‹ Les littératures de l'Inde; sanscrit, pâli, prâcritChapitre 125 sur 130 · Ce personnage parle sanscrit : voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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LA COMEDIE ÉROTIQL'K 301

Mâlavikâ paraît et chante un couplel prâcrit d'ardente passion. < ra la comble d'éloges, et le roi croit comprendre qu'elle répond à son amour. Au moment où ''llf va se retirer, Gautama l'arrête et se livre à quelques facéties, d'ailleurs de fort bon goût, uni quement pour permettre au roi de la contempler plus longtemps. Mais il n'est si belle fete qui ue finisse: l'autre maître de ballet réclamée son tour son audition ; quelle corvée 1 le roi est trop poli pour s'y soustraire. Heureusement, on annonce de la couj lisse que " le divin soleil est montée mi-ciel ». et le barde chante :

« C'esl l'heure accablante où lea flamants roses.

Parmi les fleurs d'or aux étangs écloses,

Ferment à demi leurs j eux indolents,

Où \ iennent de loin couvrir la terrasse

Les ramiers lassés, que le soleil chasse,

En larges essaims, des combles brûlants;

Le paon altéré, la crête dressée,

Happe 'Mi Bautillant la flne rosée

Que la lii-isi- égrène autour du jet d'eau.

• » Soleil ! ô Roi ! régnez Bur le monde,

Versez à l'em i vol re ardeur féconde,

De vos clairs midis l'éclat esl sibeau!»

On lève la séance: \r roi va rêver à Mâlavikâ,

et < iantaiiia. >e entonner la panse.

Acte III. — Au jardin : le petit monde de la cour potine ferme sur l'aventure. Entre le i<>i avec Gautama: confidences, concetti, stances lyriques ou

de-eriptives d'un charme précieux. Tout à coup,

908 LES LITTERATURES l>K L'INDE

dans un bosquet, ils aperçoivent Mâlavikâ avec une île ses compagnes. Que s'est il passé? l'ourle comprendre, il faut savoir que, selon une supersti tion hindoue, certains arbres ont besoin, pour épanouir leurs fleurs, du voluptueux contact d'une jeune femme. ( h l;i reine, qui s'apprêtait à honorer de cette faveur une des merveilles du parc, l'açôka doré, est tombée de l'escarpolette, jeu très i^oûté des belles daines de tout âge, et s'est blessé le pied: elle y envoie donc Mâlavikâ à sa place, et une autre suivante pour lui farder et parer les pieds; car il faut bien des cérémonies avec ces végétaux-là. — Tout en posant le fard et les bijoux, la futée, qui est dans les intérêts du roi, taquine doucement Mâlavikâ sur son amour. Le roi assiste à toute la scène, et je laisse à penser son émoi. A la fin, lorsqu'elle se penche sur le bel arbre et le caresse, il n'y tient plus, sa jalousie et son désir éclatent en un'transport impétueux :

« Vieil arbre morose,

Quand sur toi se pose

Ce mignon pied rose,

Frais lotus en fleur,

Où sur la cheville,

Cliquette et scintille

L'anneau qui sautille,

Frelon querelleur,

Si dans ta ramée

La sève charmée

En gerbe embaumée

Tardait à jaillir,

I \ C0M1 DU l ROI [Ql I 309

En \ ain Le doux rêve Que poursuit sans 1 i->"\ e La puberté brè\ e T'eût fait tressaillir. »

Mais l'aborder, comment? L*' bouffon s'en charge : il lui va conter une bourde, et la conver sation s'engage, presque aussitôt interrompue par l'irruptioD d'Irâvatî, la jeune favorite. C'estune tempête: les suivantes sont interdites; Gautama voudrait bien être ailleurs; le roi se fait très humble, il implore son pardon, elle le lui refu — ce qui le met à l'aise pour recommencer.

