‹ Les lions du jourChapitre 44 sur 54 · MONSIEUR PIPE-EN-BOIS · texte numérisé non relu

MONSIEUR PIPE-EN-BOIS

Les vers de Boileau — j'en demande pardon à ses admirateurs — m'agacent considérablement, en bloc et en détail. Pourquoi l'admirerais-je? Est-ce parce qu'il a écrit VA7't poétique ? J'aime mieux celui d^Horace, qu'il a traduit, — comme Ducis Shakespeare. Est-ce parce qu'il a écrit des satires sur les embarras de Paris, sur les fâcheux, etc. ? J'aime mieux celles du vieux Mathurin Régnier, qu'il a imitées, — comme Clarisse Miroy madame Dorval. Est-ce parce qu'il a écrit une langue harmonieuse, savante, correcte, parfaite? Harmonieuse,

oli! oh! Correcte, peut-être, très-correcte, — si la froideur est de la correction, — oui, très-correcte ! Enfin je n'aime pas les vers de Boileau, ils m'agacent horriblement, en détail et eu bloc.

Il en est un surtout qui m'exaspère : c'est celui qui parle

« Du droit qu'à la porte on achète en entrant. »

Il m'exaspère, il m'irrite parce que c'était peut-être le seul vers "de Boileau que ma mémoire se fût plu à retenir à cause de la liberté dont il était l'expression. Et quand j'ai vu que cela n'était pas vrai, qu'on avait ])eau payer sa place au parterre, on n'avait pas le droit de siffler les pièces et les acteurs médiocres, oh! alors, j'en ai voulu de bon cœur et tout à fait au porte-férule du Parnasse pour m'avoir ainsi induit eu erreur.

La liberté du sifflet ! Quelle ironie ! Cette protestation de la conscience indignée devant une polissonnerie prétendue aristoplianesque de ÛI. JMachin attaquant de nobles idées et d'héroïques vaincus, — cette protestation, interdite ! Bavez à votre aise, limaçons - vaudevillistes, sur les choses les plus sacrées ; bafouez les géants , mirmidons; raillez le courage, poltrons, vous en avez le droit, bien le droit, vous! Et, ce droit, nonseulement il ne vous a rien coûté, mais il vous rapporte beaucoup, il vous enrichit ! Ah ! Aristophanes de contrebande, vous avez beau faire rire les badauds d'Athènes aux dépens de Socrate, Socrate est immortel!...

Donc, malgré le vers de Boileau, ou n'a pas le droit, en France, de siffler les pièces qui sont un outrage pour la conscience et pour la langue. C'est une affaire convenue. N'en parlons plus.

Si, parlons-en encore pendant deux ou trois lignes, pour répoudre aux honnêtes gens qui prétendent que le sifflet est attentatoire au droit qu'ils ont de n'être pas troublés dans leur plaisir de spectateurs et d'auditeurs. Et quand vous applaudissez à me rompre les oreilles et à me casser la tête, honnêtes gens ? Est-ce que vous ne me troublez pas, moi aussi, moi qui trouve mauvais ce que vous trouvez bon, immoral ce que vous jugez moral, inepte ce que vous jugez spirituel? Vous applaudissez : je peux bien siffler ! Vous me troublez : je peux bien vous troubler !

Ah ! la liberté 1 Ah 1 le droit ! Comme il est difficile de s'entendre là-dessus 1

Mais voilà qui est dit. Question enterrée — forcément. Je me tais, — c'est-à-dire je me résigne, et j'arrive à la biographie de monsieur Pipe-en-Bois, le sifflet fait homme.

C'était le soir de la première représentation à' Henriette Maréchal^ une pièce des frères de Goncourt, leur première pièce : le mardi 5 décembre 1865. La salle du Théâtre-Français battait son plein"; il y avait là un public nombreux — et d'élite. Un drame de deux lettrés comme les auteurs de tant d'œuvres délicates et originales, cela ne pouvait être une chose médiocre : chute ou succès, cela devait être éclatant. Les amis des deux auteurs, amis connus et inconnus, comptaient sur un

succès ; leurs ennemis (qui n'en a pas en littérature !) comptaient bien, au contraire, sur une chute, et ils avaient résolu de tout faire pour la rendre certaine.

On disait tout bas, — et ces bruits qui vont ainsi, rasant le sol comme des hirondelles à l'approche d'un orage, font un chemin du diable, — on disait tout bas que la pièce des frères de Concourt ne devait qu'à une faveur princière, à un passe-droit, l'honneur de paraître dans la Maison de Molière. Un passe-droit, une faveur, fi. Messieurs ! Vous serez châtiés comme vous méritez de l'être ! Ahl vous vous avisez, gens de lettres distingués, de lire votre œuvre dans les meilleurs salons et de l'y faire applaudir ! Eh bien 1 on vous fera voir que ce n'es* pas là le chemin que prennent d'ordinaire les écrivains qui se respectent... Ah ! mais!...

