RAMAYANA - LE STYLE ET L'ESPRIT
L'Océan, ravi de ses prouesses, se pique de lui porter assistance : il commande au mont Mainâka Hiranyanâbha « Nombril d'or », qui gil au fond de la mer. de se dresser à la surface des flots, pour lui offrir un lieu de repos au milieu de son aventureuse carrière : c'esl l'affaire d'un clin d'œil.
I e inouï aussitôl émergea du sein des eaux, couverl d'arbres superbes el de lianes rampantes. Il se souleva, le monl splendide, étincelanl comme le soleil, el sortit, feu ardent, des noires eaux de la mer. Fendanl la surface de l'i Icéan, il dressa à I portée ses cimes d'or,
hantées des centaures el des serpents, claires comme le aoleil qui naîl des ondes, el hautes a effleurer le ciel : tel, perçanl la nuée, l'astre fail éclater ses torrides rayons...
Le singe le prend pour un nouvel obstacleel veut se hâter de passer outre : mais le monl lui crie :
\mi! » et, bien que Hanumal ne s'arrête point, ilv ont le temps d'échanger un assez long dialogue, plein de cordialité. Là-dessus, une formidable goule, nommée Simhikâ « la Lionne ». répète la manœuvre de Surasâ '. ei Hanumal reprend le stra
ème qui lui a déjà réussi, mais de façon moins inoffensive, car il ne s'agil plus ici d'une attaque feinte : le poucefr, en pénétranl dans la gorge «lu
l. Mais avec une variante assez amusante : elle tire a soi l'ombre du singe, qui se senl subitemenl arrêté comn .,n le tirait par le pan d un \ ôtemenl ,
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monstre, la déchire el le tue, puis enfin aborde à Lanka, où nous l'avons déjà suivi (p. L74).
Mais ce qui, au moins autant que la beauté el la richesse des descriptions, la verve el la variété des récits, l'enfantin et chatoyant merveilleux des aventures, a t'ait la fortune du Râmâyana dans l'Inde, e'e>t — rendons à l'œuvre et au pays cette double justice son admirable pureté de mœurs, où le plus sévère censeur trouveraità peine un détail scabreux à reprendre, s'il bornait son examen aux seuls livres dont Vâlmîki réponde devant la postérité. Tous ses contes sont chastes; tous ses héros sont parlait-, et pourtant ne laissent pas d'être vivants. Son Rama, eu particulier, est le type du guerrier sans peur et sans reproche ; et. en tant que tel. il est, pour une bonne part, sa création; car il ne parait pas <pie la tradition légendaire le lui ait fourni sans quelque tare, à preuve celle qu'il y a trouvée sans doute trop solidement empreinte pour oser l'effacer. Raina tuant Vàlin en trahison (p. 172 nous semble un vulgaire assassin, et le poète -ans doute en juge comme nous : les verbeux sophismes qu'il entasse à la suite de cet acte pour le justifier (IV, 18) ne prouvent rien, sinon qu'il en est lui même fort embarras-e.
Ce trait fâcheux mis à part, il ne se peut rien imaginer de plus noble que le caractère de Râma : bravoure, obéissance, loyauté, idéal enfin de chevalerie courtoise, ce n'est point assez dire; il faut
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ajouter piété tendre, résignation el renoncemeni sans arrière- pensée et toutefois sans raideur. Appelé pour recevoir le sacre, il apprend qu'une promesse imprudente de son père le condamne à l'exil (p. nu . et voici sa réponse 'II. 1!)) :
a Ain^i soit-il: je m'en \ais de ee pas habiter la forêt; je porterai la tresse de l'ascète el le vêtement d'écorce, pour accomplir le vœu da roi. Ce dont je me soucie, c'est de savoir pourquoi ce prince invaincu, fléau de l'ennemi, semble ne plus se plaire à me voir, comme il faisait autrefois. Mais ne te trouble pas, ô reine: jeté le déclare, je partirai pour la forêt, sois contente, el je revêtirai la tunique d'écorce, je porterai la tresse. A la prièred'uh .'uni, d'un précepteur, d'un père, de quiconque s;iii apprécier un bienfait, d'un roi enfin, de quel bienfait ae serais-je capable ? Un seul chagrin mi' point au cœur : pourquoi le roi no m'a-l il pas informé lui-même do son dessein de sacrer Bharata ? Mais Sltâ, le royaume, ma propre vie el ton- mes liions, je le- donnerais -.-ms regret el do bon cœur à mon frère Bbarata, s il mêles demandait: combien plus volontiers encore je les abandonne au gré d'un roi qui est mon père, à ta propre satisfaction el à l'accomplissement sacré d'une promesse! Ainsi, 6 reine, console mon père dans sa peine: vois ses yeux attachés à la terre, quila baignent <h' lartnes muettes ! Allons, qu'au nom du roi, aujourd'hui même, dos messagers montés sur dos coursiers rapides aillent chercher Bharata au palais do s, m oncle. Pour moi, je me rends sans retarda la forêt de Dandaka el j'j vivrai quatorze ans;c'es1 l'ordre <\'' mon père. »
C'esl ainsi que Rama parle à la femme dont
1 ambition le dépossède. Écoutons maintenant ce
que lui ilii le fils ;'i qui elle destinail une couronne. El lui doit affection el respect; elle n'a péchéque par trop l'aimer, el encore a-t-il fallu tout l .ni d'une perfide conseillère pour la poussera cette intrigue. Il n'importe: la générosité de Bharata triomphe de tous les autres lions sentiments si ancrés au cœur de l'Àrya; il éclate de douleur et de colore (I I. To* .
