‹ Les littératures de l'Inde; sanscrit, pâli, prâcritChapitre 35 sur 130 · S \\Kin a et Yooa · texte numérisé non relu

S \\Kin a et Yooa

( !'est par l'athéisme que le Sânkhya échappe ;i la contradiction; par un athéisme qui ne s'ignore point, el qui cependant aboutit à la contemplation mystique du Yoga. Ce c< recensement synthétique »

dérn é de sankhyâ « computation o ) parait remonter fort haut; mais il est probable qu'il a subi de no tables changements, depuis son fondateur Kapila, jusqu'à l'état plus moderne où il nous apparaît : et c'est la une raison, entre cent, car il esl extraordinairement dense, — de se borner à en effleurer les

principes.

Au lieu de partir du particulier, comme les sys-

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tèmes précédents, le Sànkhya pose au débul une entité qu'il nomme la prakrti, disons « la Nature», composée à doses égales de trois éléments, dits « les trois qualités » [gunâs), savoir : bonté, passion et obscurité; ces termes correspondent à peu près à ce que qous pourrions entendre par pureté impassible, activité incessante, ci ignorance inerte. < !es éléments sont, dan- la Nature, à l'état de parlait équilibre; s'ils y restaient, rien ne deviendrait; e'est ainsi que la physique contemporaine a été amenée à enseigner que, de par la loi d'équilibre de température, l'univers retourne lentement au chaos. Dès qu'un des éléments se trouve en excès ou en déficit, il émane de la Nature une entité nouvelle : le recensement en énumère 23, qui sont les bases de la création tout entière.

En l'ace de la Nature, éternelle comme elle, mais au contraire absolument dépourvue de qualités [nirguw), se dresse une autre entité, « l'Homme » {purusa), c'est-à-dire « l'Âme »; mais disons « le Moi », afin de lui conserver son genre masculin, qui plus tard a prêté à dire que l'univers était ^orti de l'union sexuelle du Purusa et de la Prakrti. Le Moi, par définition, est transcendantalement indifférent, incapable de sentir, de penser, de vouloir, d'agir, ne fût-ce que pour faire osciller un brin d'herbe. Chaque moi — ils sont en nombre indéfini — est isolé, impuissant à entrer en communication avec les autres ou avec la Nature, simple témoin

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passif de la pantomine qu'elle lui jouo. Seulement, de même qu'un pur cristal se teinte de la couleur d'un objet placé devanl lui, le Moi, comme un miroir, reflète les images variées que déploie la Nature fertile en illusions. Mlle est l'aveugle qui marche, il est le voyant infirme : à eux deux ils créent le monde; et, en effet, y aurait il quelque chose, -'il n'existait une conscience pour s'en apercer oir?

Dan- une pareille doctrine, il n'y a évidemment point de place pour un Dieu, et, révérence gardée au Véda, elle s'en explique sans ambages : si Dieu /■tait en équilibre, rien ne l'inciterait à créer; sinon, il serait une des 23 entités secondaires, il ne serait pas Dieu.

Mais pourquoi faut-il que le Moi -oit impassible et inerte, indifférenl à toute action? \ ne profonde, on vient de le dire, mais répugnante au premier abord. C'est) apparemment, que, s'il n'était dé pourvu des qualités, il évoluerait, lui aussi, et dès lor.- se développeraient deux créations parallèle-. Mais l'hypothèse est susceptible également d'une démonstration a posteriori, dont le bouddhisme ultérieur ne se fera point faute : le premier sermon du Buddha, après son illumination, roule sur ce thème, variéà satiété dans l'école, que ni sensation, ni perception, ni fait psychique quelconque, n'est le moi; car. -i la sensation était le moi, on pourrait à volonté éprouver ou ne pas éprouver telle on telle

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sensation ;el ainsi de suite. Enfin, la preuve, la grande preuve que le Moi esl impassible, c'esl

qu'eo effel il peu! se rendre tel. Qu'il connaisse, i

Fois pour toutes, ce qui est de lui el ce qui est de la Nature ; qu'il ait pénétrée tond l'illusion qu'elle lui fait refléter; qu'il se dise : <« Je ne suis pas cela, cela D'est pas moi, ce sonl les qualités qui jouenl avec les qualités1 »>; el alors le spectacle s'évanouira soudain, la danseuse aura honte de faire chatoyer vc- voiles sons l'œil qui les a percés à jour, etelle laissera le Moi à son repos; ou mieux, l'aveugle aura ainsi, de lui même, transporté le paralytique hors de la forêt des chimères.

Le Yoga, que la tradition assigne au chef d'école Pataîïjali,esl bien moins un système philosophique qu'un complément pratique du Sânkhya,une disci pline destinée à réaliser l'indifférence absolue du Moi par rapport aux jeux de la Nature. A cet effet, rien ne saurait valoir la réflexion, la méditation profonde, la contemplation assidue et absorbée; et c'est tout cela qu'exprime le moXyôga. L'immobilité absolue, effrayante, dans des postures contre nature, soit la tête renversée et les yeux fixant le soleil jusqu'à cécité, soit entre quatre brasiers ardents sous la chaleur torride du ciel tropical, soit les poings fermés à tant que les ongles en croissant pé-

f. C'est l'énergique formule de la Bhagavad-Gîta (cf. 1>. 71) : gunâ gunêçu krtçlanti (ou cariante « entrent eu relation avec » ).

SANKHÏ v i i ÏOGA 71

nètrenl dans la chair: telles sont, avec bien d'autres, les austérités auxquelles se soumel le yàgU donl le nom est devenu l'expression de l'ascétisme farouche, de l'extase surhumaine el des pouvoirs miraculeux qu'on \ croil attachés.

Jusqu'ici l'évolution du Sânkhya en Yoga s'esl déroulée en pleine logique. Mais voici où il- perdenl brusquement contact : l'un est athée; l'autre se donne pour théiste. Comment s'y est-il pris pour introduire un Dieu dans ce mécanisme serré et rigide? On ne sait; le plus probable est qu'il l'a emprunté tout fait aux cultes populaires qui l'entouraient. On verra plus loin i|i. 113) que lesascètes — « » 1 1 1 essentiellement sectateurs de Çiva, 1»' dieu extatique et sinistre qui ne fait qu'un corps avec celui de -"ii épouse : ce personnage a pu aisément se confondre avec le couple du Purusa mâle el de la Prakrti femelle, el de cette fusion d'une froide philosophie avec une religion ardente est sortie une théosophie étrange «'t mal connue.

Quoiqu'il en soit, le double vocable Sânkhya a, très usité dans l'Inde, atteste à lui seul le-lien étroit qu'elle a toujours admis entre les deux <loctrim - el l'influence qu'elles onl exercée sur -a pensée : les Lois de Mann en -ont tout imprégnées, et ce sont elles qu'enseigne leur livre XII (p. 56); les rapports, depuis longtemps reconnus, entre le bouddhisme el le "* ôga, onl été récemment mi- <-\\ vive lumière par M . Senarl ; et, quand un penseur

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doublé d'un grand poète entreprendra de concilier en une formule suprême les solutions des sectes adverses (p. 74), c'est le Sânkhya qu'il combinera avec le système qu'il non- reste à étudier.

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