‹ Les littératures de l'Inde; sanscrit, pâli, prâcritChapitre 69 sur 130 · Les épisodes · texte numérisé non relu

Les épisodes

Sur les 110000 stances du poème, le long duel des Pândavas et des Kauravas en occupe à peine 25000. Ce serait là le Bhârata primitif, si mémo il n'était plus réduit encore. Tout le reste est pris par les épisodes de diverse sorte, qui ne sont point tous narratifs; mais c'est de narrations qu'une épopée

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non-- doil compte, el nous ne lui demanderons pas autre «•h"-''.

Le choix esl vaste, aisé, mais périlleux pour ce modeste livre: la cargaison risque de faire sombrer la barque; car les épisodes son! d'une longueur proportionnée à leur cadre. ( !elui de Nala, justement célèbre, est un poème en 26 chants et plus de 100 1 stances, quelque chose comme un quarl de l'Enéide. Détachons en un seul fragment : la première rencontre de deux êtres destinés à s'ai mer éperdument. Nala est venu trouver Damayanti en qualité de messager des dieux qui la recherchent en mariage.

Il aperçu! la princesse de Vidarbha, entourée de ses compagnes, resplen lissante de beauté, éblouissante de teint, ses attaches délicates, sa taille fine, ses yeux superbes, et la lune semblait pâlir devant ses attraits. A contempler son gracieux sourire, il se Bentit épris d'amour ; mai-, pour remplir s.a mission, il refoula Bon désir. Cependant les vierges exquises, émues à la vue de Nala, quittèrent leurs sièges, et, étonnées de sa beauté, joyeuses el stupides d'admiration, elles saluèrent le jeune prince, mais sans lui parler, le révérant en leur cœur: 0 grâce! ô splendeur! ô noblesse el grand cœur ! Qui est-il ? est-ce un dieu? un génie lumineux? un esprit céleste? » Et elles n'osai. -ni. les vierges suaves el timides, lui adresser môme on mot, foudroyées par son éclat. Mai- lui. il répondait par un sourire au -ou rire de l >araaj antl, el la princesse, surpi Lse, la première interpella le prince: a Qui es tu. toi donl la beauté parfaite m'inspire l'amour".' fu as pénétré i'"i comme

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un immortel, el je veux savoir de toi, 6 héros sans tache, comment tu as pu y parvenir en échappant à tous les regards; car ma demeure est bien gardée, et les châtiments du roi sont redoutables. » A la vierge de Vidarbha Nala répondit en ces termes : « Apprends, ô belle, que je suis Nala, venu à toi comme messager des dieux: ils te désirent pour épouse, Indra, Agni, Varuna et Yama; élis l'un d'entre eux pour époux, ô délice des yeux. C'est sous leurs auspices que je suis entré sans être vu, sans que personne m'aperçût ni m'inquiétât. Voilà pourquoi, ô gracieuse, je te suis envoyé pur les meilleurs d'entre les dieux ; et maintenant, ô brillante, décide-toi selon ton désir. »

La prolixité, ici, ne laisse pas languir l'intérêt : le poète a senti battre deux jeunes cœurs, et l'on dirait que le sien s'esl mis à l'unisson. On voit en môme temps, par ce seul exemple, ce que sont devenus, dans presque tout le poème, les dieux du védisnie primitif: un simple et banal décor; Varuna, le sévère régulateur des cieux, et Yama, le roi des morts, font la cour à une jeune fille.

Omettons, pour la retrouver ailleurs, la perle du folklore hindou, Oakuntalà. Un autre conte solaire, celui de Cyavana et Sukanyâ, malheureusement gâté dès l'époque des Brâhmanas par l'intrusion d'éléments liturgiques, débute par des scènes d'une piquante originalité. Le vieil ascète Cyavana a si longtemps gardé l'immobilité absolue, que des fourmis ont bâti tout le long de son corps un monticule où pousse le lierre : il est là, pareil à un tertre où

ne restent visibles que les deux flammes de yeux. Le roi Çaryati vient à passer avec son escorte, et sa fille Sukanyâ « );i belle vierge», — évidemment ici la brune du soir, puis l'aurore, apercevant ces deux lueur-, les prend pour des lucioles, s'amuse à les percer d'une épine. Cyavana profère contre l'armée du roi une malédiction, qu'il ne consente retirer que sur le don de la main de Sukanyâ. Ainsi elle vitavec lui dans la solitude, épouse fidèle, Un jour. les Açvins la rencontrent, — les beaux jumeaux qui amènent l'aube matinale, — la plaignent d'avoir épousé un vieillard décrépit, la.

prient d'amour, en vain.

