LE DUC DE GRAMONT-CADEROUSSE
Un soir du commencement de l'année 1862, mars ou avril, — je m'en veux de ne pas me rappeler une date si importante, mais je manque de renseignements précis, en tout cas c'était un dimanche, jour consacré anix premières dont on rougit, — un soir du commencement de l'année 1862, la salle du théâtre du Vaudeville était extrêmement animée. Les premiers rangs de l'orchestre sifflaient à outrance la pièce qui se jouait — ou plutôt qui se dansait — sur la scène pendant que le reste des spectateurs, sous prétexte qu'ils ne comprenaient rien à ce tapage, l'augmentaient de leur côté en voulant faire taire les siffleurs.
C'était le soir de la première représentation du Cotilloriy — un vaudeville de MM. Choler et Clairville.
Qu'avait donc ce vaudeville pour exciter ainsi l'ire des premiers rangs de l'orchestre, ordinairement occupés par des gens de goût? Il étiait donc bien mauvais ou pas assez mauvais?
Non. Quoique M. Clairville ne soit pas un chef-d'œuvrier, et qu'il ait sur la conscience bon nombre de pièces médiocres, — les pires des pièces! — il n'avait pas à se reprocher, ce soir-là, d'avoir collaboré à une de celles-là. Le Cotillon valait bien la Foire aux Idées...
Pourquoi alors sifflait-on le Cotillon?
Ah! voilà. Le Cotillon était à cette époque — il y a
un siècle de celai — fort à la mode dans les salons les plus aristocratiques et les plus demi-mondains. Le Cotillon était le lion du moment, comme avant lui l'avait été le quadrille des Lanciers, comme avant le quadrille des Lanciers l'avait été la polka, comme avant la polka l'avait été je ne sais plus quoi. En directeurs habiles, MM. Duponchel, Dormeuil et Benou avaient jugé bon d'encadrer cette danse en vogue de flonflons vieillots et de calembours retour de l'Inde, et de l'exhiber au public de la place de la Bourse.
Jusque-là, rien de plus simple, rien qui fasse pressentir le moindre orage : un vaudeville de plus nous était né, l'ombre de Molière n'avait pas à en tressaillir de jalousie, ni M. Peragallo à en tressaillir d'aise. Malheureusement pour les auteurs du Cotillon, il y avait alors au théâtre du Vaudeville deux jeunes et jolies personnes, la brune mademoiselle Athalie Manvoy et la blonde Blanche Pierson, — plus jolies personnes encore que comédiennes remarquables, quoique comédiennes fort remarquées. Les rôles que leur avaient confiés MM. Clairville et Choler ne leur convenant pas, elles les avaient refusés purement et simplement.
A quoi pensaient donc, en effet, MM. Choler et Clairville, de confier àes pannes k d'aussi jolies personnes! de les forcer à faire toilette pour venir dire quatre ou cinq lignes et figurer ensuite dans le Cotillon qui faisait le fond de la pièce nouvelle ! Mesdemoiselles Blanche Pierson et Athalie Manvoy avaient bien raison de refuser leurs rôles — indignes de leur talent et surtout de leur beauté. «Nous prend-on pour des sauteuses?... Veut-
on faire de nous des Rigolboches ?. . . « disaient-elles dans leur juste indignation.
Les directeurs,- alarmés de cette résistance à leurs ordres, avaient fait jouer d'abord auprès des rebelles les grandes eaux de la persuasion en leur montrant d'autres jolies personnes — comédiennes moins remarquées qu'elles, il est vrai — consentant à danser des avant-deux autrement risqués sur des scènes aussi nobles que celle du Vaudeville : Alpliousine aux Variétés, Schneider et Crénisse au Palais-Royal, Lucile Durand je ne sais plus où. Les grandes eaux de la persuasion avaient mouillé mesdemoiselles Blanche Pierson et Athalie Manvoy, mais elles ne les avaient pas pénétrées.
MM. Duponchel, Dormeuil et Benou avaient alors fait jouer les grandes eaux de l'autorité directoriale, et les deux jolies têtes mutinées avaient dû se courber. Mais... mais le soir de la première représentation du Cotillon, les messieurs de l'orchestre — des ducs et dos princes, s'il vous plait I — avaient sifflé. Qui avaient-ils sifflé? La pièce. Qui avaient-ils voulu siffler règlement? Ce n'étaient pas, en tout cas, mesdemoiselles Athalie Manvoy et Blanche Pierson, oh ! non !
Le lendemain, les mêmes sifflets recommencèrent plus aigus. Ce soir-là, on ne se contenta pas de siffler pendant la pièce : on siffla même avant la pièce, puis après la pièce. Après, passe 1 mais avant?
Quoi qu'il en soit, le Cotillon était jugé — et condamné. Le lendemain de ce lendemain, c'est-à-dire le mardi, l'affiche ne portait plus trace de Cotillon.
Le mercredi, M. Dormeuil envoyaitaux journaux une
lettre dans laquelle il déclarait qu'il avait reçu l'ordre de reprendre le vaudeville sifflé et de le faire jouer malgré vents et marées. Et, en effet, l'affiche du jeudi portait : Ce soir, tromème représentation du Cotillon.