La salle était tumultueuse, l'orage grondait : la bataille à'Hernani allait recommencer.

La toile, qui s'était baissée sur Horace et Lydie ^ de Ponsard, se releva, et le prologue commença^ — un prologue charmant de Théophile Gautier, que je ne puis résister au plaisir de citer ici :

« Bast ! tant pis, mardi-gras a lâché sa volière.

Et l'essaim envahit la maison de Molière,

Cent oiseaux de plumage et de jargon divers;

Moi, je viens, empruntant aux Fâcheux ces deux vers :

Dire au public surpris : « Monsieur, ce sont des masques

« Qui portent des crincrins et des tambours de basques. »

Des masques ? Vous voyez un bal au grand complet;

Mais Molière, après tout, aimait fort le ballet.

Les matassins, les turcs et les égyptiennes

Se trémoussent gaiement dans les pièces anciennes.

L'intermède y paraît vif, diapré, joyeux,

Au plaisir de l'esprit joignant celui des yeux,

El pour les délicats c'est une fête encore

D'y voir en même temps Thalie et Terpsichore;

Ces Muses toutes deux égales en douceurs.

Se tenant par les mains comme il sied à des sœurs.

Quand s'interrompt d'Arganla toux sempiternelle.

On s'amuse aux archers rossant Polichinelle,

Et les garçons tailleurs s'acceptent sans dédain

En cadence apportant l'habit neuf de Jourdain.

Le bon goût ne va pas prendre non plus la mouche

Pour quelques entrechats battus par Scaramouche.

Seulement, direz-vous, ces fantoches connus

Sont traditionnels, et, partant, bien venus.

Leur visage est coulé dans le pur moule antique.

Et l'Atellane jase à travers leur portique;

Même pour des bouffons l'avantage est certain

De compter des aïeux au nom grec ou latin.

Nous autres, par malheur, nous sommes des modernes,

Et chacun nous a vus sous le gaz des lanternes

Au coin du boulevard en quête d'Evohé

Criant à pleins poumons ; « Oh, c'te tête, ohé ! »

Pierrettes et pierrots, débardeurs, débardeuses

Aux gestes provoquants, aux poses hasardeuses,

Dans l'espoir d'un souper que le hasard paîra.

Entrer comme une trombe au bal de l'Opéra.

Pardon, si nous voilà dans cette noble enceinte

Grisés de paradoxe, intoxiqués d'absinthe,

Près des masques sacrés, nous, pantins convulsifs;

Aux grands ennuis, il faut les plaisirs excessifs.

Et notre hilarité furieuse et fantasque

En bottes de gendarme, un plumeau sur le casque,

Donnant à la Folie un tamtam pour grelot.

Aux rondes du Sabbat oppose son galop.

Mais, hélas! nous aussi, nous devenons classiques,

Nous, les derniers chicards et les derniers ca,ciques,

Terreur des dominos, repliant le matin.

Chauves-souris d'amour, les ailes de satin. Bientôt il nous faudra pendre au clou dans l'armoire Ces costumes brillants de velours et de moire. Le carnaval déjà prend pour déguisement L'habit qui sert au bal comme à l'enterrement. Il vient à l'Opéra, grave, en cravate blanche, Gants blancs, souliers vernis, et du balcon se penche, Hamlet du trois pour cent, ayant mis un faux nez, 11 débite son speech aux titis avinés.

L'outrance, l'ironie et l'acre paroxisme, L'illusion broyant les débris de son prisme. Tous les moxas brûlants qu'applique à son ennui La génération qui se nomme « Aujourd'hui, » Mêlent leur note aiguë à l'étrange harangue Dont la vieille Thalie entendrait peu la langue. Dialecte bizarre, argot spirituel, Oiî de toutes ses dents rit le rire actuel. Si le théâtre est fait comme la vie humaine. Il se peut qu'un vrai bal y cause et s'y promène. Or donc, excusez-nous d'être de notre temps, îSous autres qui seront des types dans cent ans. Pendant que la parade à la porte se joue. Le drame sérieux se prépare et se noue. Et quand on aura vu l'album de Gavarni L'action surgira terrible....

Un Masque entraînant le Prologueur :

As-tu fini !... »

Ce prologue ouvrait bien la marche : il préparait le public aux excentricités de gestes et de langage qu'il allait voir et entendre sous prétexte de Bal de l'Opéra. 0 les vieux abonnés ! les chastes adorateurs de la langue de Bossuet ! les académiciens et les académiques présents à cette mémorable soirée 1 comme ils tressaillirent

d'épouvante en voyant grouiller sur la scène des turcs et des titis, des chicards et des débardeurs s'engueidatit à qui mieux mieux, — Vengueulement^ un autre chahut I Terrifiés, cloués à leurs stalles par la stupéfaction comme les vieux sénateurs romains sur les leurs devant l'invasion des barbares, ils se bouchèrent les oreilles, mais sans pouvoir s'empêcher d'entendre des exclamations dans le goût de celles-ci ; Ohé! Ohé! Grue de Numidie! Tourneur de mâts de Cocagne en chambre! Ohé! Abonné de la Revue des Deux-Mondes 1 Polichinelle de carton ! Repasseur de lames de rasoir en travers ! Ohé !

