LE ROI D'ARAUCANIE
Vous avez certainement lu les Nouvelles d'Edouard Ourliac et vous vous rappelez cette amusante farce du Souverain de Kazakaba.
— 2117 •— Nazarille et Pelloquin, deux amis, bohèmes parisiens, las de traîner leurs guêtres sur les boulevards sans y rencontrer le million philosophai, se décident un jour à voyager. Ils n'ont pas le sou : ils s'en passent. Comment s'embarqueut-ils sur le brick anglais la Belle-Jenny? Je n'en sais rien. Ils sont embarqués comme matelots : cela paiera leur passage. Où vont-ils? Où ira le navire.
Pendant la traversée, Pelloquin est triste; il regrette Paris, où Ton s'amuse même sans argent, et la Normandie, où l'on mange si plantureusement. Nazarille, un loustic, se moque de la tristesse de son ami et lui souffle des projets de décampade. Justement, la Belle-Jenny s'arrête sur je ne sais quel point de l'Australie, Melbourne peut-être. « Allons à terre! » dit Nazarille à Pelloquin. Mais Pelloquin, trop abattu, refuse. Nazarille s'esquive seul. A peine débarqué, il rencontre un roi détrôné, l'illustre Boungari, et sa royale épouse, qu'il salue respectueusement, quoiqu'elle soit noire comme une taupe et grosse comme feu mademoiselle Flore, des Variétés. Boungari, quoique détrôné, a conservé ses bonnes façons, et il remercie Nazarille de sa politesse en s'inclinant trois ou quatre fois et en balayant la terre du plumet qui lui sert de coiffure. Nazarille, qui respecte les reines, ne respecte pas autant les rois : il prend l'illustre Boungari à son service et l'envoie à bord de la Belle-Jenny quérir son ami Pelloquin, qui se décide enfin à le rejoindre.
Voilà nos deux amis réunis. La Belle-Jenny repart sans eux. Alors Pelloquin et Nazarille s'embarquent sur un baleiner à tout faire, mais français, auquel ils brûlent la politesse, comme ils l'ont fait au brick anglais, aussitôt
qu'il s'arrête pour faire de Teau. On se trouve dans le détroit de Torrès, devant une île inconnue : quinze hommes, parmi lesquels nos deux amis, sont chargés d'aller en reconnaissance dans l'intérieur de cette île. Nazarille, qui est flâneur, perd ses compagnons, et bientôt aussi Pelloquin. Resté seul, il est surpris et pris par les naturels du pays, qui sont fort laids, et conduit par eux vers leur reine, qui est hideuse. Nazarille s'attend à être mangé. Un sort plus cruel lui est réservé : la gracieuse Tripatouli — gracieuse par antiphrase, comme les Furies Euménides — lui a jeté son royal mouchoir, il faut qu'il l'épouse ou qu'il dise pourquoi au milieu des tourments les plus affreux. Nazarille aime mieux ne pas dire pourquoi et épouser l'épouvantable gracieuse Tripatouli. C'est ainsi qu'il devient souverain de Kazakaba. Pourquoi cette odyssée burlesque de l'ami de Pelloquin m'est- elle revenue à l'esprit à propos du roi d'Araucanie? Je ne saurais trop le dire, mais elle m'est revenue : malgré moi, en songeant aux aventures de l'ex-avoué de Périgueux, je songe à celles du souverain de Kazakaba.
Il était une fois à Périgueux un avoué répondant au nom de Antoine de Tounens. M. de Tounens était un homme fort considéré de tout un chacun, et un avoué dont le ministère avait été utile à beaucoup. Il aurait pu continuer à vivre ainsi dans sa ville natale, honoré, estimé, et, après de longs jours remplis d'exploits — pacifi(iues, — mourir regretté de tous. Mais l'ambition qui se joue autour du cœur humain, — circum prœcordia ludit, selon l'expression même du satirique Perse, -*»
rambition traversa la robe et le rabat de M. de Tounens et fit en lui ses ravages ordinaires. Le digne avoué avait lu quelque part cette fameuse plirase de Napoléon : « Je trouvai une couronne dans un égout, j'en ôtai les ordures et me la mis sur la tète,» et il s'était dit sans doute : « Puisque l'on ramasse des couronnes, c'est qu'il y en a qui traînent ; cherchons-en une et mettons-la-nous sur la tète, que cela coiffera mieux qu'un chapeau!... »
Et M. de Tounens, jetant la procédure aux orties, s'en alla, nouveau Jason, à la conquête de la Toison d'or de ses rès'es. Bonaparte avait trouvé une couronne dans l'égout, il ne fallait pas espérer en trouver une au même endroit, — ces chances-là sont trop rares. Le plus sûr était encore de diriger ses recherches sur un sol un peu plus vierge que le sol parisien, où les couronnes sont ramassées avant même d'être tombées, tant est considérable le nombre des compétiteurs. Au mois de juin 1858 M. de Tounens quitta la France, s'embarqua à Southampton sur un paquebot en partance jtour le Gliili^ et, le 22 août, il arrivait incognito à Coquimbn, en compagnie d'un ami qu'il avait associé à sa fortune et dont il devait faire son pr. mier ministre — le jour où il serait roi.