a Qu'ai-je affaire de royauté, uioi qui me meurs de la perte 'l'un père el de celle d'un frère que je tenais pour un père? Plaie sur plaie, venin sur blessure, voilà ton œuvre, à toi, qui jettes le roi au tombeau el Râtoa au désert! A la maie heure de notre famille es-tu venue, pareille à la nuit «lu dernier jour. Mon pauvre père
savait-il quel fléau il introduisait <'n sa demeure?
Et pourtant ce loyal el magnanime Râma, qui sail (ions les devoirs delà piété filiale, ne t';i-t-il pas toujours traitée comme sa mère ? et l'aînée de mes mères, Kausalyâ aux beaux yeux, a t-elle failli à la loi sainte qui lit de toi sa sœur? ("est sou noble fils que tu condamnes, vêtu de lambeaux d'écorce, à hanter la forêl vierge: ton cœur est-il assez pervers pour n'en éprouver
nul remords ".' Quand bien même je pourrais de
mes seules foi-ces porter le faix «le la royauté, je refuserais, sache-le bien, de me faire le complice de ton ambition, et je n'hésiterais même pas à t'abandonner aux représailles de ton crime, si Rama ne t'avait toujours tenue pour sa mère D'où t'est venue, dis-moi, cette pensée de forfaiture, qui appelle la réprobation de tous les gens de bien et la malédiction de nos ancêtres-.' Car, dans notre famille, de temps immémorial, c'esl
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l'ainé des Bis qui s'assied sur le trône, el sea Erères lui
prêtenl Eoi el hommage, [g -es-tudonc, méchante, les
saintes traditions des rois? ou t'es-tu flattée d'en rompre le cours éternel ? »
On ne verra uon plus jamais se démentir la calme vaillance de Sîtâ, Pénélope voyageuse el Hélène innocente, ni le dévouémenl de Laksmana, aveugle seulemenl encequ'il justifie l'expression consacrée, mais superbe de clairvoyance el de sang froid. L'armée de Sugrîva, il va sans dire, el celle de Etâvana comptent dans leur- rangs maints sou dards ; mais aussi -uni ce des singes ou des dé mons; el encore ceux-ci u'ignorenl ils qu'à demi les égards dus à un ambassadeur qui pourtanl les a provoqués el bravés.
Aussi la vogue extraordinaire du Râmâyana, appuyée des progrèsdu visnuisme, don! à son tour il favorisa l'expansion aux dépens des folles el impures pratiques du culte de Çiva, paraît-elle avoir défié au cour- .les âges les retours el les caprices que subissent toutes les œuvres littéraires; el aujourd'hui encore, dit un témoin oculaire1, sous la
for modernisée < 1 1 1 e lui donna, 2000 ans après
sa composition, l<- poète Tulsl Dâs, « du palais à la chaumière, il esl dans toutes les mains ». Mais ce n'esl même pas du seul moyen âge <lr l'Inde
1. \i. Grierson, dans un article du Journal q) the Asiatic Society oj Bengal 1888, I, p. là.
qu'il a fait les délices. Dans ces géants pourfendus, ces monstres effrayants, ces berbes qui ressuscitent un guerrier exsangue de blessures, ces voyages fantastiques;'! travers le< unes. ,.<>s enchantements malins qui ravissent au héros le fruit de ses plus nobles exploits, le lecteur a sûrement reconnu depuis longtemps, sinon les aventures des Amadis, qu'on ne lit plus guère, du moins celles dont l'immortel Don Quichote a rendu la parodie familière à sa prime enfance. Oui, c'esl bien cela: Vâlmîki et Cervantes, les deux extrêmes; la touffue et -plendide épopée de l'Orient expirant en fabliau burlesque sous les coups de l'Occident railleur... ou s'y survivant — destin pire — dans les plates insanités du roman-feuilleton.