‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 2)Chapitre 105 sur 113 · EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

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vieux voisin qui sommeillait au coin du toquoi (i), réclamant un conte de lui.

« — Je vais t'en dire un beau, me répondit-il, un ancien haut' fait du grand Gargantueau (2), que j'avais oublié et qui m'est revenu tout à l'heure en dormant. Quand tu l'auras entendu, tu me laisseras tranquille et tu t'en iras. »

Cette espèce de mise en scène grava les paroles dans ma mémoire , car ordinairement le papa n'attachait pas tant d'importance à ses paroles et me racontait vingt histoires pour une sans qu'il y parût.

C'était la première fois que j'entendais sa vieille histoire ou plutôt sa vieille légende de Gargantua à Farciennes. Depuis lors, on me l'a racontée maintes fois, et j'ai vu qu'elle y était populaire.

Voici ce que me dit le vieillard :

« Il y a longtemps, bien longtemps, Gargantueau, dans une de ses longues pérégrinations, vint voir le pays de Charleroi, qui alors ne se

(i) Ancien nom wallon local, employé ponr désigner le foyer primitif en fer b^ttn qni remplaça les chenets quand commença l'usage du charbon de terre.

(a) Prononciation de Gargantiia, en wallon local.

nommait pas ainsi, et il passa par Farciennes; là il se reposa, assis sur cette montagne voisine que tu vois là, à droite, et sentant une grande soif, il se prépara à la satisfaire ; tu sais que notre belle rivière de Sambre coule entre deux hautes côtes, Tune nommée Colline du Pairis (Pierrier), et à droite de Teau le hameau de Tergnée (i), l'autre sur la rive gauche, où se trouve tout le reste du village, se nomme la Colline du Lwat (2).

« Le grand voyageur, engagé par la Umpidité de la rivière serpentant au milieu des vertes et humides prairies, mit un genou sur le Pairis et l'autre sur le Lwat, après avoir eu soin d'y amasser deux tas d'herbes pour garder chaque jambe de sa culotte neuve ; puis il plaça ses deux mains sur les deux bords de notre Sambre, et baissant la tète au niveau de l'eau, il se mît à boire à même du courant; cela fut court et bon : les flots attirés par la puissante haleine du géant, se précipitèrent dans son goâer comme dam un

(i) C*est sous le cfaevet de U chapdle de Tei^^iée qu'on retrouvA, en i8)7, cinq tombes de vampires fixés dans leur oercuti par des grandissimes clous en 1er carrés. Voir Ihfmmmit a M0ffortSyt. I, p. ijj. «

(2) Cette orthographe se continuait encore dans kl locaux de 1S90; au)o«rd*lmi on écrit lemmi.

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gouffi*e, avec tous les poissons qui y nageaient ; les eaux reniflées remontèrent même le courant, la rivière a^tée fut réduite subitement d'un tiers.

« Cependant le géant ne reprit qu'une fois ha- Idne et s'arrêta au milieu de sa soif, de crainte de mettre notre rivière à sec et de faire mourir de soif les bons paysans voisins, car il n'était pas méchant, Gargantueau, quoi qu'on en dise, et les enfants même né le fuyaient pas toujours; il se plaisait à causer parfois avec eux; il ne ressemblait pas en cela à Croquemitaine.

a Qiiand il releva la tête, il vit devant lui, sur le bord de la rivière , un malicieux polisson qui le regardait d'un air narquois et lui souriait la bouche à demi ouverte et les yeux pleins d'expression.

« — Que me veux-tu, toi! lui dit le géant, tu as l'air de te moquer de moi?

« — Oh que nenni, Monseigneur, je ne voudrais pas pour tout au monde vous manquer de politesse, reprit l'enfant, car jamais vous n'avez fait de mal à mes camarades.

— Non, c'est vrai, mais que me veux-tu , enfin?

— Eh bien! bon Gargantueau, n'avez-vous rien senti passer avec l'eau par votre gosier?

— Rien que je sache, Peau n*est-elle pas pure et limpide?

— Pure et limpide, oui, mais elle porte des bateaux, et vous en avez avalé un avec tous ses agrès, qui descendait Teau derrière vous.

— Crois-tu, gamin? il me semble en effet qu'il y avait là un bateau.

— Et vous l'avez avalé sans façon , bon Gargantueau.

— Ah! c'est donc cela que j'ai senti passer une barbauche (i)? »

(Communiqué par M. F. L. Giht, d* la SoniU archiologiqttê de Charlerot).

Snr Gargantua buvant à la rivière, cf. les pages 81, 127., ao8, 319, etc. Sur les navires avalés, cf. le commentaire du conte n* II (Haute-Bretagne), et les pp. 199, 219, etc.

De même que les villes de la Flandre française, certaines villes beiges ont des processions traditionnelles où figurent des géants. Â Ath, un géant, nommé Goliath, figure dans la procession

(i) Mot de wallon local, désignant une légère iMrbe de plume ou tout autre fragment aussi mince pouvant se trouver dans l'eau.

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