Acte IV. — Gautama apprend au roi qu'à la nouvelle de l'esclandre la reine Dhârinl a fait mettre au cachot Mâlavikâ et sa compagne. « I [élas ! " soupire le pauvre amoureux,

(< Le '-"U i cha ateur et l'abeille acl i\ e,

Qui Bur les manguiers à la fleur hâtive, Paisibles rivaux, faisaient leur moisson, \u creux d'une souche informe et ridée < » ri t fui de concert La cinglante ondée Qu'amène le \ en< d'arrière saison. ••

Comment les tirer <\<- là? C'est encore affaire à Gautama. !-'■ roi va saluer la reine et s'informer de sa foulure; mais à peine sont il- ensemble que le bouffon entre «mi criant ;'i tue tête : il a été mordu par un serpent, il montre la marque des deux crocs

qu'il s'est faite avec u louble épine. Scène de

< 1 • -un in-, de terreur sincère, de frissons burlesques;

•:i(i LES LITTÉRATURES DE L'INDE

allées el venues', au boul desquelles on Eail savoir que le sorcier-médecin a besoin, pour ses conjura lions, d'un anneau à chaton gravé représentant un serpent. El justement, la reine en a un2 : elle le

prête, en rec< nandant de le rapporter tout de

suite; on n'y manquera pas, le temps seulement d'aller délivrer les prisonnières, car la geôlière a reçu la consigne de les garder jusqu'à présentation de cette bague.— Le roi et Mâlavikâ se rencontrent ensuite dans un pavillon du parc. L'heure des aveux timides est passée : ils s'aiment, ils le savent, et le roi se fait pressant et tendre, réservé pourtant toujours et respectueux :

« Pourquoi ce trouble. ô belle,

Et ce regard baissé,

Devant l'amant fidèle

Qu'une attente cruelle N'a point lassé?

Exaucez sa prière,

Acceptez son appui :

Que votre beauté fière,

Liane printanière, S'enlace à lui ! »

1. Kâlidâsa s'est rencontré avec notre Molière : au moment où l'on emporte Gautama qui tremble la fièvre, il se tourne vers la reine: « Madame, que j'en réchappe ou non} daignez me pardonner l'offense que mon dévouement au roi m'a fait commettreenversvous.» Et ledrôle récidive l'offense en cet instant même! N'est-ïl pas plus plaisant que Scapin?

2. Constatons ici L'art des préparations : le spectateur a, dès le début, appris l'existence de cet anneau, par la conversation des deux suivantes, dont l'une allait le porter à réparer au joaillier de la cour.

LA COMÉDIE ÉROTIQl E 811

Pendant ce tei n |»-. le «jros (iautama s'est endormi contre la balustrade du pavillon. Entre [râvatî, accompagnée d'une suivante, qui, pour faire une niche au bouffon, le pousse avec uu bâton tordu qui ressemble à un serpent. 11 s'éveille : terreur, non jouée, cette fois ; le roi et Mâlavikâ accourenî .•m cri qu'il pousse; Irâvati bondil à ce nouvel outrage, et l'on ne sait comment tout cela Unirait, si la nouvelle d'un petit accident ne venait séparer les ri\ aies.

Acte V. - L'intermède du début nous appren que l'açôka a magnifiquement fleuri et qu'en récompense la reine a promis à Mâlavikâ unefaveur. On annonce aussi que l'armée du roi a remporté une grande victoire : dithyrambe- de- bardes de cour. Bientôt parait le roi, toujours soucieux ; puis la reine avec sa suite, et Mâlavikâ en toilette d'épousée. < !oup de théâtre : deux jeune- captives, amenées au roi parmi le butin conquis, se pros ternent aux pieds de Mâlavikâ en l'appelant « princesse »>. La nonne, alors, révèle la vérité: oui, Mâlavikâ est fille de roi; enlevée par des brigands, elle a été réduite en esclavage... Nouvelle péripétie : le lil- du roi, préposé à la garde du cheval sacré (cf. p. I 10), a mis en Euite une bande de Yavanas qui tentaient de s'en emparer. Dans l'allégresse générale, la reine fait demander à Irâvati la permission d'unir Mâlavikâ au roi : il ne dérogera pas, puisqu'elle est de uaissance royale.

