LOLA MONTÉS
L'année 1841-42 ne fut pas précisément une année calme : de grosses tempêtes politiques la bouleversèrent d'un bout à l'autre et empêchèrent qu'on ne prît au fretin des événements l'intérêt qu'on a l'habitude d'y prendre à Paris,— où les petites choses occupent plus que les grandes, où l'on s'inquiète plus de Fapparition d'un clown que d'une déclaration de guerre à l'Autriche. Aussi ne faut-il pas s'étonner de l'accueil relativement tiède que les Parisiens de cette époque firent à une danseuse excentrique de la Porte-Saint-Martin, — dont l'excentricité consistait surtout à danser sans maillot.
Sans maillot ! Proh piidorf 0 dieux immortels 1 Qu'aurait dit le trop vertueux M. de Larochefoucauld, lui qui faisait rallonger d'un pied les jupes des danseuses de rOpéra? Ce qu'il aurait dit, je n'en sais rien ; d'ailleurs, s'il avait été directeur du théâtre de l'Opéra, il n'était pas directeur du théâtre de la Porte-Saiut-Martin, — et c'était à la Porte-Saint-Martin qu'avait eu lieu cette contravention aux règlements de police et aux plus simples lois de la décence.
Si les galantins de l'orchestre avaient été réjouis et enthousiasmés de cette innovation, il ne faut pas le demander. Pour beaucoup de gens vertueux d'ailleurs — et ailleurs ! — la meilleure comédie ancienne ou moderne, ce n'est ni V Avare, ni les Nuées, ni le Barbier de
Séville, ni les Faux Bonhommes : c'est le premier ballet venu, n'importe lequel, de n'importe quel théâtre, réglé par Petipa ou par Chose, oùil y a beaucoup de demoiselles court-vêtues, — le moins vêtues possible. Ils ne sont pas fâchés, ces honnêtes gens-là, quand au charme de la presque nudité ces aimables filles de l'air-là joignent une presque beauté. Oh ! alors, ils trépignent d'aise sur le velours de leurs stalles d'orchestre et applaudissent avec ivresse cette littérature chorégraphique avec laquelle rivaliseraient en vain le génie d'Aristophane et de Molière, et l'esprit de Beaumarchais et de Léon Gozlan. D'où le grand succès obtenu jadis aux Variétés par les poses plastiques de la troupe de madame Relier, et le succès plus grand encore obtenu — sur une scène particulière — par la même troupe de la même madame Relier...
Donc, les galantins chauves ou chevelus de l'orchestre de la Porte-Saint-Martin avaient applaudi à cette danseuse assez hardie pour rompre avec les traditions bégueules ; si les titis des troisièmes galeries eussent pu voir, eux, ils eussent certainement sifflé. Il est pour la morale, le titi!
On parla pendant quelques jours de cette révolutionnaire du corps de ballet, on se p.nssionna pour et contre elle, tant et si bien que son nom, inconnu la veille, franchit la rampe, puis la salle, et rebondit comme un volant sur toutes les raquettes du boulevard. C'était sans doute tout ce que voulait mademoiselle Lola Montés.
Lola Montés ! Ce nom sonne comme un coup de clairon et passe comme une flamme rose dans ma mémoire.
J'étais trop jeune alors pour avoir pu assister à son original début, mais je me rappelle le bruit fait encore par elle quelques années plus tard. Je revois encore sur les murs du grenier de Lisette — une Lisette qui lisait Musset ! — la lithographie de Gavarni représentant, dans un costume de fantaisie très-pittoresque, la danseuse de la Porte-Saint-Martin. Elle ressemblait pour moi à une héroïne de madame Sand ou de lord Byron, — Lélia ou Haydée, — et si je cherchais bien, je trouverais dans mes paperasses d'adolescent quelque madrigal incandescent en l'honneur de cette belle personne dont je ne connaissais pas alors les antécédents. A l'âge de Chérubin on s'inquiète bien, ma foi 1 des antécédents des femmes ! On ne leur demande qu'une chose : c'est de se laisser adorer — et de vous aimer un peu...
Les éplucheurs de réputations eussent cependant trouvé de quoi gratter dans les antécédents de mademoiselle Lola Montés, danseuse espagnole. D'abord elle n'était pas espagnole, puisqu'elle était née en Ecosse; ensuite elle ne s'appelait pas Lola mais Mary ; enfin elle n'avait pas dix-neuf ans, comme elle l'affirmait, mais bien vingt-trois ou vingt-quatre, — ce qui ne faisait pas graud'chose en 1842, mais pouvait devenir important plus tard.
Cette Espagnole d'Ecosse, — ou cette Écossaise de Séville, au choix, — quoique jeune alors, avait eu déjà de nombreuses aventures, de celles que raconte si gaillardement le bon La Fontaine dans la Fiancée du roi de Garbe. Elle avait beaucoup voyagé sur la carte d'Europe — et sur la carte de Tendre. Elle avait été en Espagne
puis eu Angleterre, puis dans l'Inde, puis en Belgique, puis en Pologne, puis en France. En Angleterre, elle s'était fait enlever par le capitaine Thomas James, auquel l'avait enlevée je ne sais quel midshipman, qui avait été lui-même supplanté par je ne sais quel prince indien, qui lui-même s'était vu sacrifié à je ne sais quel mylord...
