LE PETIT MANTEAU BLEU
Je l'ai réservé pour la fin, ce lion-là, afin de clore mon livre aussi dignement que je l'ai ouvert. Madame de La Valette, le dévouement conjugal; Champion, le dévouement à l'humanité 1 Ces deux-là me feront pardonner les autres.
Le Petit Manteau Bleui II n'est mort que depuis quelques années, et déjà il est devenu légendaire, — à croire que comme Napoléon il n'a jamais existé.
Il a vécu cependant, cet honnête homme aux entrailles si charitables ; il a vécu comme vous et moi, mais d'une vie mieux remplie que la vôtre et que la mienne, — soit dit sans nous ofl'enser. Je vais m'empresser de vous le prouver.
Le 13 décembre 1764, dans une pauvre chaumière du pauvre village de Chàtel-Censoir, sur les bords du canal
du Niveruais, où demeuraient un pauvre flotteur et sa femme, naissait un enfant, le neuvième de la famille. Ce pauvre flotteur s'appelait Pierre Champion; son dernier né s'appela Edaie Champion. Tous les sauveurs naissent dans une humble crèche.
Quand on ne gagne que douze sous par jour, et qu'avec ces douze sous il faut nourrir une ribambelle de mioches à l'appétit glouton, on ne se réjouit pas d'ordinaire à la naissance d'un nouveau mioche, — une nouvelle bouche à pain, aussi avide que les autres. Cependant Pierre Champion, qui était un brave homme, et Françoise Laroche, qui était une brave femme, se réjouirent, eux, de la naissance de ce cher petit être, comme s'ils eussent deviné qu'il était destiné à de grandes choses. Et puis, le foyer encombré allait bientôt se désencombrer, la table garnie de convives goulus allait bientôt se dégarnir de ses neuf enfants, il n'allait plus en rester que trois au pauvre flotteur et à sa vaillante compagne, attristés de tous ces départs hâtés.
Eux-mêmes durent partir aussi avant l'heure, le mari d'abord, la femme ensuite. Quand ce dernier malheur arriva, Edme avait une dizaine d'années, — plutôt moins que plus.
Orphelin ! Le pauvre cher enfant était orphelin î Son frère aîné, plus robuste, s'engagea comme garçon de charrue. Sa sœur, presque du même âge que lui, fut recueillie par des voisines. Edme s'en alla à l'aventure, après s'être pieusement agenouillé une dernière fois sur la tombe de sa chère mère et de son cher père dans le cimetière de Saint-Patentien. 11 alla, sans savoir où
il allait ainsi, confiant dans la Providence, cette mère invisible des orphelins.
La Providence le conduisit sur un train de bois qu'amenaient à Paris deux flotteurs amis de Pierre Champion, deux braves gens aussi, qui, quoique pauvres comme l'avait été durant toute sa vie leur compagnon de rivière, partagèrent leur lit et leur pain avec l'orphelin et, une fois arrivés à Paris, le confièrent à la première âme charitable qu'ils rencontrèrent.
Cette âme charitable — une âme noble sous une enveloppe grossière — était une portière de la rue Tiquetonne, qui, quoique pauvre aussi, elle, ne craignit pas de se charger de ce pauvre abandonné dont elle fit son fils, aidée dans cette œuvre pie par des gens riches du voisinage, touchés de la gentillesse et des bonnes dispositions du jeune Champion.,
L'enfant du flotteur de Châtel-Censoir alla à l'école, puis en apprentissage chez un bijoutier. Mais le maître était brutal, aussi brutal que l'apprenti était doux. Edme Champion avait seize ans ; un jour, révolté, il prit la clef des champs, — mais vraiment la clef des champs, puisque pendant quarante-huit heures il coucha dans les bois de Clichy-la-Garenne, mangeant ce qu'il trouvait, et ne trouvant que des navets crus, arrachés par lui dans les champs voisins.
Une mauvaise nourriture, les navets! Un mauvais gîte, les boisl Edme Champion se décida à rentrer dans Paris et chez son brutal patron ; mais quelque temps après, il était présenté à Martial de Poilly, l'un des plus riches joailliers de la capitale, — fort honnête homme
par-dessus le marché. Martial de Poilly s'intéressa à son apprenti, dont il devina vite les excellentes dispositions, et, en peu de temps, eu fit un ouvrier modèle, — plus qu'un employé, un presque associé. Si bien que, par suite d'affaires domestiques et de pertes d'argent considérables, Martial de Poilly ayant été obligé de quitter la France, ce fut Edme Champion qui le remplaça.