Alors ils lui direnl : « Nous sommes leshabilès médecins des 'lieux : Doua rendrons ;i ton mari la jeunesse et la beauté; el puis tu choisiras de lui ou de nous deux L'époux que lu voudras. Rapporte, ô belle, ;'i ton mari ce que nous vous proposons. » Docile, elle alla vers le fils de Bhrgu et lui répéta ce qu'avaienl <lit les dieux; et, l'ayant entendu, Cyavana répondit: "J'y consens, i, Lesdeux héros dirent alors ;'i la princesse:

Que ton mari se plonge dans l'eau. El les Açvins entrèrent avec lui A;\u< le lac. Et, au bout d'un instant, ils en sortirent tous trois, divinement beaux, jeunes, ornés de pierreries égale al éblouissantes, et leur aspect réjouissait le cœur. Et tous trois lui dirent:

«Choisis l'un 'le nous, ô belle ; douce e! noble d;

choisis d'entre nous celui que tu désires, celui que tu aimeras. - Mais elle. Les voyanl tous trois pareils, demeurait muette el pensive. Enfin, guidée par son cœur, ce lut -en mari qu'elle élut . . •

LES il i il i; \ Il RES DE L'INDE

Parmi les nombreuses variations qu'a inspirées le thème de la fontaine de Jouvence, -l'eaulim pide où le soleiJ \ ieilli se plonge chaque soir pour rajeunir au matin, — je n'eu sais pas de plus poé tiquemenl touchante. Quand les Hindous, si crus en matière d'amour, parlent de l'amour conjugal, ils 3 déploient des raffinements de délicatesse qu'aucune littérature u'a dépassés.

Il- ont mieux que des Pénélopes en grand nombre: ils ont presque une Alceste,(dont l'aventure a seu lement pâti d'un fâcheux déiayage. Il est facile de l'en dégager.

Sâvitrî, la princesse aux yeux bleus, parvenue a l'âge nubile et invitéeà faire son choix, l'a porté sur le vertueux Satyavat, qui vit avec son père aveugle, roi dépossédé, dans une forêt sauvage remplie de pieux ermitages. Le voyant Nârada lui révèle que Satyavat doit mourir au bout d'un an : - toujour> le rappel du soleil, diurne ou annuel, c'est l'inconsciente obsession du folklore; — mais Sâvitri a donné son cœur et ne le reprendra point. Elle épouse -on bien aimé, vit avec lui et ses parents dan> leur pauvre retraite, et. lorsqu'approche la (in de l'année, en passe les trois derniers jours dans un jeûne rigoureux. Le quatrième, au matin, Satyavat se dispose à aller couper du bois, et Sâvitrî, malgré son extrême faiblesse, insiste pour nelepaquitter.

Ayant sollicité ei obtenu le congé de leurs parents, ils partirent ensemble, e1 la noble femme souriait, la morl dans l'âme. Elle regardail à grands yeux ces bois gracieux el superbes, qui retentissaienl du cri des paons; el Satyaval disait à Sâvitrl de douces paroles : « Vois ces ruisseaux limpides : vois ces arbres Qeuris. » Mais elle, guettail anxieuse tous les mouvements de son époux.et, songeanl à la prédiction de l'ascète, elle le \<i\,-iit déjà -.-ni- \ ie.. .

Les voici rendus: l'homme se mel au travail ; mais, pris d'un maiaise soudain, il se couche et s'endort, la tête appuyée sur le sein de son épouse, qui voil l'heure venue.

