l'expression banale et eûeminée de l'amour à roulades ; aussi a-t-elle été douée d'un physique hardi, qui fait comprendre la niaiserie de ce sentiment tout lyrique, inventé pour les coiffeurs en vacances.

« A ce point de vue, elle a été le salut de la Famille ; car il y a eu plus de jeunes filles perdues par des idiots copiés sur les images des pots de bandoline, que par des libertins décidés et francs. Après le siècle de Thérésa, le piano ne fera plus de victimes et ne sera plus à

redouter, si ce n'est par les personnes qui entendent jouer du piano... »

Tout cela est fort bien dit et tout cela est vrai. Je suis heureux d'avoir pu coudre cette page aux miennes.

Maintenant, peut-être va-t-on me demander quelques renseignements biographiques sur la diva populaire ? Des renseignements ! elle a écrit ses Mémoii^es, elle aussi, (auteurs : MM. Albert Wolf, Ernest Blum et Henri Rochefort) : on peut s'y reporter pour connaître les humbles commencements de cette célébrité. Ah ! la lionne de l'Alcazar n'est pas née dans un antre royal ! Mademoiselle Emma-Eugénie-Rose Valladon, dite Thérésa tout court, n'est pas issue de la cuisse de Jupiter, non I Elle est née peuple, cette idole du peuple.

Combien de temps durera sa gloire ? combien de temps encore la foule s'engouera-t-elle de cette chanteuse maigre? Je ne sais, mais je tremble. L'année dernière, un soir, à l'Alcazar d'été, aux Champs-Elysées, la foule sifflait Thérésa parce qu'elle n'avait pu chanter, étant enrouée, malade pour de bon. Malade 1! Est-ce qu'on a le droit d'être malade quand on appartient au public ? Malade ? quelle plaisanterie ! « Allons, chante, Thérésa : tu en mourras peut-être, mais chante! plus haut, plus fort ! On ne t'entend pas : veux -tu bien chanter tout de suite, esclave, ou je casse tout... » Et Thérésa ayant été dans l'impossibilité .absolue de chanter, le public, son seigneur et maître, avait en effet tout cassé, et l'on ne sait pas où il se serait arrêté si la police n'était intervenue.

Quelques mois après, c'avait été autre chose — du

même genre. Tliérésa avait réintégré l'Alcazar d'hiver, rue du faubourg-Poissonnière, et elle avait repris son répertoire de chansonnettes-Houssot, s'imaginant que ce qui avait ravi son sultan pendant si longtemps pouvait bien le ravir quelque temps encore; elle allait entamer/?îen n'est sa...a...cré pour un sapeur 1 son triomphe, quand des cris nombreux mêlés de sifflets se firent entendre : « Non ! non! plus de Sapeur! La Femme à barbe f nous voulons la Femme à barbe!...» Thérésa dut obéir et rengainer sa chansonnette favorite, qui n'était plus celle du public, parait-il.

Pauvre Thérésa ! Elle aura un soir ou l'autre le sort du Sapeur : on lui préférera quelque chanteuse — à barbe...

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