Telle est l'origine — honorable — de la fortune de celui qu'on devait appeler plus tard le Petit Manteau Bleu.
Plus tard, beaucoup plus tard, trente ou quarante ans plus tard ; je passe, pour en arriver à cette époque qui fit du fils du pauvre flotteur de Châtel-Censoir le lion de Paris, je passe, sur beaucoup de dates et d'événements, 1789, 1792, 1793, la Répubhque, le Directoire, l'Empire, la Restauration, etc. Le 7 février 1831, le Furet de Parw publiait sous ce titre : L'homme au petit manteau bleu, l'esquisse suivante :
« Six heures sonnent; les ombres de la nuit commencent à s'effacer devant les lueurs incertaines du crépuscule. Avec l'approche du jour tout s'auime dans la grande cité. Le boutiquier ouvre ses volets, l'artisan chemine vers son atelier, l'ouvrier s'arrache au sommeil qui vient de réparer les fatigues de la veille pour courir à de nouveaux labeurs. Cet autre qui le suit ignore encore s'il obtiendra de l'ouvrage, car la rigueur de la saison a suspendu une partie des travaux!
« Voyez cet homme au teint plombé, à l'œil creux, à la poitrine haletante. La souffrance a passé par là ; sur
ce visage encore jeune, elle a laissé des rides plus pesantes que celles de l'âge. Le malheureux ! comme le cœur lui bat ! C'est qu'il va marchander la vie de toute une famille privée depuis trois jours de nourriture. Il lui a dit en sortant :
« — A ce soir ! »
« Le soir, il lui rapportera du pain ou le désespoir.
« Cependant voici venir au milieu de ces groupes ëpars, qui se heurtent et se précipitent vers un point commun, un homme dont la mise n'est point celle d'un artisan ; ce n'est pas non plus celle d'un élégant désœuvré ou d'un riche vaniteux. En ce moment d'ailleurs, on dort sous le toit lambrissé de l'opulence, et les membres délicats de nos fashionables ne résisteraient pas au vent de bise qui souffle le long des quais. Ce nouveau personnage s'avance enveloppé d'im manteau bleu bien simple, mais qui suffit pour le préserver du froid. Sa figure, qu'un large chapeau ne dérobe pas entièrement à la vue de la foule, annonce un homme d'un âge mûr et d'un caractère réfléchi.
« Quel est ce monsieur?
«Oùva-t-il? .
« Telles sont les questions qui ont plus d'une fois circulé dans les rangs avant qu'on ait gagné la Grève, car c'est presque un événement que l'apparition d'un monsieur en ce lieu et à cette heure.
« On arrive.
« Rangés en face de l'Hôtel-de- Ville, les ouvriers attendent, non sans inquiétude, le moment où les maîtres arriveront à leur tour. Les voici 1 Leurs choix sont bien-
tôt faits, et petit est le nombre des élus. Le baromètre est à la gelée : c'est un temps peu favorable pour les ouvriers en bâtiment, et malheureusement cette classe est la plus considérable. Vainement la plupart offrent leur travail au rabais.
« — Quand il fera moins froid, nous verrons! est la réponse qu'ils reçoivent de toutes parts.
« Vous verrez!... quand il fera moins froid!... Mais cette faim qui nous déchire composera-t-elle avec les rigueurs de la saison? Ce froid que vous invoquez contre nous n'ajoute-t-il pas à nos soufifrances? Et nos femmes? et nos enfants?...
« Mais cet homme qui cheminait avec nous ! le voilà là-bas ! Que vient-il faire parmi nous ? Vient-il insulter à nos maux?
c( — Arrêtez ! s'écrie l'un des ouvriers. Cet homme, je le connais. Je l'ai déjà vu à cette même place l'an dernier, à pareille époque. Il n'était pas seul... Non, je ne me trompe pas. Tenez! voyez ces domestiques, qui arrivent près de lui!... voyez ces vases énormes, ces sacs pesants dont ils sont chargés. Ce sont des vivres qu'il fait apporter pour nous et pour nos familles. Allons chercher nos femmes et nos enfants ! Tombons tous à ses genoux!... C'est un bienfaiteur ou plutôt c'est un ange descendu du ciel pour nous rendre à la vie.
