‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 4)Chapitre 58 sur 69 · LES TROIS DONS DU SORCIER ET LA FÈVE MAGIQUE · texte numérisé non relu

LES TROIS DONS DU SORCIER ET LA FÈVE MAGIQUE

»n pauvre homme avait la mauvaise habitude de dépenser tout son gain au cabaret.

A peine avait-il reçu le prix de son travail de la quinzaine, qu'il n'avait rien de plus pressé

que d'aller à l'auberge et de boire pendant huit jours. C'est que de ce temps-là Peau-de-vie et la bière étaient à meilleur prix que de nos jours.

Une fois donc, il arriva qu'en sortant de l'auberge sans un sou vaillant, le pauvre ivrogne fit rencontre d'un magicien qui lui fit cadeau d'un âne merveilleux en échange d'une pipe de tabac.

— « Quand tu diras à ton baudet : âne, faismoi vite beaux écus luisants, il t'en donnera tout autant que tu le désireras au lieu de crottin. Ne dis ton secret à personne, surtout : on pourrait t'enlever ton âne, et dame ! alors, adieu les écus d'or. »

L'ivrogne remercia du mieux qu'il put le magicien et s'en alla, non pas à sa maison, comme vous pourriez le penser, mais à l'auberge, après avoir toutefois demandé quelques beaux écus à son âne, qui ne se fit pas prier.

En arrivant à l'auberge :

— « Femme, » dit l'ivrogne, « servez-moi une bonne bouteille de vin et un dîner de seigneur ! J'ai de l'argent pour vous payer, allez ! Hâtez-vous, car je meurs de soif et de faim !

— Montrez votre argent auparavant, sinon je ne vous sers ni à boire ni à manger.

— Voilà, voilà, ma bonne femme, et des écus neufs encore ! »

Et ce disant, le paysan jeta sur la table une pleine poignée des beaux écus que lui avait fournis son àne. L'aubergiste écarquilla les yeux et, sans en demander davantage pour le moment, prépara le dîner commandé. Pendant ce temps, notre ivrpgne conduisait son âne à l'écurie en recommandant au valet de cour de ne pas dire à son âne : a Baudet, fais bien vite de l'or et de l'argent. »

Mais le baudet avait entendu cette dernière phrase et s'était mis à répandre sur le sol de l'écurie un beau boisseau d'écus et de pistoles.

Le valet était revenu et avait vu les écus sur la paille de l'écurie.

— « Ah 1 ah !» se dit-il. « Il paraît que cet ivrogne a rencontré un magicien sur son chemin. Fort bien ; je vais avertir ma maîtresse. Nous avons ici un vieux baudet rétif qui fera bien notre affaire. Nous mettrons cet âne à la place de celui-ci, et l'ivrogne n'y verra que du bleu. »

Le valet alla trouver sa maîtresse, lui rapporta ce qu'il venait de voir dans l'écurie et lui communiqua son projet, qui fut aussitôt adopté et mis à exécution.

Le paysan fit un copieux dîner, but encore mieux qu'il ne mangea, paya, prit l'âne et retourna chez lui passablement gai.

— « Hé ! femme, » dit-il en rentrant, « notre misère est terminée pour tout de bon. A partir de ce jour, nous sommes heureux comme des rois. Je pourrai aller au café tout autant que cela me fera plaisir, et tu pourras Cacheter de beaux bonnets, des robes comme celles de la fermière. Je...

— Assez, ivrogne de malheur 1 Tu me feras mourir de chagrin et de misère ! Tu...

— Femme, vois ce baudet ; je vais lui dire quelques mots et il nous donnera de beaux écus tout neufs :

— Ane, donne-moi vite de beaux écus... Beaudet, allons !... Mais quoi ! tu fais le difficile ! Tiens ces quelques coups de bâton te mettront peut-être à la raison... »

Et le paysan furieux frappait sur le pauvre âne qui, pas plus que la femme, ne comprenait rien à tout ce discours.

Le baudet se mit à ruer et à faire tout - autre chose que n'en attendait l'ivrogne. Celui-d vit bien alors qu'on l'avait volé à l'auberge et que ce n'était pas là l'âne que lui avait donné le magicien.

Mais, que faire ? Il était pauvre et ne pouvait obtenir justice. Il dut donc se résigner à se taire.

Le lendemain, le paysan rencontra à nouveau le magicien :

— « Eh bien ! l'ami, comment se porte ton baudet ? T'avais-je menti, hier ? Mais tu m'as l'air bien triste...