Je m'arrête. Les gens friands d'aventures auront la bonté de chercher le reste dans les propres Mémoires de Lola Montés, jadis publiés par le journal d'Anténor Joly, et interrompus lors de l'entrée de M. de Lamartine dans ce journal.
Lola Montés avait donc beaucoup voyagé sur toutes les cartes, semant avec prodigalité sa jeunesse et sa beauté dans toutes les terres, — même dans les sols les plus ingrats. On a dit de l'argent : « Il est rond, c'est pour roiJer. » On le dirait tout aussi justement du cœur féminin. Celui de Lola Montés n'amassa pas mousse, à force de rouler ainsi. Madrid, Bath, Londres, Bruxelles, Varsovie la virent passer comme un météore, la cravache à la main, chanteuse, écuyère, danseuse, je ne sais plus quoi encore. Enfin Paris eut le bonheur de la posséder, une première fois en 1841-42, puis une seconde fois en 1844-45, où elle se rendit célèbre par ses débuts à l'Opéra — avec maillot, cette fois — et par ses relations avec Dujarier, le gérant de la Presse, tué en duel par Beauvallon.
Après cette déplorable affaire — où le rose de sa réputation s'était teinté de rouge vif, — Lola Montés quitta Paris, fit une courte apparition en Angleterre, et du pays
des guinées s'envola vers le royaume des florins, pour Munich. Munich, une ville que je ne peux pas parvenir à prendre au sérieux depuis que j'ai lu le Fantasio d'Alfred de Musset, et où il me semble que les habitants sont toujours eu train de rire de la confusion de Marinoni, le chambellan du prince de Mantoue, au moment où Fantasio lui enlève sa perruque au bout d'une ligne ! Ville de comédie et de fantaisie, — malgré sa pinacothèque où il y a de si beaux cartons de Cornélius !...
En attendant qu'elle habitât le palais de la princesse Elsbeth, cette fiancée à contre-cœur du ridicule prince de Mantoue, la belle voyageuse accepta un engagement pour le théâtre royal de Munich, où l'avait précédée le bruit de sa réputation. Le roi Louis eut occasion de la voir danser, et cela mit son vieux cœur en branle ; il devint amoureux de cette séduisante Salomé et voulut que dorénavant elle dansât — sans maillot — pour lui seul. Le 14 août 1847, une ordonnance royale, datée d'Aschaffeubourg, accordait à Lola Montés l'indigénat en Bavière ; puis, quelque temps après, des lettres-patentes la nommaient successivement baronne de Rosenthal et comtesse de Landsfeld...
C'est ainsi que la demoiselle Poisson et la demoiselle Vaubernier devinrent, l'une marquise de Pompadour, et l'autre comtesse Du Barry. Pour faire croire à leurs peuples qu'ils ne s'encanaillent pas en prenant des favorites, les rois les anoblissent : ils les font monter jusqu'à eux pour faire croire qu'ils ne descendent pas jusqu'à elles.
Une fois reine — de la main gauche, — avec une liste
civile de vingt mille florins, sans compter les épingles, Lola Montés gouverna. Chacun a son chien, comme dit Jacques-le-Fataliste. Le mari est le chien de sa femme, le premier commis est le chien du ministre, le ministre est le chien du roi, et le roi... Je me plais à supposer que la favorite avait déposé sa cravache en prenant le sceptre. Lola Montés, baronne de Rosenthal, comtesse de Landsfeld, clianoinesse de l'ordre de Sainte-Thérèse, n'avait pas les sympathies du ministère, ultramontain paraît-il : elle brisa les ministres qui osaient la blâmer, et les remplaça par d'autres plus libéraux et plus — indulgents. Ce nouveau cabinet, quoique libéral, mais uniquement sans doute parce qu'il était formé par les soins de la favorite, n'eut pas les sympathies des étudiants de Munich, un peu cousins-germains de Fantasio, l'honnête original. En février 184811 y eut des émeutes, une presqu'insurrection, non pas contre le roi Louis, mais contre la pseudo-reine Lola Montés. Le royal amant voulut à son tour s'insurger contre ses sujets révoltés; mais la Chambre des pairs lui fit comprendre l'imprudence et l'inutilité de cet accès chevaleresque et lui arracha un ordre d'expulsion. Pauvre vieux roi ! il aimait celle qu'on le forçait ainsi de chasser : il dut souffrir, — et il souffrit en effet, et ce ne fut pas de la blessure que lui fit le caillou qu'il reçut en allant rôder autour de l'hôtel de sa bien- aimée comtesse au moment de son départ. Si le sang lui coula du front, il ne le sentit pas, la blessure de son cœur criant tropr fort par la bouche de son inguérissable plaie. .. O misères de l'amour I
Que devint après cela l'illustre aventurière? Je ne sau-
rais le dire exactement ; mais cette affiche d'un théâtre de province, le théâtre de Nîmes, que je donne in extenso, nous en apprendra quelque chose. Il ne faut pas que la Postérité soit privée d'un document de celte importance .
Oyez, oyez, postériteurs 1