CHAPITRE II LA POESIE GNOMIQUE
Les Hindous sont grands amateurs de sentences brèves et bien frappées, et le genre poétique dit Ntti-Çâhtra « règle de conduite » abonde dans leur littérature. On peut le diviser en deux variétés: ouvrages d'un seul tenant, attribués avec certitude ou suffisante vraisemblance à un auteur unique; et recueils factices, compilés un peu partout, soit que le compilateur se donne ou non pour l'auteur. Mais il ne faudrait pas s'y tromper : les uns n'onl pas plus d'unité que les autres; il- se sont tous épargné, comme La Bruyère, l'art difficile des transitions; il serait fort oiseux de se perdre à la recherche de la suite d'idées qui aurait pu présider a l'enchaînement des sentences ; l'essentiel est que cbai une soit vraie ou du moins spécieuse, piquante s'il se peut, et élégamment enfermée dan- un qua train au balancement symétrique.
On pressent, dès lors, et au surplus l'on ;i déjà vu que, tout en portant un nom spécial, ce genre ne
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se distingue pas très oettemenl <le celui que visait la seconde partie du précédent chapitre. Certains historiens littéraires placent côte à cote Bhartrhari et Amant, et ils n'ont point tort: la seule différence est, qu'Amaru est erotique tout entier, et Bhartrhari pour lr tiers seulement de son œuvre; mais, là où il l'est, il déploie autant de sensualité, de passion et de lyrisme qu'aucun des élégiaques les plus goûtés, et Ton doit dire qu'il serait le plus grand des lyriques, s'il n'était avant tout le premier desgnomiques et s'il n'y avaiteu un Kâlidâsa.
Poèmes gnomiques.
L'on ne sait rien de Bhartrhari, non pas même l'époque de sa vie : si d'aventure on l'identifie à l'auteur du Bhatiikâvya p. 211), il faut le placer vers le VIe ou VIIe siècle', soit donc un peu après Kâlidâsa. Le poème qui l'a illustré se compose de trois centaines de stances classées sous trois rubriques, à nos yeux, peu compatibles.
I. Çrûgâra-Çataka « Centurie de l'amour ». — Quelques stances de ce livre, il va sans dire, seraient intraduisibles autrement qu'en latin ; mais,
1. D'après un synchronisme récemment établi, il serait mort vers 650.
POÈMES GNOMIQUES OS
presque sans choisir parmi les autres, il est facile d'y rencontrer une peinture vive, une pensée ingé nieuse, an vers irréprochable.
(11 1 il faut que l'Amour soit devenu esclave -mus le froncement de ces gracieux Bourcils; car il accourt partoul où le dirii-"- le regard <l<- la belle enfant.
(23) Privé de -a vue, on borne ses souhaits à la revoir; mai-, dès qu'on l'a revue, nu voudrait l'enlacer de sesbras; et, lorsqu'on l'aétreinte, la belleaux longs yeux, "ii désire de tout sou cœurque l'embrassement n'ait pas 'I'1 lin.
35) Ils ont bien quelque char 1'- loisirs et les
jni\ auprès de la bien-armée; l'oreille se plaît à la voix tendre des coucous chanteurs ; l'un aime la tonnelle fleurie, et l'autre, l'entretien des grands poètes; ceux ci. les rayons de la lune, et à ceux-là les belles nui!-- d'automi nivrent les yeux et lecœur.
(:'.S) Les jeunes Mlles aux yeux 'le gazelle, aux mains humides «lu clair suc du santal, les bains, les ûeurs, le clair 'le lune, le zéphir, les fleurs encore, et une terrasse éclatante 'le blancheur, ce sont, en été, le- aiguillons de l'amour.
i.Mn il emmêle leur chevelure, les fait cligner 'le L'œil, donne des saccades à leurs vêtements, hérisse leur peau fine, les enlace étroitement, s'amuse 'le leurs Eris- Bons, et poursuit sans trêve leurs lèvres que convulsé un souci murmure: lèvent de la s;ii-.>u fraîche les traite comme l'amant ses maltresses.
(62) l.'- Bavant même, -m celui qu'illustra sa vertu, et celui qui a pénétré le mystère de l'âme universelle, trouve rarement le bonheur en ce monde, ou se tordent [ee lianes des Bourcils qui ombragent de beaux yeux, clefs qui lui ouvrent la porte de la cité infernale. (73J si l'on entend son nom, on souffre mille peines;
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à la voir, la raison s'égare; à L'effleurer do doigt, on perd conscience : comment donc peut-on l'appeler la bien aimée?
Terminons sur cette maxime désenchantée, qui
pourrait servir de transition au livre suivant, si l'art de Bhartrhari ne dédaignait les exigences de notre pauvre logique.
II. Nîti-Çataka « Centurie de la bonne conduite » ou de la sagesse mondaine. — Cette section, ainsi qu'on doit s'y attendre, se recommande moins par l'élévation du ton et des idées, que par un bon sens aiguisé, parfois joliment relevé d'une pointe d'humour.
(B. 105)' On persuade aisément un ignorant, plus aisément encore l'homme de grand savoir; mais celui qui a tâté d'un peu de science, Brahmâ lui-même n'en viendrai! point à bout.
(32) Aux enfers, la dignité de caste! plus bas encore, le chœur des vertus ! au fin fond de l'abîme, les bonnes mœurs ! au feu la noblesse héréditaire ! et que la foudre écrase le courage! Mais que l'argent nous reste ! l'argent, sans lequel toutes ces belles choses ne valent pas un fétu.
(41) La fortune ample ou mince que le Créateur a inscrite sur ton front, tu l'atteindras à coup sûr, fussestu au désert; et, fusses-tu aux mines d'or du Mêru, tu n'en acquerras pas davantage : à quoi bon, dès lors, te tourmenter et t'humilier à conquérir la faveur des
1. Les chiffres précédés de l'initiale B. renvoient à l'important recueil alphabétique de 7(il3 stances édité par Bôhtlingk sous le titre de Indische Sprâche (2e édition, St-Pétersbourg et Leipzig, 1870-73).
POÈMES GNOMIQUES 831
puissants*? Une cruche ne puise pas plus d'eau à la mer que dans un puits'.
M L'homme modeste esl an pauvre d'esprit, Le dévot un hypocrite, L'honnête homme un faiseur, le héros un barbare, L'ascète un imbécile, L'expansif une bonne bête, L'énergique un orgueilleux, L'éloquenl un bavard, Le prudenl un indécis : dites moi quelle est La \ ertu d'entre les vertus que la malice humaine ne par \ tenue à salir !
Mil Com L'ombre avanl midi el l'ombre au baisser
du jour, telles Boni Les amitiés que forment les mé
chants el celles qui unissent les bons: l'u Liminue,
L'autre B'accrolt, :^ ec le temps.
;,; i ni- goutte d'eau tombe sur un 1er rouge, on n'en voil plus trace; sur la feuille d'un lotus, elle pevêl l'éclat d'une perle; s;, smb l'astérisme Svâti*, elle pénètre dans une coquille marine, elle devient perle
vraiment: c'est 1'- contact d'autrui qui I en relief
uns aptitudes, mauvaises, médiocres ou hautes.
(65 |.,- soleil Eail épanouir les lotus de jour, La Lune