— Oh ! oui, je me suis laissé prendre le baudet, et je suis pauvre comme devant. »

Le magicien se fit conter l'histoire de cette mé* saventure et, moyennant une deuxième pipe de tabac, fit présent au pauvre diable d'une petite table merveilleuse fournissant un « dîner impérial » au commandement du possesseur.

Le paysan, bien joyeux, plaça la table sur le gazon et s'écria :

— « Dîner impérial ! »

Un excellent dîner se trouva prêt en un clind'ceil.

— « Eh bien ! » se dit l'ivrogne, « je vais montrer à cette maudite aubergiste que j'ai plus d'une corde à mon violon. Je vais aller à l'auberge commander à dîner; et puis, quand tout sera prêt, je jetterai le tout par la fenêtre et je commanderai :

— « Cuisine impériale ! Bien malin sera celui

qui réussira à m'enlever la table magique! »

Notre homme fit comme il venait de le dire.

Mais il but par trop du vin de la « Cuisine impériale » et ne tarda pas à s'endormir. /

L'aubergiste avait été étonnée, comme bien vous le pensez, de voir le paysan jeter le dîner par la fenêtre et s'en faire servir un autre à l'aide de la petite table.-

Dès qu'elle vit l'homme endormi, elle enleva la table merveilleuse et la remplaça par une autre en tout semblable ; de sorte qu'à son réveil, le paysan prit la fausse table et se fit battre en rentrant à la maison, lorsqu'il voulut montrer à sa femme la fameuse « Cuisine impériale. »

— « Encore volé ! C'est trop fort. Cette fois, si par hasard je rencontre le magicien et qu'il me donne quelque chose, je jure bien de ne plus me laisser voler. »

Le lendemain, il revit le magicien qui, informé du nouveau tour joué par l'aubergiste, donna à l'ivrogne une chèvre blanche à longues cornes.

— « Tu vas retourner à l'auberge ; tu appelleras la maîtresse de la maison et le garçon d'écurie et tu les enfermeras avec toi et ta chèvre. Puis tu diras : « Chèvre, fais ton devoir ! » Et la chèvre

frappera tes deux voleurs. Tu as compris ; hâtetoi. Demain, à cette heure, tu me diras ce qui est arrivé. Adieu ! »

Le magicien s'éloigna et le paysan retourna à l'auberge.

— « Hé ! la femme ! Hé ! le valet d'écurie î » s'écria-t-il en arrivant. « Venez ici que je vous paie à boire. J'ai de l'argent aujourd'hui. Allons, qu'on se hâte ! »

La femme et le valet étaient à peine dans la salle, que l'ivrogne en fermait la porte et commandait :

— « Chèvre, fais ton devoir ! »

La femme et l'homme, frappés à coups redoublés par la chèvre, se mirent à crier, puis à implorer le secours du paysan qui semblait ne pas entendre.

— « Nous vous rendrons votre âne et votre table. Mais, pour Dieu ! faites cesser votre chèvre ou elle nous fera mourir.

— Fort bien ; vous, valet, allez me chercher mon âne et ma table, et vous, femme, restez ici. Allons, chèvre, cesse de frapper ! »

Le valet se hâla de rendre l'âne et la table magique ; notre homme put rentrer à la maison avec

les dons du sorcier et faire un excellent repas avec sa femme et ses enfants.

Le lendemain, il retrouva le magicien qui lui donna pour dernier cadeau une fève merveilleuse qui, plantée plus tard dans la cheminée, s'éleva jusqu'au ciel et permit au paysan de monter au Paradis avec sa femme et ses enfants.

(Conté en 1878, par Constant Vasseur, de Rossignol [Somme], alors élevé du pensionnat Breuval, d MiMy-de-la-Somme).

Cf. Talapautau, conte du Barrois, recueilli par M. Emm. Cosquin (Romania) et publié en 1876; voir les remarques de M. Cosquin à la suite de ce conte; celles du n° 36 de la Collection Grimm, de R. Kœhler, sur le conte sicilien n° 52 de la Collection Gon\enbach\ le n° 29 des contes siciliens de Pitre et les remarques ; les contes siciliens n°* 7 et 12 de la Collection Comparent ( Novelline popolari italiane), 1875 ; un conte grec de Simroch, Deutsche Mârchen, 1864, app. n° 1 ; un conte catalan du Rondallayre de M. Maspons, 3 e partie, 1875, p. 31 ; les contes russes de Gubernatis, Zool. myth., t. II, p. 262 ; Le Novelline di Sanio Stefano di Calcinaia, 1869, n° 21 renferme un conte toscan de Gubernatis semblable; Henry Caraoy, Contes picards, dans la Romania, t. Y11I, n° 30 : Jean d la Tige d'Haricot, et quantité de contes similaires de tous pays dont rémunération serait par trop longue.

