KIOU-COU ET KIOU-COCLET
iou-Cou et Kiou-Coclet (i) s'ennuyant un jour au logis, prirent le parti d'aller au bois se promener. Aussitôt dit que fait;
(1) Petit coq, diminutif de Kiou-Cou.
Kiou-Cou prit sa canne de jonc toute neuve, Kiou- Coclet son panier et, bras dessus, bras dessous, tout joyeux, ils allèrent au bois. C'était en ce moment la saison des noisettes, des mûres et des cornouilles, et chacun sait que « cous » et « coclets » sont fort friands de toutes ces bonnes choses. Kiot-Cou, pour faire une surprise à son fils Kiou-Coclet, ne lui avait rien dit de tout cela. Bientôt ils arrivèrent au bois et Kiou-Coclet fut fort étonné d'y voir tant de noisettes et de cornouilles.
— « Surtout, dit Kiou-Cou à son fils, prends bien garde aux noisettes ; s'il t'arrivait d'en avaler une écale, tu pourrais mourir.
— Sois sans crainte, papa, j'aurai bien soin de ne les manger qu'après les avoir soigneusement épluchées. »
Et Kiou-Coclet se mit en devoir de cueillir des noisettes et de les croquer pendant que son père allait lui chercher de belles cornouilles bien blettes qu'il avait aperçues sur un cornouiller voisin.
Tout à coup Kiou-Cou entendit Kiou-Coclet pousser des cris étouffés dans le buisson où il l'avait laissé.
— « Ahl mon Dieu, mon Dieu! Qu'est-il arrivé à Kiou-Coclet? Un renard l'emporte peut-
être dans son terrier, mon Dieu! J'y cours. » Et, ce disant, Kiou-Cou courut au secours de son fils, qu'il vit se mourant d'une écale de noisette dans le gosier.
— « Un... un... peu... d'eau, ou je... je...
meurs! criait le pauvre petit Coclet.
— A l'instant, à l'instant, je reviens; je vais demander de l'eau à la rivière. »
Et Kiou-Cou alla trouver la fontaine.
— « Fontaine, fontaine, donne-moi de ton eau, ou Kiou-Cou va mourir d'une écale de noisette dans le gosier.
— Va dire au bœuf de ne plus venir boire de mon eau et je te donnerai l'eau que tu me demandes, » dit la rivière.
Kiou-Cou alla, tout aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes, parler au boeuf.
— « Bœuf, bœuf, ne bois plus l'eau de la fontaine, pour que celle-ci donne de l'eau à Kiou- Coclet, qui se meurt d'une écale dans le gosier.
— Donne-moi de l'herbe bien fraîche et je ne boirai plus l'eau de la fontaine, » lui répondit le bœuf.
Et Kiou-Cou alla trouver la prairie.
— « Prairie, prairie, donne-moi de ton herbe
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la plus fraîche, que je la donne au bœuf, sinon la fontaine ne me donnera pas de son eau pour sauver Kiou-Coclet, qui se meurt d'une écale de noisette dans le gosier.
— Je ne demande pas mieux que de te donner de mon gazon, lui répondit la prairie, mais en échange donne-moi du beau soleil. »
Kiou-Cou parla au soleil.
— « Soleil, soleil, l'herbe demande de ta chaleur pour me donner de son gazon et sauver ainsi Kiou-Coclet, mon fils, qui se meurt d'une écale de noisette dans le gosier.
— Délivre-moi du gros nuage noir qui me cache et je donnerai ma chaleur à la prairie, . » lui répondit le soleil.
Kiou-Cou, désespéré, se tourna vers le gros nuage et lui dit :
— « Oh ! nuage, nuage, ne voile pas le soleil, pour qu'il puisse donner de la chaleur à la prairie et sauver ainsi Kiou-Coclet, mon fils, qui se meurt d'une écale de noisette dans le gosier.
— Dis au vent de nous chasser bien loin et nous cesserons d'obscurcir le soleil, lui dit le gros nuage noir.
— Mon Dieu, mon Dieu ! Kiou-Coclet va
mourir!... Oh! vent, vent, chasse donc le nuage, pour que celui-ci ne voile plus le soleil.
— Dis à la montagne de me laisser passer et je me hâterai de chasser le gros nuage noir. »
Kiou-Cou courut à la montagne.
