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LA CONTEMPORAINE

Les dernières années de la Restauration furent fécondes en Mémoires^ c'est-à-dire en autobiographies où les personnages publics, fameux ou non, accusés ou seulement soupçonnés de n'importe quoi, éprouvèrent le besoin de se rendre blancs comme neige — et de rendre leurs ennemis noirs comme charbon.

Les Mémoires authentiques prenaient si bien, que certains libraires durent songer à servir aux lecteurs affamés de révélations des Mémoires apocryphes, rédigés avecplus ou moins de vraisemblance, plus oumoins d'esprit et plus ou moins d'orthographe.

Les Mémoires d'une contemporaine^ ou Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages delà République, du Consulat, de l'Fmpire, etc. (publiés en 1827-1828), furent de ce nombre, — c'est-à-dire une pure spéculation de librairie de Ladvocat, qui avait confié la rédaction de ces huit volumes in-S" à des hommes de lettres de sa connaissance, les deux premiers à M. Lesourd, les autres à M. Malitourne, à Charles Nodier, à M. Amédée Pichot, et à je ne sais plus qui encore. Quant à la Contemporaine, elle n'avait rien rédigé du tout, trouvant déjà bien joli d'avoir fourni les notes — et les calomnies — à l'aide desquelles ces huit volumes avaient pu être fabriqués.

Le succès vhit, et de nouvelles éditions furent faites,

qui popularisèrent l'ouvrage et le nom de son auteur anonyme. Ou se demandait de tous côtés quelle pouvait bien être cette mystérieuse aventurière à qui tant d'illustres personnages avaient à tour de rôle, et même concurremment, jeté le mouchoir : Pichegru, Moreau, Ney, Duroc, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, le duc de Kent, le général Castanos, Talleyrand, le roi Ferdinand Vil, et même l'empereur Napoléon, — une singulière salade de sonv^enirs amoureux, faite pour donner mie indigestion aux cœurs délicats! On se demandait cela sans parvenir à être édifié complètement.

Il y avait de quoi errer, en effet, car cette Contemporaine de tant de contemporains s'appelait de plusieurs noms à la fois. Tantôt c'était madame Elzelina Tolstoï, fille ou femme d'un prince russe ; tantôt, madame Van Eylde, ou Jonglie, femme d'un riche Hollandais ; tantôt enfin, madame Ida Saint-Elme, seul nom sous lequel elle soit restée connue — comme veuve de la grande armée. L'ironie, admirablement trouvée, est de Colnet, qui n'a pas toujours eu autant d'esprit en si peu de mots.

La Contemporaine n'était plus jeune, puisque, de son propre aveu, — et l'on sait que les femmes falsifient toujours leur extrait de naissance, — elle était née en 1778. Mais elle avait connu — bibliquement — tant d'hommes fameux à différents titres, qu'elle ne pouvait pas ne pas devenir fameuse à son tour. Et elle le devint vite, je vous en réponds! Quand les Parisiens se mettent à s'engouer de quelque chose ou de quelqu'un, ils n'y vont pas par quatre chemins pour prononcer leur fiât lux sur la chose

ou la personne obscure eueore hier. Songez donc ! une femme qui avait été à lu et à toi avec des tètes couronnées! qui avait passé ses blanches mains dans les cheveux de tant de guerriers, de tant de diplomates, de tant de princes ! Une femme à qui Talleyrand avait mis des papillotes avec des billets de banque — à une époque où la banque n'existait pas encore, double mérite ! Il y avait là de quoi affrioler le public et achalander les cabinets de lecture de Paris !

Il y avait de quoi, en effet. Le sens moral est rare partout, et peut-être à Paris plus qu'ailleurs. Paris est une capitale facile, — dans l'acception impertinente du mot; pourvu qu'on parvienne à l'amuser, à la distraire, à lui faire plaisir, elle n'en demande pas plus long à son amuseur, à son bouffon, à son joujou, qu'il soit taré ou en carton, perdu de vices ou cousu de fils blancs.