?l6 LITTÉRATURE ORALE

Vffl

JEAX LE MALZK ET SON SEIGNEUR

ean le Malin — son nom vous l'indique — n'était pas un nigaud ; mais ses deux frères, nommés Pierre et Jacques, à ce qu'on m'a dit, n'avaient pas trop d'esprit et fusaient le désespoir de leur mère qui, a son lit de mort, leur partagea les six liards qui lui lestaient en leur recommandant de suivre toujours, et en tous points, les conseils de leur frère Jean le Malin. Quand la bonne femme rat morte, ses enfants l'ensevelirent décemment et la firent emeuet en terre sainte. A la suite de cette cérémonie, Jean le Malin réunit ses deux frères pour s'entendre avec eux sur la façon dont ils s'y prendraient pour gagner leur vie.

Jacques resta à la maison avec Jean, et il fut convenu que Pierre partirait le jour même pour se louer dans une ferme ou dans un chiteati des environs, et qu au bout d'un an et un jour. Jacques irait le remplacer, puis ce serait le tour de

Jean le Malin quand Tannée de Jacques serait accomplie.

Tout ceci bien convenu, Pierre prit son bissac, y plaça du pain et une bouteille de cidre, et, le bâton de voyage à la main, il quitta ses deux frères et alla par toutes les fermes et par tous les t châteaux demander de l'ouvrage.

Après huit jours de marche, il arriva dans un pays où il vit le plus beau château du monde.

Tout émerveillé, Pierre n'osait franchir la grille du château, quand le seigneur, qui se promenait en ce moment, apercevant un étranger, lui demanda ce qu'il désirait.

— « Monsieur, je viens de bien loin dans l'intention de me louer pour un an dans ce château ou dans un autre.

— Je suis le maître du château ; tu ne saurais mieux t'adresser. Il ne s'agit que de s'entendre sur tes gages. Combien désires-tu par année?

— Deux cents francs.

— C'est entendu, à cette condition toutefois que celui de nous deux qui se fâchera le premier se verra couper l'oreille par l'autre.

— Convenu, convenu ! » s'empressa de dire Pierre, qui pensait bien pouvoir ne jamais se fâcher.

JlS ZJTT33LATURZ CULLE

\jt .ae^p, -t seï^sear c:: i son Titrer d'illar ixi^fzirs lis vaches zn

et ce revenir dc-euner exactement à dix heures. Pierre £t ce q-ûi Isiî avait êé commandé et re-

vint a assure piquée.

— e Ah! te voilà rentré. Pierre? lui dît son maître ; c'est ton bien, nuis tu se déjeuneras pas aujourd'hui, j»

Pierre trouva ce système fort smguiîer et il eut

bien envie de se ficher ; nuis il tenait à son

oreille, qu'il ne tenait point du tout à donner an prix d'un déjeuner.

Le lendemain, ce furent des cochons que Fon donna à conduire au domestique, en l'invitant, comme la veille, à revenir encore exactement à déjeuner pour dix heures.

A son retour, le seigneur lui dit que son bon plaisir était qu'il se passât de déjeuner.

Pierre ne dit rien encore.

Mais comme pareille chose se renouvela le troisième jour, Pierre n'y pouvant plus tenir, se ficha tout de bon.

— « Ah ! tu te fiches, Pierre 1 Tu oublies nos conventions. Approche que je te coupe l'oreille/ »

Pierre dut se résoudre à se laisser couper Po-

reille. Il en avait assez de servir un pareil maître, et, craignant de se voir couper l'oreille qui lui restait, il préféra quitter le château et se hâta de retourner dans son pays conter sa mésaventure à ses deux frères.

Jacques se moqua beaucoup de son frère et, se croyant plus malin que lui, il prit son bâton, son bissac et prit la route du château. Il y arriva au bout de huit jours.

— « Que veux-tu ? lui demanda le châtelain.

— Du travail pour un an comme valet de cour ou valet de charrue.

— Quels gages désires-tu?

— Cinq cents écus Tan.

— Convenu. Mais tu connais mes conditions?