- « Allons, allons, méchante montagne, laisse passer le vent si tu ne veux que mon fils Kiou- Coclet meure d'une écale de noisette dans le gosier. »
La montagne réfléchit un instant et répondit à Kiou-Cou :
— « Eh bien, obtiens du rat qu'il ne me perce plus et je laisserai passer le vent, fût-ce même Tcuragan. »
Kiou-Cou alla bien vite trouver le rat dans son trou.
— « Petit rat, petit rat, promets de ne plus percer la montagne, sinon Kiou-Coclet, mon fils, mourra d'une écale de noisette dans le gosier.
-— Demande au chat du voisin de ne plus me poursuivre et je te ferai la promesse que tu me demandes. »
Kiou-Cou se mit en quête du chat et il eut peu de peine à le trouver, car il était près de là, guettant le rat pour le prendre.
— « Mon bon petit chat, je t'en prie, fais la paix avec le rat, pour que Kiou-Coclet, mon fils, ne meure pas d'une écale de noisette dans le gosier 1 »
Le chat réfléchit un instant et lui répondit :
— « Je veux bien ne pas manger le rat, mais me donneras-tu beaucoup de lait en échange? Va demander du bon lait à la vache qui est au vert dans la prairie voisine. »
La vache, s' entendant nommer, se retourna et demanda :
— « Que me veux-tu, Kiou-Cou?
— Un peu de ton lait pour le donner au chat.
Sinon mon fils Kiou-Coclet mourra d'une écale de noisette dans le gosier.
— Je te donnerai de mon lait si le boucher veut bien te promettre de me laisser passer ici tranquillement le reste de mes jours. »
Bien vite, bien vite, Kiou-Cou alla au village voisin ; le boucher était fort malade et n'allait pas tarder à trépasser.
— « Que veux-tu, Kiou-Cou? demanda- t-îl.
— Kiou-Coclet a avalé une écale de noisette qui lui est restée dans le gosier et dont il mourra si tu ne me promets de laisser la vache jusqu'à
sa mort dans la prairie où tu l'as conduite.
— Va trouver le bon Dieu et demande-lui ma guérison ; tu auras la grâce de la vache.
— Mais je ne sais où trouver le bon Dieu.
— Si dans un instant je suis guéri, c'est que le bon Dieu veut que je laisse tranquillement la vache jusqu'à ce qu'elle meure de mort naturelle. »
Le boucher avait à peine dit ces mots qu'il se trouvait complètement guéri. Il accorda la grâce de la vache.
Kiou-Cou alla trouver la vache, la vache donna son lait, le lait fut bu par le chat, le chat ne guetta plus le rat, le rat ne perça plus la montagne, la montagne laissa passer l'ouragan, l'ouragan chassa le gros nuage noir, le nuage noir dévoila le soleil, le soleil réchauffa l'herbe de la prairie, l'herbe fut mangée par le bœuf, qui ne but plus l'eau de la fontaine; enfin, la fontaine donna de son eau à Kiou-Cou, qui, bien joyeux, s'en alla au bois retrouver son fils Kiou-Coclet. Mais quand il arriva le pauvre Kiou-Coclet était mort de son écale de noisette dans le gosier.
Kiou-Cou se mit à pleurer et à pousser de longs cris de désespoir. Ces cris furent entendus
par une bonne fée, passant par hasard de ce côté. Elle s'approcha du buisson et vit Kiou-Cou pleurant auprès de Kiou-Coclet, étendu mort sur le gazon. La fée eut pitié de la douleur du pauvre coq, tira Fécale du gosier de Kiou-Coclet et le rappela à la vie.
Je vous laisse à penser avec quelle joie Kiou- Cou ramena à la maison son fils Kiou-Coclet, après avoir remercié comme il faut la bonne fée qui lui avait rendu son fils.
(Gmtc en 1876, par M. Alfred Haloiiry, à MuUly-de-ia-Somme [Somme]).
LES DEUX FLAMIQCES
iNE bonne femme faisait, un jour, le pain qui lui était nécessaire pour sa semaine ; après avoir préparé sa pâte et pesé un certain nombre de pains de quatre livres, il lui resta un morceau de pâte trop petit pour en faire un pain.