« 0 Molière 1 homme simple et sublime génie, Qui fis Thonnêteté maîtresse de tes vers, Toi qui, sans les haïr en leur ignominie, Châtias jusqu'au sang les sots et les pervers ! »
quelle belle comédie tu eusses tirée du spectacle que présenta ce soir-là la salle du théâtre du Vaudeville!
Elle était comble, cette salle que l'on a ordinairement tant de peine à remplir. Tous les mondes parisiens s'y étaient donné rendez-vous, le demi -monde et le quart de monde, le véritable monde et le monde qui n'est d'aucun monde, les plus jolies femmes et les plus fiers gentilshommes du moment, les plus illustres représentants de la finance et de la littérature, la fleur des pois des boulevards et des clubs, le baron de Nucingen et la Torpille^ le baron Hulot et madame Marneffe,la duchesse de Maufrigneuse et Lucien de Rubempré, Vandenesse et Blondet, Rastignac et Vautrin, tous les personnages en chair et en os de la Comédie humaine d'Honoré de Balzac ! Les plus beaux drames de la Porte Saint-Martin et les meilleures comédies du Théâtre-Français n'avaient jamais eu des spectateurs aussi choisis, aussi nombreux, — ni aussi mêlés.
Le Cotillon en allait voir de dures !
La pièce commença au milieu d'un silence que j'oserai qualifier de religieux, — quoique cette qualification
soit un peu risquée à propos d'une chose aussi profane. Mais lorsque le cotillon se mit en branle, les sifflets, jusque-là muets, firent entendre leurs voix ironiques et bruyantes. Les siffleurs les plus acharnés, M. le marquis de M..., M. le duc de G.. .-C... et d'autres gentilshommes aussi fameux, furent aussitôt appréhendés au corps par des agents de police, spectateurs intéressés du Cotillon^ avec lesquels ils ne craignirent pas de faire le coup de poing, et si heureusement, que le duc de G...-C... eu cassa — selon sa pittoresque expression — trois amandes de pain d'épice à un élève de Vautrin qui le tutoyait de trop près. D'où son expulsion immédiate et violente de la salle, où il reparut quelques instants après, ramené par le vœu unanime du public indigné, et où il fut applaudi à outrance, comme un acteur d'élite.
Le lendemain, le duc de G. ..-G... était encore là, dans son fauteuil d'orchestre, entouré de ses amis, des gentilshommes comme lui, souriant et moqueur. Il y eut le même vacarme que la veille, — et aussi les mêmes brutalités et la même expulsion. Vous voyez d'ici le tumulte, vous entendez les clameurs des hommes, les cris d'effroi des dames, etc. Des manants boxant avec des gentilshommes, des agents de police empoignant d'innocents spectateurs comme de simples Manuel : spectacle cent fois plus intéressant que celui qui se jouait sur la scène. Quelle danse à propos de Cotillon 1
Gette soirée orageuse eut un grand retentissement dans Paris. Ou pril fait et cause pour ceux qui, de tyrans, étaient devenus victimes, les siffleurs qu'on blâmait la veille devinrent les héros du lendemain. Pendant quel-
ques jours on ne parla que des fameux coups de poing distribués à leurs adversaires par le marquis de M... et le duc de G. ..-G... Le duc de G. ..-G... surtout devint l'objet des préoccupations des oisifs parisiens, — et plus encore des oisives parisiennes, les belles grandes dames et les jolies petites dames.
Quel était ce duc de G. ..-G..., bombardé ainsi lion du soir au lendemain?
G'était le duc Ludovic de Gramont-Caderousse, dernier représentant d'une vieille famille du Gomtat à laquelle les papes avaient accordé le titre de duc vers la fin du règne de Louis XIIL G'était un jeune gentilhomme un peu dépaysé dans notre époque dévorée d'industrialisme. Il avait vingt-sept ou vingt-huit ans et une fortune difficile à manger tout seul. Aussi, à ses millions paternels ou avunculaires avait- il eu soin tout d'abord d'atteler ces jolis petits coursiers qu'on appelle des femmes et qui mènent à fond de train les millions les plus lourdauds et les plus réfractaires à la course. Le duc de Gramont-Caderousse était très-aimé de tout cet aimable monde galant; très-aimé, quoiqu'en vérité il n'eût — fortune à part — aucune de ces grandes séductions auxquelles les femmes se laissent prendre comme les alouettes au miroir. Il n'avait ni la beauté du prince de Galles, ni l'élégance souveraine de Brummel, ni l'impertinence de Richelieu, ni les grands airs de Lauzun ; ce n'était ni un dandy ni un galant coureur de ruelles : c'était un jeune homme de bonne famille qui, dédaigneux des lauriers, — comme trop démocratiques, sans doute, — s'amusait à dépenser sa vie en dépensant ses millions.
Gentleman et sportsman, il courait après tous les plaisirs à la disposition de ceux qui peuvent les payer : les chevaux, les femmes, les théâtres, les courses, les clubs, les soupers. Une bien agréable existence, et bien digne d'un gentilhomme ! On s'y épuise, on s'y ruine, on s'y tue, on en meurt, — mais on a vécu, au moins!