\ Ce tnomenl se dressa devant elle un nomme d as pecl majestueux, vêtu de rouge, ceinl d'un diadème, resplendissant comme le soleil, au teinl sombre, aux yeux écartâtes, unlacsen main, formidable. [Is'arrêta auprès de Satyavatet le regarda. Sâvitrl se leva aus- Bitôt, déposa doucement sur le sol la tête de son époux, et, le cœur palpitant, les mains jointes: < .1" dois te reconnaître pour un dieu, car surhumain est ton aspect. Dis moi en grâce qui tues, ô roi des dieux, et quel est ton dessein. » Il lui répondit: « Tu <"< fidèle et dévouée à ton mari, ô Sâvitrl, el riche en pieux mé rites : c'est pourquoi je te le dirai : sache, ô belle, 'i'1" je suisYama : le prince Satyavat, ton époux, a épuisé

la - ne de ses jours ; je vais le lier et l'emporter:

tel est mon dessein »... El Yama tira du corps de Sa tyaval un petil h le la taille du pouce1 et le lia

1. ccsi un des aspects sous Lesquels 1 Inde primitive se représente l'âme. D'autres fois, elle eta fait une flamme :

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de sod lacs; et le corps, veuf de l'esprit, de l'haleine, de L'éclat, du mouvement, prit un aspect lamentable. Cependanl Varna, emportant sa proie, se dirigea vers le midi', et La noble- Sâvitrî, fidèle, constanteel pieuse, accablée de douleur, suivail les pas du dieu. Il lui dit : Retourne-t'en, Sâvitrî: va célébrer ses funérailles; tu as accompli jusqu'au bout le devoir conjugal el atteint la Limite qu'il ne t'est pas loisible de franchir. » Mais elle repril : « Là où l'on emmène mon époux, où il va, je dois aller: telle esl La Loi éternelle... »

Elle endii plus Long encore. Touché de ses belles maximes, le dieu lui accorde unegrâceà son choix. hors la vie de Satyavat. Mlle lui demande de rendre la vue à son beau-père, et poursuit ses sages dis cours, à telle lin que Yama, de plus en plus touche. lui accorde encore d'autres vœux, toujours sous la même restriction. A la fin, par inadvertance, il oublie de la formuler.

Sâvitrî lui «lit: «Tu n'as point exclu cette lois h- seul bien que je désire. Voici la grâce que je choisis : que mou Satyavat revienne à la vie. Sans lui je suis comme morte : veuve, je ne me soucie plus d'aucun bonheur : veuve, que m'importe la béatitude céleste? veuve, quelle joie puis-jc espérer? Sans mon époux je ne saurais vivre. Je t'ai demandé la grâce d'enfanter cent fils, et

c'est sous cette forme m"1' s'échappe l'âme de Bhîsma (p. 140), et que, dans le merveilleux Avatar de Th. Mander, transmigrent celles des patients du docteur Cherbon-

neau.

1. C'est la région de Yama, où vont les mon- qu'il assemble fp. 16l

M \ll\ltll \li VTA - LES EPISODES ISS

tu me l'as accordée; et voici que tu m'enlèves mon unique aimé ! Tel est donc inon vœu: que Satyaval re vienne â la vie, et ainsi ta prédiction s'accomplira! Yama, Bis de Vivasvat, roi de la justice, s'inclina et dénoua son lacs1... S;ï\itn. sa grâce obtenue, regagna le lieu "ii gisait la pâle effigie de son époux : elle s assit ;'i terre auprès de lui, 1'' souleva et lui refit de son sein on doux oreiller. Il reprit connaissance, et, comme re venu d'un long voyage, il ne se lassait pas de couver Sâvitrî d'un tendre regard; el il lui 'lit : « Que j'ai Longtemps dormi ! pourquoi De m'as-tu pas éveillé ? et où donc '■-! cet homme au teint sombre qui m'empor

i.-iit ?» s,-'i\ [tri répondit : << Longtemps, û le [Heur des

héros, tu as dormi, accablé, sur mon sein. Maintenant, mon prince, que sont dissipées ta torpeur et ta fatigue, lève-toi, si tu le peux. Vois: déjà se sont alluméesles étoiles, o

\\< rentrent â l'ermitage, il- le trouvent en liesse: le vieux père u recouvré la vue; il recouvrera -<>u royaume et mille autres biens; Sâvitrî sera mère de cru! fil-. Le récit se traîne : il ne nous importe plus; si le narrateur hindou savait s'arrêter où nous le quittons, n'aurait il pas à ce coup, atteint lu perfection ?

La merci universelle, telle <|u<' l'imaginent ces naïves et émouvantes légendes, passe de bien loin les bornes de la Camille, les bornes même de l'humanité: le Buddha nous à déjà appris (p. KM

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