LE DUC DE BRUNSWICK
Vous connaissez sans doute — de nom seulement — ce brave M. Baboo, négociant de Calcutta, qui comptait les millions par centaines et qui faisait le voyage des Indes tout exprès pour avoir le plaisir de diner avec le roi Louis-Philippe.
M. Baboo, ce milliardaire, avait adopté pour ce voyage un costume bien fait pour tenter la cupidité des détrousseurs de grand chemin, — s'il eût couru sur les grands chemins : chacun des boutons de sa redingote — une sorte de polonaise en cachemire tissé exclusivement pour lui — était un diamant d'une valeur inestimable. Assurément ce n'était pas le Kohi-Noor (montagne de lumièrej qui fait partie du trésor du Grand Mogol ; ce n'était pas non plus le diamant du radjah de Matan, qui pèse 367 carats, — ni le Nizam, qui en pèse 400, — ni le diamant de l'empereur de Russie, qui est de la grosseur d'un œuf de pigeon, — ni l'Etoile du Sud, — ni le Régent, ni le Sancy, — mais, pour de jolis brandebourgs, c'étaient de bien jolis brandebourgs !
~ 29S - Bien que M. Baboo existât en chair et en os, on ne croyait guère à son existence, qu'on traitait de fabuleuse
— à cause des boutons de sa redingote. Cependant ce milliardaire existait vraiment, et une fois tous les trois ou quatre ans il venait vraiment de Calcutta à Paris pour manger une côtelette avec Louis-Philippe ; mais il repartait si vite, mais durant sa courte apparition aux Tuileries il se montrait si peu, même aux familiers éblouis par les boutons de sa polonaise, qu'on était bien autorisé à traiter son existence d'invraisemblable et ses diamants d'œufs de canard...
S. A. R. le duc de Brunswick devait se charger plus tard, en 4857, de prouver l'existence du nabab Baboo et l'authenticité de ses brandebourgs, par son existence propre et par ses propres boutons de gilet.
En 1857, ou en 1856, ou en 1855, — la date flotte. Les fastes de la grande e:çposition de cette dernière année ont gardé le souvenir de la fastueuse paire d'épaulettes de ce souverain au petit pied et aux gros diamants. Un mystiticateur se plut même alors à faire courir le bruit que ces épaulettes, plus éblouissantes que l'ordonnance
— même royale — ne le commandait, avaient une destination charitable qui ne devait guère entrer dans les vues de leur possesseur. La reine de Golconde ou la reine de Saba, à la tête d'une armée de Vésuviennes, n'eussent pas eu de plus belles épaulettes sur leurs belles épaules!
A Paris on fait retourner les passants quand on veut, en portant des haillons cyniques comme Chodruc Duclos, ou des gilets boutonnés de diamants comme le duc de Bfunswick. Et les passants s'arrêtaient ébaubis — a
dit un petit journal — devant cette figure amaigrie, longue, aux i)ommettes rosées, aux épais sourcils, aux yeux vifs, mais siugulièrement enfoncés, presque cachée tout à fait par une chevelure singulièrement longue, noire, lisse et pommadée ; figure bien connue d'ailleurs des habitués de tout grand bal, de toute fête officielle.
Mais, chut î Sachons nous arrêter à temps et ne nous égarons pas sur les traces de l'indiscret Dollingen qui, ayant laiseé dire dans son journal, la Gazette de Paris, que le duc de Brunswick jouait aux échecs dans sa loge pendant une représentation théâtrale, fut traîné en police correctionnelle par ce prince, qui lui demanda 40,000 francs de dommages-intérêts. Dix mille francs ! A peine le prix d'un d îs nombreux boutons du gilet de Son Altesse Royale...
Voilà comment on devient lion, à Paris.
Et maintenant, croirez-vous à l'existence de M. Baboo, de ce milliardaire qui faisait le voyage des Indes tout exprès pour avoir le plaisir de dîner avec le roi Louis- Philippe, et dont la polonaise de cachemire avait de si étincelants brandebourgs?...