Connu seulement la veille du Cotillon^ le duc de Gramont-Caderousse passa du soir au lendemain à l'état de célébrité. Les hommes étaient fiers d'être ses amis, les femmes étaient glorieuses d'être ses maîtresses. On citait les paris qu'il avait faits et les mots qu'il s'était bien gardé de faire, et, quand il y avait un joli petit scandale quelque part, en haut ou au milieu de l'échelle sociale parisienne, on se répétait tout bas avec admiration : « Le duc doit en être ! » Pour le monde des désœuvrés et des boulevards, le duc de Gramont-Caderousse était forcément le héros de toutes les héroïnes de quelque beauté ou de quelque renom.
Ce fut, ma foi! une bien autre affaire, lorsqu'à la fin de cette même année 1862 qui avait vu éclore la réputation colossale du duc de Gramont-Caderousse, eut lieu le duel déplorable de ce gentilhomme avec le plébéien Dillon, — où celui-ci fut tué par celui-là. Avant cette affau-e, le duc de Gramont-Caderousse s'était battu deux foi?, et deux fois il avait été blessé. La troisième, il fut plus heureux, — si l'on peut s'exprimer ainsi à propos d'une rencontre à issue mortelle pour l'un des combattants.
Cette troisième affaire, où il s'était conduit en gentilhomme, devait mettre le sceau à sa réputation. L'admi-
ration de ses amis et de ses maîtresses ne connut plus de bornes. Ceux et celles qui n'avaient pas, jusque-là, songé à le connaître, briguèrent l'honneur d'être admis dans sou intimité, de lui serrer la main, de souper avec lui, d'obtenir un de ses sourires ou même une de ses impertinences. Et je dis des plus huppés parmi les messieurs et les dames du monde parisien !
C'est pour moi l'occasion de citer de nouveau cette page sinistre de la Vie de lord Edouard Herbei^t de Cherbury, écrite par lui-même et publiée par Horace Walpole : « Tout étant prêt pour le bal, — dit l'ambassadeur de Jacques I", — chacun à sa place, et moi-même auprès de la reine, attendant que les danseurs commençassent, quelqu'un frappa à la porte, plus fort, à mon avis, que la civilité ne le permettait. Lorsqu'il entra, j'entendis un murmure soudain parmi les dames. On disait : C'est M. Balagny! Là-dessus, je vis que les dames et les demoiselles, l'une après l'autre, l'invitaient à s'asseoir auprès d'elles, et , qui plus est, lorsqu'une dame avait eu sa compagnie pendant quelque temps, une autre lui disait : Vous en avez joui assez longtemps; c'est à notre tour maintenant. Ces prévenances si hardies me surprirent ; mais ce qui ajouta à mon étonnement, ce fut de voir que ce cavalier n'avait rien que de très-ordinaire dans toute sa personne. Il portait les cheveux très-courts et ils étaient grisonnants (quoique Balagny n'eût pas encore trente ans). Son pourpoint était de bure, tailladé, montrant sa chemise {eut ta his shirt), et ses hauts-de-chausses de drap gris, sans broderies. M'étant informé auprès d'un des assistants qui était ce personnage, on me dit que c'était
un des plus galants hommes du monde, attendu qu'il avait tué huit ou neuf hommes en duel, et que, pour cette raison, les dames en faisaient tant de cas; que c'était la façon de toutes les Françaises d'aimer les gens de cœur, persuadées qu'avec des gens de cette sorte seulement il y avait sûreté pour leur honneur. »
Cela explique l'engouement des Parisiennes pour le duc de Gramont-Caderousse.
Balagny, ce terrible Balagny de lord Herbert de Cherbury, fut tué par une raazette, lors de son neuvième ou dixième duel. Le duc de Gramont-Caderousse, lui, fut tué, dans les derniers jours de septembre 1865, par cette fine lame qu'on appelle la phthisie.
Sa vie avait été bruyante : sa mort le fut aussi. On le pleura beaucoup et très-haut. J'ai lu quelques-unes des oraisons funèbres qui lui furent alors consacrées, — parmi lesquelles celle-ci : « C'était un de ces hommes prédestinés qui ont de l'esprit et presque du génie, des sens et une âme tendre, des vices et jamais de ridicules, un de ces hommes délicieux qui poursuivent leur carrière d'amour et de plaisir tant qu'ils sont jeunes, sachant que dans l'avenir ils auront la force de s'adonner aux choses utiles. »
Je veux bien le croire, mais moi qui n'ai pu l'apprécier que par sa vie publique, je demande à réserver ma sensibilité pour des catastrophes plus nationales.
Ce fut l'oraison funèbre que fit du duc de Gramont- Caderousse le comte Henri de Rochefort, gentilhomme de lettres, charmant esprit et vaillant cœur : c'est la seule que je veuille faire moi-même ici.
J'ajouterai quelque chose. Madame de Sévigné s'est trompée lorsqu'elle a écrit : « L'envie d'être singulier et d'étonner par des procédés non communs est, ce me semble, la source de bien des vertus. »