— Non.

— Eh bien ! les voici : Celui de nous deux qui se fâchera le premier aura l'oreille coupée.

— Entendu.

— Entendu. »

Jacques conduisit le lendemain les bœufs et les vaches au pâturage et revint, comme on le lui avait dit, déjeuner à dix heures.

— « Mon ami, lui dit le seigneur, tu te passeras de nourriture aujourd'hui : c'est mon idée à moi.

— Mais, mon maître, je ne puis rester ainsi sans manger...

— Tu te fâches, Pierre?

— Non, non ; mais, enfin...

— Quoi?

— Oh ! rien, rien ! »

Le deuxième jour, le troisième et le quatrième, Jacques se passa de toute nourriture. Mais le cinquième au matin, il se mit fort en colère et eut l'oreille coupée.

Il revint bien triste et bien monneux (Fair bien sot) retrouver ses frères.

— « Comment, toi aussi, tu t'es fait couper l'oreille? Il faudra donc qu'à mon tour j'aille trouver ce maudit châtelain pour le mettre à la raison ! Tenez, restez ici ; je vous promets d'être de retour dans un an et un jour, rapportant l'oreille de ce méchant seigneur, » leur dit Jean le Malin, qui prit son bâton, son bissac et partit.

Le soir du huitième jour, il arrivait à la porte du château et demandait à parler au maître.

— o Que veux-tu ? lui dit celui-ci.

— Que vous me preniez à votre service.

— C'est bien. Mais que demandes-tu par an ?

— Cinq cents pistoles.

— A propos, connais-tu mes conventions ?

— Non.

— Eh bien ! celui de nous deux qui se fâchera le premier aura l'oreille coupée par l'autre.

— Et c'est tout ?

— C'est tout.

— Alors, je suis votre homme, et j'accepte.

— C'est bien. Demain matin tu mèneras mes quarante bœufs au pâturage et tu reviendras à dix heures pour le déjeuner. »

Jean le Malin s'enquit aussitôt d'un marchand de bœufs, l'alla trouver et lui proposa la vente, à moitié prix, de quarante bœufs superbes.

Vous pensez bien que le marchand s'empressa d'accepter le marché dans de telles conditions.

Le lendemain matin, Jean le Malin prit les bœufs et, les poussant devant lui, les conduisit au pâturage. Le marchand vint le trouver, lui compta une forte somme d'argent et emmena les bœufs, après avoir laissé une des queues au vendeur, qui l'avait expressément demandé.

Quand Jean le Malin eut vu le marchand et ses bœufs disparaître au loin dans la vallée, il monta sur un arbre et, tenant la queue du bœuf par le bout, il appela de toutes ses forces :

— Mais, mon maître, je ne puis rester ainsi sans manger...

— Tu te fâches, Pierre ?

— Non, non ; mais, enfin...

— Quoi?

— Oh ! rien, rien ! »

Le deuxième jour, le troisième et le quatrième, Jacques se passa de toute nourriture. Mais le cinquième au matin, il se mit fort en colère et eut l'oreille coupée.

Il revint bien triste et bien tnonneux (l'air bien sot) retrouver ses frères.

— « Comment, toi aussi, tu t'es fait couper l'oreille? Il faudra donc qu'à mon tour j'aille trouver ce maudit châtelain pour le mettre à la raison ! Tenez, restez ici ; je vous promets d'être de retour dans un an et un jour, rapportant l'oreille de ce méchant seigneur, » leur dit Jean le Malin, qui prit son bâton, son bissac et partit.

Le soir du huitième jour, il arrivait à la porte du château et demandait à parler au maître.

— « Que veux-tu ? lui dit celui-ci.

— Que vous me preniez à votre service.

— C'est bien. Mais que demandes-tu par an ?

— Cinq cents pistoles.

— A propos, connais-tu mes conventions ?

— Non.

— Eh bien ! celui de nous deux qui se fâchera le premier aura l'oreille coupée par l'autre.

— Et c'est tout ?

— C'est tout.

— Alors, je suis votre homme, et j'accepte.

— C'est bien. Demain matin tu mèneras mes quarante bœufs au pâturage et tu reviendras à dix heures pour le déjeuner. »

Jean le Malin s'enquit aussitôt d'un marchand de bœufs, l'alla trouver et lui proposa la vente, à moitié prix, de quarante bœufs superbes.

Vous pensez bien que le marchand s'empressa d'accepter le marché dans de telles conditions.