« En effet, on se souvient que] l'hiver dernier un inconnu vint, pendant près d'un mois, distribuer chaque matin, à cette place, des vivres aux^ouvriers qui manquaient de travail. Cet homme généreux a reparu samedi. Près de 2,000 soupes ont été distribuées par lui.
La matinée d'hier l'a revu encore répandant ses bienfaits.
« Un sentiment seul pouvait se mêler à l'admiration qu'inspire une telle philanthropie, c'était le regret de ne point connaître le nom de ce bienfaiteur de l'humanité 1 Nous sommes assez heureux pour pouvoir lever en partie le voile dont il s'était couvert. Ce personnage mystérieux est un ancien bijoutier du Palais-Royal , M. C
« Nous lui rendons peut-être le seul hommage digne de lui en ne le nommant pas entièrement.
« Le Rôdeur. »
L'homme au petit manteau bleui c'était le seul nom sous lequel le connaissaient les pauvres, dont il était la Providence visible, et aussi les riches, les curieux, qui se levaient matin exprès pour assister à ces distributions de soupes et de pains.
Le spectacle en valait la peine. « Cette foule, — dit Ch. L. Chassin, l'historien ému de Champion, — rangée symétriquement autour de deux marmites posées sur d'énormes brasiers; au milieu, ce petit homme, toujours couvert du même manteau bleu foncé, très-court, avec un collet assez large, attaché à l'aide d'une agrafe d'acier ; à côté de lui, deux domestiques, enveloppés dans de larges tabliers blancs, de vastes cuillers à la main : un horizon de maisons encore closes, un ciel nuageux ou d'une limpidité glaciale , la pluie , le givre ou la neige : tout cela réuni composait un tableau on ne peut plus pittoresque.
« LTieure du repas public vient de sonner.
« Alors le Petit Manteau Bleu dépose entre les mains de l'un des assistants sa canne à bec d'ivoire, prend à sa boutonnière un couvert d'argent qui s'y trouve attaché, plonge la cuiller dans l'une et l'autre marmite, goûte, paie ceux qui servent, presse la main aux pauvres qui la lui tendent, reprend sa canne, serre son couvert et s'en va tranquillement, comme un bon bourgeois en train de faire une promenade avant son déjeuner.
« Il est parti. La distribution commence.
« L'assistance se met en mouvement. Chacun passe à son tour, reçoit sa portion et s'éloigne. Puis, les uns vont s'asseoir sur les trottoirs, sur les parapets, sur le pavé, et mangent immédiatement. Les autres partent tout de suite, emportant avec eux leur nourriture, la réservant peut-être pour leur journée ou bien pour leurs familles, qui crient famiue et qui les attendent.
« Les domestiques remportent les marmites, et ceux qui sont restés viennent se chauffer et achever leur repas autour des feux. »
Ahl si tous les riches faisaient de leur fortune un aussi bon emploi ! Les gueuses y perdraient sans doute, mais les gueux y gagneraient certainement — et cela ferait compensation.
Combien de temps durèrent ces distriljutions de soupes et de pains de quatre livres? Des années, des années, et encore des années, tant et si bien que les protégés finirent par trouver toute naturelle cette protection vigilante et que le nom du Petit Manteau Bleu finit par disparaître de la bouche et de la mémoire des hommes.
On oublie bien la Providence, on peut bien oublier un homme charitable.
Le 28 mai 1852, Edme Champion quittait Paris et arrivait à Châtel-Gensoir, où il avait à visiter et à consoler quelques prisonniers politiques, des insurgés du 2 décembre, — des malheureux dignes de sa pitié. Le 31 mai, en rentrant chez lui, après une promenade pédestre aux environs de son village natal. Champion était frappé d'une attaque d'apoplexie et, le 2 juin, à cinq heures du soir, il rendait à Dieu son âme d'honnête homme. Car ils s'en vont comme les autres qui devraient seuls partir, ceux-là qui devraient seuls rester 1
Et cela n'est pas juste ! et cela ne devrait pas être ! Et il avait raison, ce chiffonnier enthousiaste de Champion, qui s'écriait en montrant le poing au ciel : « Faut-il qu'il y ait une terre pour pourrir un homme comme ça 1 » Hélas !
Le fils du pauvre flotteuï fut enterré dans l'humble cimetière de village, — celui où reposaient déjà son père et sa mère. Puis, quelques mois plus tard, il fut exhumé et transporté à Paris, au Père-Lachaise, où reposait déjà la compagne de sa vie, Edmée Jobbé. La mère est veuve une seconde fois de son fils, si la femme a retrouvé son mari.