LA BERGÈRE D'IVRY
A cinq minutes de la barrière Fontainebleau, existait en 1 827 un marrhand de vins nommé Orry, — dont les homonymes peuplent encore le quartier. Il avait pour garçon de service un adolescent, Honoré-François Ulbach qui, avant d'entrer chez lui, avait passé une quinzaine de mois à Poissy et à Sainte-Pélagie comme vagabond. Malgré ces fâcheux antécédents, dus à l'abandon dans lequel sa famille l'avait laissé de bonne heure, son patron ne se plaignait pas de lui, et peut-être que sa vie, gâtée à son début, eût fini par s'honorabiliser tout à fait, si une femme ne se fût trouvée sur son chemin.
Cette femme était une humble servante, jeune, jolie et honnête, nommée Aimée Millot, et plus connue par les habitants de l'avenue d'Ivry — où demeurait sa maîtresse, la veuve Détrouville — sous le nom de la Bergère d'Ivry^ parce qu'on la rencontrait souvent avec un petit troupeau de chèvres qu'elle gardait, comme sainte Geneviève son troupeau de moutons, en lisant ou en travaillant. Aimée Millot n'avait jusque-là aimé personne, — non plus qu'Honoré Ulbacli : il la vit et elle se laissa adorer. Les rares passants que le hasard de leurs affaires ou de leurs promenades amenait sur le boulevard des Gobelins, souriaient malignement en contemplant ces deux jeunes gens devisant d'amour, assis côte à côte sur le revers d'une cuvette tapissée d'une
herbe épaisse que broutaient goulûment quelques chèvres; et plus d'un, parmi ces passants, après avoir souri, soupirait en songeant à l'avenir de félicités promis à ce couple entrelacé.
Mais les passants se trompaient en préjugeant auss favorablement de l'avenir de ces deux jeunes gens, — dont le bonheur ne devait avoir que la durée de l'éclair. Un matin, comme Honoré était seul dans le cabaret. Aimée Millot entra, rapportant — sur l'ordre de sa maîtresse — les petits cadeaux de fiançailles qu'il lui avait offerts quelques mois auparavant, c'est-à-dire une pointe rose, deux oranges et une bouteille de cassis. La veuve Détrouville, — qui avait passé l'âge des passions et qui condamnait, comme indigne, celle qui consumait le cœur du garçon marchand de vins, — cette veuve trop sage avait exigé ce sacrifice de sa servante, qui lui avait obéi, parce que les petits doivent obéir aux grands, les pauvres aux riches, les domestiques aux maîtres. Elle avait obéi, puis elle s'était sauvée, au fond peutêtre honteuse de la méchante action qu'on lui avait imposée; car, quelque rapidité qu'elle eût mise à se débarrasser de la bouteille de cassis, des deux oranges et du fichu rose, elle avait eu le temps de voir les larmes du pauvre amoureux éconduit par elle.
Honoré Ulbacli, orphelin pour la seconde fois, — puisqu'il perdait la seule affection qui l'attachât à la vie, — devint, à partir de ce jour, d'une invincible mélancolie. Son patron lui fit quelques représentations paternelles, puis quelques reproches mérités, et finalement, voyant qu'il négligeait tout à fait son service et
qu'il ne tenait nul compte de ses représentations ni ne ses reproches, de ses encouragements ni de ses menaces, il le renvoya. Ulbach prit ses hardcs et s'en alla rôder dans les environs de la barrière Croulebarbe, pour tâcher d'y rencontrer sa bergère et — qui sait? — de la fléchir. Mais il eut beau attendre sous les ormes, Aimée ne se montra pas ce jour-là, et il dut chercher un asile pour la nuit.
Il avait connu en prison deux chenapans, les fils Champenois, qui demeuraient avec leur mère rue des Lyonnais, la plus pauvre rue du plus pauvre quartier de Paris : il alla frapper à cette porte qui s'ouvrit sans peine, et on lui donna l'hospitalité. La mère et les deux fils étaient motteux. Ulbach, pour gagner son pain, fit des mottes avec eux, et cette existence, quoique pénible, il l'eût supportée sans se plaindre, habitué à pâtir qu'il avait été dès son enfance, si la chère et cruelle Aimée avait permis qu'il reprit avec elle, de temps en temps, les papotages amoureux d'autrefois. Aimée, c'était le soleil qu'il fallait à sa vie pour l'éclairer et larécbauÔer ; elle absente, tout était morne et froid pour lui. Il alla rôder de nouveau sur le boulevard des Gobelins, mais sans être plus heureux cette fois que la précédente. Tout au contraire, ce qu'il gagna à avoir abandonné la famille Champenois, ce fut de rencontrer un garçon de son ancien patron qui lui remit une lettre d'Aimée, — un congé en bonne et due forme.
Aimée, en signant cette lettre, avait signé son arrêt de mort. Quelques jours après, le 25 mai, dans l'aprèsmidi. Aimée achetait du grain dans une boutique de
l'avenue d'Ivry. Honoré entra, la figure bouleversée, les yeux égarés :
— Aimée, il faut que je vous parle ! dit-il d'une voix sifflante.
— C'est impossible; madame Détrouville m'attend pour le diuer, répondit la jeune fille eff'rayée.
Elle sortit eu grande hâte. Honoré la suivit à distance pt finit par la perdre de vue. Comme il ruminait en son esprit de sinistres pensées, il aperçut sur le boulevard une enfant nommée Julienne, chevrière comme Aimée, qui avait pour elle une afl'ection de grande sœur.
La présence de l'une annonçait ordinairement la présence de l'autre.