Vous voyez que j'avais quelque raison de songer à l'histoire du souverain de Kazakaba.
A Coqnimbo, l'ex-avoué de Périgueux, tout en vivant incognito, prit soigneusement ses petits renseignements, et, à tout hasard, se mit à étudier l'espagnol et le c/iiliduya, — la langue des conquérant? et celle de? conquis,
Il se trouvait sur le territoire d'une République qui n'était pas mûre encore pour la monarchie constitutionnelle libellée d'avance par lui; mais, à côté de cette république, il y en avait une autre qui lui parut devoir être moins rebelle aux projets qu'il avait formés. L'une, c'était le Chili ; l'autre, c'était l'Araucanie, qui coupe le Chili en deux. Les Caciques de l'une ne s'entendaient pas avec les Caciques de l'autre, les deux États étaient à couteaux tirés, — en leur qualité de voisins : bonne occasion d'amener une couronne au bout de sa ligne, en péchant dans cette eau trouble !
M. de Tounens se frotta les mains, apprit avec plus d'acharnement l'espagnol et le chili-duga, et rédigea la Constitution qu'il comptait donner à son peuple, — je devrais dire à ses peuples, car l'Araucanie en comprend quatre ou cinq, peut-être six, tous bien distincts : les MoliicheSy les Piunches, les Pvelches, les Builliches, les Pehuenches et les Ai/cas ou Araucans proprement dits. Ces peuples ont été de tout temps redoutés des Espagnols, qui n'ont jamais pu les dompter complètement, et leur voisinage est une source permanente d'hostilités tantôt repoussées, tantôt tolérées par l'impuissance du gouvernement. Ils sont divisés en tribus nomades et en tribus sédentaires, — ces dernières réunies entre elles par une sorte de fédération que préside le chef le plus expérimenté à la guerre, qui prend le titre de Toqî/i.
M. de Tounens voulait être le toqiii des Araucaniens, — un toqui constitutionnel, avec charte, mais avec couronne et manteau d'hermine. Ah 1 l'hermine et la cou-
ronne, il les lui fallait indispensablement, — et il comptait bien les avoir.
M. de Tounens mettait peut-être un peu tro[i de précipitation à s'emparer d'une république pour en faire son royaume. Peut-être ne connaissait-il pas bien les peuples qu'il voulait faire passer sous son sceptre. Il les voyait à travers le nuage d'or du poëme épique de Don Alonzo de Ercilla, V Araucaria^ que Cervantes compare quelque part aux grandes épopées de l'Italie, et il faisait de l'Araucanie une seconde édition de l'Arcadie — avant la conquête des Romains. La description qu'il en donne dans une brochure ornée de son portrait le prouve surabondamment. Pour un peu il eût dit des Araucaniens ce que Virgile dit des Arcadiens daus sa X^ églogue :
Soli cantare periti
Arcades
Et cependant les Araucaniens sont loin d'être aussi attrayants qu'il les peint. Je ne sais pas s'ils aiment la poésie et la musique, mais j'avoue qu'ils n'en ont pas l'air. Ils sont très-forts, mais très-laids. Visage aplati, large et cuivré, lèvres épaisses, crinière noire en guise de cheveux, yeux légèrement féroces, etc., etc., — enfin, les habitants de Kazakabal II ne leur manque que la gracieuse Tripatouli, — q'iis'airachait le bétel de la bouche pour le fourrer amoureusement dans celle de Nazarille...
Mais Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre. Quand M. de Tounens se crut ainsi suffisamment édifié sur les
mœurs des Moluches et renseigné sur les besoins des Huilliclies^ il fit ses malles et partit du pied gauche pour conquérir son royaume.
Hélas ! il est à craindre que le royaume de M. de Touneus ne soit pas de ce monde — ancien ou nouveau !
Donc vers la fin de l'année 1860;, suivi de son fidèle Pelloquin, — pardon ! de son fidèle compagnon, M***, — M. de Tounens franchit le Rubicon et du Cliili passa en Araucanie, où l'appelaient la voix du peuple et la volonté de Dieu. Vox popidi, vox Dei^ parbleu! toujours!... J'ajoute, pour être vrai, qu'un certain nombre de caciques^ gagnés — par la persuasion sans doute , — étaient les complices de ce pacifique conquérant, qui ressemblait si peu à Pizarre et à Fernand Cortez.
Une fois dans son royaume, l'ex-avoué devenu roi — de motu proprio — signifia à qui de droit ses titres à la couronne et lança assignation à venir le reconnaître à bref délai aux bons Puelclies et autres Moluches, qui certainement ne s'attendaient pas à tant de bonheur.
