LES FRÈRES DAVENPORT
Vers les premiers jours de septembre de l'année 1865, il n'était bruit à Paris que de deux frères américains qui se disaient en communication avec les esprits et qui étaient venus exprès de Boston ou de New- York pour- nous mettre en communication avec eux. On les attachait solidement — en apparence — avec des cordes véritables auxquelles il était permis de faire des nœuds — excepté des nœuds de marin, — et on les enfermait
dans une armoire où bientôt, les lumières éteintes, ils parvenaient à se délier et à faire entendre des instruments discordants, guitare, tambour de basque, clarinette, etc., qu'on retrouvait à leurs pieds une fois les bougies rallumées. J'allais oublier de mentionner des mains lumineuses, gigantesques, qui sortaient de la même armoire et se promenaient indiscrètement autour du visage des spectateurs affolés de terreur.
Il y avait là dedans de quoi piquer la curiosité des Parisiens, qui n'ont pas de bien fréquentes occasions d'entrer en communication avec les esprits et qui devaient naturellement saisir celle-là aux cheveux — qu'avait fait pousser sur sa tète M. Bernard Derosne, traducteur d'anglais.
L'exhibition des frères Davenport eut lieu, d'abord chez Monsieur et madame Bernard Derosne, à Passy, devant une réunion nombreuse et choisie, — un bouquet de sceptiques endurcis, des journalistes, parmi lesquels Albéric Second. Ils furent attachés et enfermés dans leur mystérieuse armoire et leurs farces commencèrent. Le public s'en alla stupéfait de ce qu'il venait de voir, et, le lendemain, Albéric Second publia dans le Grand Journal une grande tartine destinée à allumer les curiosités les plus réfractaires. Lui, un journaliste, c'est-à-dire un gouailleur, un homme qu'on ne dupe pas facilement, un esprit fort en un mot, il avouait ne rien comprendre aux merveilles dont il avait été le témoin.
« Ou elles sont véritables, disait-il, et les frères Davenport sont des sorciers, des gens vraiment en corn-
munication avec les esprits ; ou ce sont des prestidigitateurs d'une habileté surhumaine, et c'est encore plus merveilleux, dans les deux cas, à voir !... »
Ainsi lancée, l'affaire ne pouvait manquer de réussir, le public payant ne pouvait manquer d'accourir pour voir ce qu'avait vu pour rien un public de gens de lettres et de gens du monde, — eti'l n'y manqua pas. Les affiches furent posées dans tout Paris, des affiches gigantesques, et malgré le haut prix des places, au jour dit la foule envahit la salle Herz, où devaient avoir lieu les phénomènes surnaturels.
Foule mêlée, il faut le constater, — mêlée, dans le sens honnête du mot. Il y avait là beaucoup de curieux, beaucoup de gens dociles à l'illusion , beaucoup de gobe-phénomènes, mais aussi beaucoup de voltairiens, de gens hostiles à la charlatanerie, et montés contre l'imposture effrontée, — et, parmi eux, des gens du métier, des prestidigitateurs loyaux, M. Robin entre autres.
La séance fut orageuse, si orageuse que le commissaire de police fut obligé d'intervenir pour faire évacuer la salle et faire rendre l'argent au public. Au moment où les frères Davenport étaient ficelés dans leur armoire, un incrédule avait sauté sur la scène, à côté d'eux, et avait débiné leur truc, — d'où le scandale et le tapage. Les frères Davenport avaient — non pas re?nporté leur veste — mais remporté leur armoire.
Paris, qu'on avait voulu mystifier, se vengea cruellement sur ses mystificateurs. Au lieu de retourner à la salle Herz, on courut à la salle Robin, où l'habile
physicien reproduisait en plein jour — c'est-à-dire en plein gaz — les phénomènes prétendus surnaturels, que les prétendus médiums accomplissaient dans les ténèbres. Paris se gaussa de ces farceurs américains qui se ficelaient, se déficelaient, faisaient danser la cachucha à des tambours de basque et voulaient nous faire prendre des guitares pour des lanternes. Il se moqua d'eux et les siffla.
Mais ils n'en avaient pas moins été les lions — ou plutôt les lionnets du jour, ces deux frères 1 Si cette gloire leur suffit, c'est qu'ils ne sont pas difficiles.