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Muet ravissement des amants, encore quelques facéties du bouffon, el la prière finale :

» Protège nous, Durgâ : puissent tes mains propices Sur mon penple et sur moi répandre leurs bienfaits ! Puissions-nous prospérer sous tes divins auspices. Et de ims ennemis triomphera jamais! o

Vérité des caractères, piquant des situations, comique de bon aloi, esprit, humour et grâces du langage, poésie émue et versification opulente, tout concourt dans cette œuvre délicieuse, " naïve comme une idylle de Théocrite, artificielle comme une comédie de Shakespeare ». ai je dil ailleurs, et telle cependant qu'on n'en saurait, je crois, trouver l'exact équivalent en aucune littérature. Observons* jusque dans lés plus petits détails, la délicatesse de l'auteur : son Ir;ï\ati, malgré ses emportements, est un caractère sympathique; il a eu soin de ne la point faire reparaître au Ve acte; il a senti que son humiliation nous gâterait le beau triomphe de l'héroïne. Et, comme le génie transfigure les conventions mêmes auxquelles il se plie, au milieu de ci'- amours sensuelles et à fleur d'épiderme, il lui est échappé des cris de passion vraie qu'on attendrait en vain de ses pâles imitateur- :

« Si le cœur est glacé pour qui brûlent nos flammes, Fi de la volupté qui n'unit point les âmes ! Mieux vaut, mieux vaut la mort qui dans son giron noir Berce des vrais amants 1 éternel désespoir!

Est-ce un blasphème? Je l'écrirai pourtant : par

LA COMÉDIE ÉROTIQ1 I :;|:;

certains côtés, et surtout parce que La fable en est puremenl humaine, le Mâlavikagnimitra me paraît supérieur à Çakuntalà.

Étant donnés ce mérite hors lignée! les habituel littéraires des Hindous, ou ue s'étonnera donc poinl qu'il ;iii été plusieurs fois refait. Le roi ! larsa, à lui tout seul, l'a refait deux fois, dans sa Ratnâvaliei sa Priyadarçikâ, toutes deux en quatre actes et intitulées d'après les uoms des héroïnes. Dans la première, il a ajouté de son crû une dramatique tentative de suicide de Ratnâvalî, et un faux incendie, allumé par la fantasmagorie d un magicien, qui donne au roi l'occasion de déployer sa vaillance en croyant sauver celle qu'il aime. Dans la seconde, l'exhibition scénique de la jeune actrice se complique de ce que le roi déguisé lui donne la réplique devant la reine elle même, que leur jeu trop passionné trouble et inquiète vague ni. Rien de tout

cela n'exigeait un puissant effort d'invention. Le talent de l'imitateur et le goût du fin lettré sont

indéniables : mais 'egrette de les voir se dissiper

en vains pastiches.

Au siècle suivant, Râjaçék hara, lui aussi, a refait deux fois le MûlaA ikAgnimitra : d'abord, en sanscrit et en quatre actes,dans la Viddhaçàlabhahjikâ •• la Statue1 », dont les ressorts, toutefois, sont quelque peu différents, d'ailleurs absurde ment compliqués :

l. ( nifle le mol çulabhanjikâ. Le sens de

l'épi thè te ' iddha n i si poinl clair

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puis en quatre actes el en prâcrit, dans la Karpù ramafyarî, sur laquelle il convienl d'insister en terminant, ue Eût ce que pour donner encore un spécimen d'une œuvre exclusivement prâcrite, el pour jeter an jour définitif sur l'innocente pillcrie que l'Inde littéraire en est venue à envisager comme un pieux devoir envers les modèles an ciens et célèbres.

A la cour du roi Candapâla, on fête joyeusement le retour du printemps, le roi et la reine échangent des stances de congratulation, les bardes chantent les grâces de la nature renaissante, et le bouffon Kapiùjala. qui s'en veut mêler, se fait vertement relever par une suivante à la langue leste, qui au surplus trouve à qui parler. Sur ce, l'on annonce la visite d'un grand enchanteur : c'est un voyant civaïte, qui entre, un peu gris, en fredonnant un couplet que j'ai déjà cité (p. 11(5) et d'autres non moins folâtres' ; après quoi, il prend son grand sérieux pour exalter son art :

(( Là lune, à ma voix, descend sur la terre.