« Nous, PRINCE Orélie-Antoine de Tounens,
8 Considérant que l'Araucanie ne dépend d'aucun autre État, qu'elle est divisée par tribus, et qu'un gouvernement central est réclamé par l'intérêt particulier aussi bien que par l'intérêt général ;
« Décrétons ce qui suit :
Art. 1". Une monarchie constitutionnelle et héréditaire est fondée eu Araucanie ; le prince Orélie-Autoine de Tounens est nommé roi.
« Art. 2. Dans le cas où le roi n'aurait pas de descendants, ses liériliers seront pris dans les autres lignes de sa famille, suivant l'ordre qui sera établi ultérieurement par une ordonnance royale.
« Art. 3. Jusqu'à ce que les grands corps de l'Étal soient constitués, les ordonnances royales auront force de lois.
« Art. a. Notre ministre secrétaire d'État est chargé des présentes.
« Fait en Araucanie, le 17 novembre 1860.
« Signé : ORÉLIE-ANTOINE I".
« Par le roi :
« Le ministre secrétaire d'État au département de la justice.
« Signé : F. Desfont aine. »
Par le roi: Signé... Rien n'y manquait, — pas même, je me plais du moins à le supposer, le grand sceau de cire verte représentant, suivant la tradition, Sa Majesté Orélie-Antoine 1*'' dans ses habits royaux et assis sur son trône.
Quant à la Constitution, également et légalement signifiée à qui de droit par ministère de cacique, et qui suivit de près, comme vous le devinez bien, le précédent décret, je vous en donnerais volontiers copie — si elle n'était pas si longue. Vous la trouverez dans le dossier pubUé par M. de Tounens à son retour en France, après son expulsion de son Arcadie , non par ses Arcadiens mais par les Chiliens, qui , effrayés du mauvais bon
exemple qu'il se proposait de donner à leurs voisins, s'étaient empressés de l'arrêter, — grâce à la complicité de son valet de confiance, par eux corrompu à prix d'or,
— l'avaient jeté dans un cachot, et l'auraient fusillé sans tambour ni trompette s'il n'avait pas été fort heureusement réclamé à temps par le consul français.
Nazarille, au moins, avait eu le choix entre être mangé et épouser la gracieuse Tripatouli 1
Combien de temps dura le rêve royal de M. de Tounens? Un an à peine, puisque la proclamation à ses peuples est datée du 17 novembre 1860, — et rien ne prouve que l'intronisation ait immédiatement suivi, — et qu'il fut arrêté au commencement de l'année 1862.
Il sortit enfin de la prison des Angeles vers le milieu de cette dite année i 862 et s'en revint tout penaud en Europe, à Paris, où l'avait précédé le bruit de ses glorieuses aventures. Bruit fort peu flatteur ! Les Parisiens traitent sérieusement — en les guillotinant — les princes acclamés rois par eux ; mais ils traitent irrévérencieusement — en les fusillant de leurs ironies — les audacieux qui se sont passés de sa sainte ampoule et dont l'audace n'a pas été couronnée de succès. On fit des gorges chaudes de l'équipée de l'ex-avoué de Pcrigueux, on chausonna impitoyablement Sa Majesté Orélie-Antoine I^', redevenue Tounens comme devant, — et l'on ne se gêna pas pour considérer tout haut l'infortuné toqui comme un toqué!...
Voilà comment le roi d'Araucanie — et de Patagonie
— fut le lion de Paris.
Le prestige dont il avait cru entourer son nom s'é-?
clipsa à ce point, qu'un jour du mois d'octobre 1864 un vulgaire hôtelier osa le traîner sur les bancs de la police correctionnelle pour une misérable somme de 3,600 francs, montant de fournitures de bouche qu'il n'avait pu payer ! C'était prouver que le seul palais que possédât ce monarque déchu était celui par lequel avaient passé les aliments représentés par cette somme ridicule. Je me hâte de dire que les grands caciques qui commandent aux tribus des Puelches et des Huilliches s'étaient empressés d'aider Sa Majesté Orélie -Antoine I'^'' à désintéresser son impertinent créancier, — car , ainsi que le disait fort justement l'ex-avoué de Périgueux, Louis XI après Péronne et François I^"^ après Pavie n'étaient pas moins rois de France qu'auparavant.
0 misères des ambitieux !
A l'heure qu'il est, M. de Tounens, que son échec n'a point corrigé, rêve plus que jamais à conquérir l'Araucanie et à réédiûer son trône écroulé. Seulement cette fois, ce n'est pas incognito, sa valise d'une main et ses proclamations de l'autre, qu'il compte réintégrer le royaume d'où il a été indûment chassé : c'est, comme Pizarre et comme Fernaud Cortez, à la "tète d'une petite armée de partisans. Bonne chance , Majesté !
Bonne chance ! Mais si vous échouez de nouveau, vous aurez, je pense, le bon goût de ne pas venir faire panser en France vos plaies d'amour-propre blessé et d'ambition déçue. Nous avons vraiment antre chose à faire! Un roitelet de plus ou de moins sur la surface du globe n'a rien de bien intéressant pour des fils de jacobins. Bonne chance, souverain de Kazakaba.