— Puisque Julienne est là, se dit Honoré, Aimée ne tardera pas à venir.
Vers trois heures et demie, en effet, la jeune servante de madame Détrouville apparut. Ulbacli, qui jusque-là s'était tenu caché derrière un gros orme, alla droit à elle et lui dit d'une voix où la prière dominait la menace :
— Pourquoi voulez-vous vous en aller de moi, Aimée? pourquoi ne voulez-vous plus que je vous fréquente ?
— Madame ne le veut pas, répondit Aimée, que cet accent mouillé de tristesse ne touchait pas ; madame ne le veut pas, parce qu'elle prétend que vous êtes un mauvais sujet...
— Un mauvais sujet, moi qui ne vous recherche que pour le bon motif 1
— Si, si, vous me trompez... Madame me l'a dit, et vous ne devez plus chercher à me voir : vous m'affichez...
— Oui, vous aimez mieux vous afficher avec des messieurs comme celui avec qui je vous ai rencontrée un dimanche...
— C'était mon cousin germain... et d'ailleurs, je sors avec qui je veux; cela ne regarde personne.
Puis, voyant Honoré se rapprocher d'elle d'un air sombre, et désireuse de couper court à un entretien qui débutait si mal, Aimée dit à la petite chevrière, sa compagne :
— Julienne, va donc me chercher une tasse d'eau au regard, y ai soif... Ensuite nous rentrerons, car il va faire de Torage...
Un grondement de tonnerre confirma les paroles de la jeune fille, qui resta seule avec Ulbach, qui la regardait toujours d'un air sinistre. La petite Julienne revint, une tasse pleine d'eau à la main , et la présenta à Aimée . Celleci se disposait à boire lorsque, d'une voix qui grondait comme le tonnerre. Honoré l'en empêcha en disant :
— Vous ne boirez pas 1 vous m'écouterez !... Voyons, Aimée, est-ce bien vrai que tout est fini? ajouta-t-il d'un ton plus doux, presque suppliant.
Sans rien répondre. Aimée s'éloignait — de plus en plus effrayée des menaces du temps et de celles de son amant : celui-ci la retint d'une main, et, de l'autre, il la frappa de plusieurs coups de couteau.
— Tu ne t'en iras pas, maintenant ! cria-t-il avec une rage sourde, en frappant encore, en frappant toujours.
Aimée Millot tomba en murmurant :
— Au secours I
La petite Juliejine qui, d'abord épouvantée, avait fui.
se rapprocha nstinctivement d'elle pour la secourir.
— Ma mie Julienne, lui dit Aimée dans un dernier souffle, je suis morte; va chercher madame...
La petite fille, rassemblant aussitôt son troupeau de chèvres, s'éloigna en grande hâte dans la direction de l'avenue d'Ivry, — sans oser regarder derrière elle.
L'assassin n'était plus là, pourtant. En voyant tomber sa maitresse, et comprenant que, des cinq coups frappés en pleine poitrine, il y en avait au moins un « de bon, » il s'était enfui terrifié, — sans oser, lui non plus, regarder derrière lui. Il s'était enfui, abandonnant ce pauvre cher cadavre dont l'eau du ciel allait bientôt laver les plaies sanglantes, et résolu à en finir avec la vie par ses propres mains plutôt que par celles du bourreau.
La nouvelle de ce crime circula rapidement dans Paris, qui s'intéressa à la victime — et même à sou meurtrier, parce qu'il s'agissait là d'amour et de jalousie, et que les passions sont une chose si extraordinaire à notre époque bourgeoise, où tout est plat, mesquin et fade, qu'on est disposé à s'émerveiller et à absoudre quand l'une d'elles éclate en plein jour et en pleine rue. Un assassin n'est pas un homme comme un autre ^ dal tout le monde ne saurait pas tuer !
Houoré Ulbach et Aimée Millot devinrent donc les lions du moment et remplacèrent la girafe dans les préoccupations admiiatives des Parisiens. Ils étaient jeunes tous deux. Aimée était une bergère, Honoré était un enfant trouvé; si elle était morte, il s'était tué, — on le supposait du moins : quelle dramatique et inté-
ressaute histoire pour les badauds de la grande ville !
Honoré cependant ne s'était pas tué ; tout le courage qu'il avait en lui, il l'avait dépensé à frapper la seule créature qu'il aimât au monde, il ne lui en restait plus assez pour se frapper lui-même. Cruel envers une femme, il était lâche envers lui-même; ou plutôt les ressorts de son âme étant détendus, il ne songeait pas plus à s'ôter la vie qu'à la défendre, — tout lui étant désormais indifférent.
Et la preuve, c'est qu'après avoir erré çà et là pendant huit jours, — sans se douter du bruit que faisait son crime et du chemin que faisait son nom accolé à celui d'Aimée, la douce vierge plébéienne, — il se présentait délibérément, le 3 juin, devant un commissaire de police et s'avouait l'auteur de l'assassinat commis, le '25 mai, barrière Croulebarbe.
Il comparut, le 27 juillet, devant la Cour d'assises de la Seine et fut condamné à la peine de mort, qu'il subit, résigné, le 10 septembre suivant.
J'ai vu, dans mon enfance, le petit tumulus élevé sur le boulevard des Gobelins à la mémoire de la « bonne amie » du pauvre Ulbach, et je me rappelle les frissons de terreur qui s'emparaient de moi en songeant à cette aventure ainsi dénouée, dont je ne comprenais pas alors le sens doublement dramatique. Le tumulus a disparu depuis longtemps — et aussi le souvenir de la Bergère d'ivry et de son assassin.