Ils étaient épouvantés, les académiciens et les académiques, et cependant ce ne fut pas d'eux que vinrent les protestations : ce fut des réalistes et des romantiques ! Ce ne furent pas les vieux qui sifflèrent ces horreurs, ce furent les jeunes 1

Car on siffla, oui ! Et encore, siffler est un mot faible I Jamais le sifflet, depuis son invention, n'avait atteint à ce diapason infernal ! Ce n'étaient pas des clefs qui produisaient ces bruits sibilants, grinçants, aigus: c'étaient des locomotives 1 Oh ! la pauvre maison de Molière 1

Mais je raconterais mal ce tumulte homérique, quoique j'en aie été témoin oculaire et surtout auriculaire : j'aime mieux laisser ce soin à Vallès, le père de monsieur PIPE-EN-BOIS.

» J'entendis une voix... Elle dominait la tempête. Je levai les yeux et j'aperçus au faîte du théâtre, comme une cariatide en fureur, et portant le toit... un homme. Il parlait... du goût... et un peu du nez. Je rassemblai mes souvenirs.

« Mais M. de Biéville, qui était à ma gauche, hurla; Aurélien Scholl, qui était à ma droite, parla, et ma pensée retomba du ciel à l'orchestre.

(( Pourtant je n'étais pas tranquille, et je sentais bien qu'un mystère pesait sur moi.

« Le rideau baisse, on sort. Une voix m'appelle : c'est la voix du sang î Je me trouve dans les bras de Pipe-en- Bois.

« Pipe-en-Bois fumant ! Il avait grésillé tout le temps de la pièce, et c'était lui que j'avais vu et «ntendu au poulailler. Il avait été l'âme de la protestation, et avait même failli devenir celle du violon voisin.

a 11 portait sur le bras un grand manteau, dans lequel il se drapa, et s'enfuit comme Romulus dans un orage.

« Je vis Duchesne le lendemain et lui racontai ma vision. Je dis c'est Pipe-en-Bois qui a fait le mal.

« Pipe-en-Bois plut, on ne parla que de Pipe-en-Bois. Le soir, V Evénement prononçait son nom ; Wolf, le lendemain, faisait un article, tout le monde s'y mit; dans les journaux, dans la rue, au bal, à la Madeleine, à la Bastille, de Chaillot à Montmartre, partout apparut voilée et menaçante la figure de Pipe-en-Bois.

« C'était le vengeur des purs, VHomodei de la plèbe, le bourreau masqué. Comme Gédéon, il apparaissait devant Jéricho et ordonnait aux sifflets de sonner ! C'était un personnage biblique et légendaire.

« Un moment on crut que tout était fini. Un étudiant écrivit qu'il était Pipe-en-Bois; mais les foules ont un instinct qui les protège contre les égarements de l'histoire : on ne crut pas au faux Pipe-en-Bois.

a Sous son nom, pourtant, on organisait la cabale : les écoles descendaient, les philosophes cherchaient le secret de cette puissance mystérieuse et terrible ; M. Morin commençait un prêche ; madame Roland, sortant de sa tombe, s'écriait : 0 Pipe-en-Boisf que de crimes on commet en ton nom!

a Où était-il, à ce moment, lui, le vrai, mon fils?

« Il était dans la foule, et il y faisait, devinez quoi? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille! Il applaudissait, tandis que, sous son pavillon, on lâchait des bordées de hurlements et de sifflets : étrange spectacle, et qui donne à réfléchir, que celui d'un roi luttant contre la faveur de ses courtisans. L'histoire enregistrera ce détail.

« Pipe-en-Bois avait hurlé, le premier soir, parce qu'il trouvait la pièce mauvaise ; il applaudissait., le troisième soir, parce qu'il trouvait les cabaleurs injustes.

« Telle est Thistoire véridique de Pipe-en=Bois. Elle est moins drôle que la légende, mais c'est la légende qui survivra.

« Pipe-en-Bois restera, implacable et pur. Il sera le Tristan en béret groseille des puritains et des pudibonds. Il représente les colères cachées et sourdes qui éclatent un soir comme une tempête.

« Je préférerais qu'il fût le représentant joyeux du tapage sans cause, de la gaieté française, et non l'exécuteur de la colère aveugle 1 On y arrive.

« Déjà la fantaisie en a fait son roi. Une revue de fin d'année va s'appeler Pipe-en-Bois. M. Adeline ne veut pas d'autre nom.

« Je viens d'entcncire crier dans les rues: « La chanson de Pipe-en-Bois 1 un sou ! » Demain on publiera ses mémoires.

c( Uu homme de lettres veut-il gagner un billet de 1,000 francs en quelques jours? il n'a qu'à publier une brochure intitulée :

Page 1