Paris est une gueuse, je ne lui mâche pas l'épithète. Au lieu de les lire, il devrait jeter au feu les livres de la nature de ceux de madame Ida Saint-Elme ou Tolstoï, et condamner leurs auteurs au mépris au lieu de les condamner à la réputation. Quand un homme a obtenu d'une femme ce qu'elle a de plus précieux — et ce qu'elle accorde, cependant, comme si cela n'avait aucun prix pour elle et qu'elle put en racheter au premier bazar venu, — l'homme a le devoir de se tau'e, de garder son bonheur pour lui seul, il n'a pas le droit de le clamer à l'univers. Je parle du galant homme. Eùt-on une liste de mille e tre, comme Don Juan, cette liste doit rester inédite, malgré les démangeaisons de publicité que cause en pareil cas la vanité. La garantie de l'hon-

ïïonv des fnmmes est dans la discrétion des hommes : nous ne sommes dignes d'être aimés qu'à cette condition formelle que personne ne saura que nous le sommes ou que nous l'avons été. Tout indiscret est un goujat, et si j'étais femme et qu'il fût roi, je n'en voudrais même pas pour mon cocher; les laquais ont du tact, au moins, et ils savent mettre, quand il le faut, à leurs lèvres un cadenas dont ils vous confient la clé.

Que dire, donc, d'une femme qui, au lieu de l'enfouir dans l'ombre de son alcôve, avec la rougeur de sa pudeur au pillage, publie à son de trompe le nom de son amant? Pour vous, pour moi, pour les gens honnêtes, c'est une dévergondée ou une folle. Oui, il est des cas où cette audace est de la folie. Mais où l'audace devient du cynisme et la folie de l'impudeur réelle, c'est quand, après avoir publié le nom de son premier amant, cette femme publie celui de son deuxième, de son troisième i de son dixième, — et ainsi de suite jusqu'à je ne sais plus quel chifi're formidable, celui enfin qui avait valu à madame Ida le titre de veuve de la grande armée! N'est-ce pas monstrueux?

Mais je suis un Huron — un Iroquois plutôt — d'aller ainsi donquichottiser eu l'honneur de cette Dulcinée du Toboso qu'on appelle la Morale ! Elle est assez grande fille pour se défendre elle-même du bec et des ongles, si cela lui convient. Laisse couler la rivière, mon ami : tu te noierais à la vouloir endiguer sous prétexte qu'elle déborde. Laisse couler la rivière de la bêtise humaine!

La Contemporaine avec ses Mémoires saupoudrés de scandale en guise de sucre, devait être goûtée à Paris.

„ 44 — et elle le fut, je l'ai dit. Pendant un temps assez long elle fut lionne. Concurremment avec d'autres lions — car la ménagerie parisienne est toujours richement approvisionnée de ces sortes d'animaux- là — on parla d'elle dans les salons et dans les journaux, en 1827, en 1828, en 1829, en 1831, en 1832 (à propos de son procès avec M. de Touchebœuf diffamé par elle), éri 4833 où elle publia Mille et une causeries (1), et même en 1834, année de ses Dernières indiscrétions (2 vol. in-8o).

A partir de 1834 son étoile pâlit; elle immergea bientôt dans les brouillards de l'oubli. Ses démêlés avec Victor Bobain, en 1841, à propos de lettres publiées alors par la France et la Gazette de France^ appelèrent encore sur elle l'attention de la foule, qui toujours bée aux canards, — mais ce fut durant quelques instants seulement. Elle quitta la France sans qu'on songeât à la retenir, et, quand elle mourut à Bruxelles, en 1845, c'est à peine si les journaux parisiens lui consacrèrent une ou deux lignes à l'article Nécrologie.

C'était déjà tropl On n'en a pas consacré autant à Sauvage, l'inventeur de l'hélice, mort de misère et de chagrin en 1857.

(1) Pourquoi pas Mille et trois comme don Juan? Il est vrai, cela n'eût été significatif que pour les délicats, tandis que pour la foule, Mille et une causeries, c'était plus... Galland.

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