Le soleil s'arrête au sommet des cieux ;

Je commande aux morts, aux démons, aux dieux :

L'impossible, allons, j'en fais mon affaire! »

1. En voict un, fort dansant, et bien joliment traduit en anglais par M. Lanman :

Gods Visnu and Brahm and the others may preach Otsalvation by trance, holy rites, and the Vedies. ' T was Umâ's tond lover alone that could teach i - salvation plus brandy plus fun with the ladies

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Qu'on se le dise! Quel échantillon veut-on de sa puissance. Le bouffon dit avoir vu, bien loin, dans une ville du Dékhan, une jeune fille d'une beauté miraculeuse : qu'il la fasse venir incontinent. Sitôt

dit, sitôt fait : Karpûramaûjarl fait son entrée ; admiration des assistants; surprise, point excessive, de la survenante, — ce sont là «le ces choses qui arrivent tous les jours dan- le monde de la magie; — puis, scène de reconnaissance, il se trouve qu'elle esl la cousine de la reine, on l'in\ ite à rester deus semaines à la cour. Il n'esl pas ques tion d'écrire à ses augustes parent- pour le-; rassurer, — la lettre mettrait trop de temps.— mais OU la leur renverra par la même voie. Ainsi finit le premier acte.

A partir de là. tout n'est plus que plagiat : plagiat candide, tant il est effronté. — Nous avons assisté à la toilette de Mâlavikâ. Le bouffon décrit eu détail celle qu'on a faite à Karpûra manjarl, et à chaque article le roi insère une comparaison tirée des clichés habituels de la rhétorique. — Dhârini est tombée de I escarpolette- On nous fait voir l'héroïne qui s'y j<>ue et le roi qui 1,1 couve d'un œil ardent. — MAlavikâ a fait fleurir un arbre du jour au lendemain. Karpûra manjarl eu fait fleurir trois instantanément : l'un, en l'entourant de ses bras; l'autre, eu lui lançant une œillade : le troisième, en le touchant du bout «lu pied. Inutile de prolonger ce pa-

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rallèle1 : Râjacêkhara n'a rien imaginé, qu'un rêve extravagant de son bouffon, tout ;'i Eait étranger à l'action, et une froide discussion sur l'amour entre lui el le roi. Il va sans dire qu'à la lin l'on s'épouse; rien ne s'opposait à ce que l'on commençât parla, mais il n'y aurait pas eu de pièce. Eh bien, ce pau\ re sire esl un gentil poète : lors qu'il ne se bat point les flancs à chercher des tours nom eaux, ses couplets du printemps ou de la beauté féminine sont aisés el pittoresques : bien tintantes surtout, comme les anneaux de la belle qui s'y balance, sonl les stances de l'escarpolette, et d'un rythme berceur que malheureusement on doit désespérer de rendre dans la mélodie plus discrète de qos langues de l'Occident2. En est-ce assez pour

1. Ajoutons toutefois qu'on emprisonne aussi l'héroïne : la prison a un passage secret, par lequel on vient la rej oindre ; la reine le découd re el le taii obstruer : on le désobstrue, et en tin de compte on s'amuse, grâce à cette issue, à faire voir Karpûramanjari, tour à tour dans sa prison el dehors, à la pauvre reine qui n'en croit pas ses yeux. Voilà les enfantillages ridicules où descend la scénique de décadence.

2. M. Lanman, sans prétendre lutter avec l'original, en donne cependant une idée approchée :

With the tinkling jewelled anklets, With tli" Elashing jingling necklace, With the show of girdles garrulous

From their ringing, ringing bells, With the sound of lovely jingles From the rows of rolling bangles, Pray, whose heart is nol bewildered

While the moon-faced maiden swings?

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