— « Tiens, se dit-elle, si je faisais une bonne flamique à chacun de mes enfants? »
Aussitôt dit, aussitôt fait; elle prit la pâte, y ajouta du beurre, du sel et quelques œufs, la pétrit convenablement et prépara deux larges flamiques, Tune pour son fils Jean et l'autre pour sa petite fille, nommée Louise. Lorsque les flamiques furent cuites à point, la bonne femme appela ses deux enfants, leur donna les deux galettes et leur recommanda d'aller se jouer avec leurs camarades. Jean et Louise remercièrent leur mère, comme bien vous le pensez, et sortirent dans le village. Jean s'en alla d'un côté, et sa sœur, la petite Louise, prit le chemin opposé.
Au détour d'une rue, le petit Jean rencontra un mendiant vêtu bien pauvrement ; il portait sa besace avec peine et son bâton pouvait â peine le soutenir.
— « Oh ! la belle flamique ! mon enfant ; il y a deux jours que je suis sans pain, et personne ici qui veuille m'en donner. Je t'en prie, fais-moi cadeau d'un morceau de ta galette; j'en ai extrêmement besoin 1
— Vous vous trompez beaucoup, mon pauvre homme, si vous vous imaginez que ma mère a
22b LITTÉRATURE ORALE
fait cette bonne galette pour vous. Je n'en ai pas trop pour moi. Aussi passez votre rhmwîn & adressez-vrvjs aiDears.
— Tu n'es pas trop aimable, mon *nf*n* Mais n'en parlons plus. Prends ce beau bâton et retourne chez toi : tu pourras t'en faire un excellent manche de fouet. »
L'enfant prit le bâton que lui offrait le vieillard et ce dernier disparut tout aussitôt sans que Jean put voir de quelle façon il était parti.
Mais au même instant le petit garçon se sentit entraîné vers la campagne par une force irrésistible. H voulait s'arrêter, mais, malgré lui, le bâton le faisait marcher de plus en plus vite jusqu'au moment où il se mit â courir du plus fort qu'il put. Jean avait dépassé les dernières maisons du village, puis les prés et les champs voisins, et quand il s'avisait d'essayer de s'arrêter dans sa course, le bâton se mettait à le battre à coups redoublés et si fort que le pauvre garçon en était tout meurtri.
Après une heure de cette course, Jean arriva au pied d'une montagne qu'il lui fallait franchir. Bientôt il aperçut un immense précipice vers lequel il se dirigeait malgré tous ses efforts et
aussi malgré tous les obstacles qu'il rencontrait sur le chemin.
Jean n'avait pas tardé à pleurer. En voyant vers quel abîme il se dirigeait, il pleura plus fort encore ; il demandait pardon au bâton et au vieillard, mais rien n'y faisait et bientôt il arriva au bord du précipice dans lequel il ne tarda pas à se précipiter.
Sa sœur, la petite Louise, après être sortie avec la bonne flamique donnée par sa mère, avait, elle aussi, rencontré le même vieillard. Celui-ci lui demanda, comme il l'avait fait à Jean, un morceau de la bonne flamique,
— « Ah ! vous n'avez pas mangé depuis deux jours. Quel malheur! Tenez, prenez ma galette tout entière; un morceau ne vous suffirait pas pour apaiser votre faim. Et puis, je n'ai pas faim et il m'est facile de m'en passer. Si vous le voulez bien, je vous emmènerai chez maman et je vous donnerai du bon lait de chèvre bien chaud.
— Non, mon enfant ; tu es une petite fille bien sage, et je te remercie beaucoup de ton bon cœur. Mange te flamique; je n'en ai aucun besoin, car je suis le bon Dieu. Prends ce bâton et va jouer avec tes compagnes. »
Tout en parlant le bon vieillard s'était transformé en un beau monsieur ponant de belles ailes d'or dont il se servit pour re.nonter au ciel.
Fort étonnée, la petite fille avait pris le bâton et s'était senti entraîner vers la campagne.
Elle marcha droit devant elle et arriva au pied de la montagne. La montagne était fort escarpée et le bâton entraînait la petite fille avec force; Louise s'appuya avec son bâton contre un rocher, la montagne s'ouvrit et un beau pays se montra aux yeux tout étonnés de la petite fille. Ce pays était tout â fait inconnu. Louise s'avança néanmoins et rencontra les habitants, qui semblaient l'attendre.
— « Voilà notre reine I voilà notre reine! »
crièrent-ils.
La petite Louise fut proclamée reine et vécut désormais fort heureuse avec ses parents, qu'elle avait fait venir à la cour.
{Conté en mai l8jS, par M. ThcoduU Gérin, à Mailly-de-lu-S <mme [Somme]*).