Le lendemain matin, Jean le Malin prit les bœufs et, les poussant devant lui, les conduisit au pâturage. Le marchand vint le trouver, lui compta une forte somme d'argent et emmena les bœufs, après avoir laissé une des queues au vendeur, qui l'avait expressément demandé.

Quand Jean le Malin eut vu le marchand et ses bœufs disparaître au loin dans la vallée, il monta sur un arbre et, tenant la queue du bœuf par le bout, il appela de toutes ses forces :

322 LnTÉRATUIŒ ORALE

— c ûhc ! ont ! mon maître, mon maître ! An seco'jrs ! je n'en puis pins !... >

Le château n'était pas loin et le seignmr entendairt Jean crier, Tint voir de quoi il s'agissait.

— v Qu'y a-î-il donc ?

— Ah ! mon maître, quel malhenr 1 La vmàoise (i) est venue et a enlevé tous vos bœufs; j'ai réussi à en saisir un par la queue ; mais la awdcùc était si forte que la queue du bœuf seule m'est restée dans la main. Voyez là-bas ces fann^ noires qui disparaissent à l'horizon, ce sont vos bœufs qui s'en vont emportés par la veudoise.

— Tu es un imbécile d'avoir...

— Vous vous fichez, mon maître?

— Si je me fiche! Comment... Mais non, pas du tout ! »

Le seigneur et Jean le Malin retournèrent an château. Mais, arrivés là, le maître annonça à son domestique qu'il lui faudrait se passer de déjeûner pour ce jour là.

— « Fort bien, mon maître. Je me passerai bien de déjeûner aujourd'hui. Je n'ai guère appétit. »

Et Jean le Malin se rendit â l'auberge voisine,

(i) Veuioite, trombe, tourbillon.

où il se fit servir un excellent repas. Au dîner et au souper il fit de même.

— « Demain, tu conduiras mes cochons au marais, dit le seigneur au domestique, qui, de même que la veille, se hâta d'aller prévenir un marchand de cochons au village voisin.

— Demain, si vous le voulez bien, je vous vendrai à moitié prix trois cents beaux cochons, à condition toutefois que vous m'en laisserez les queues.

— Les queues ! mais qu'en voulez-vous faire ? Jamais on ne m'a proposé pareil marché !

— Que vous importe? Trouvez-vous à sept heures du matin au marais avoisinant le château du seigneur, vous pourrez y prendre vos cochons. »

Jean le Malin se leva de bonne heure, sortit avec les cochons et les vendit au marchand, qui lui en donna les queues et lui paya la somme convenue entre eux.

Quand il fut parti et que Jean le Malin le jugea rentré au village, le domestique enfonça ks trois cents queues dans la vase du marais par le bout coupé et alla chercher son maître.

— « Qu'y a-t-il de nouveau, Jean ?

— Ah I mon maître, que je suis malheureux !

— Que t'est-il donc arrivé ?

— Ne m'en parlez pas I Ces malheurs n'arrivent qu'à moi. Vos cochons se sont trop avancés dans le marais et sont en train de s'enfoncer dans la vase.

— Encore un de tour 1 Maladroit, va 1 »

Jean le Malin conduisit son seigneur dans le

marais, et, lui montrant les queues des cochons qui sortaient de la vase, il lui dit :

— « Vous voyez combien ils vont vite à s'en* foncer. Quand je suis parti vous appeler, ils n'enfonçaient que jusqu'au ventre, maintenant ils ont de la vase par tout le corps. Tirons sur les queues, sinon, nous les perdrons tous. »

Et Jean fit semblant d'user de toutes ses forces à tirer sur une queue. Le seigneur croyant fermement que les cochons étaient dans le marais, saisit l'une des queues, fit un violent effort pour arracher ranimai du sol boueux, et, la queue cédant, tomba au beau milieu du marais.

Jean le Malin le laissa se tirer de là tout seul comme il le put. Le seigneur, barbouillé de boue des pieds à la tête, sortit du marais jurant et criant.

— « Vous êtes fâché, mon maître?

— Non, non, bien au contraire, bien au contraire ! se hâta-t-il de répondre en songeant à ses conventions avec Jean.

Comme la veille, Jean se vit refuser à déjeûner au château, et alla manger à l'auberge.

— « Tu ne te fâches donc jamais ? lui dit le seigneur étonné, au bout de quatre ou cinq jours.

— Me fâcher ? mais pourquoi donc ? Je n'en aurais aucune raison. Je ne me fâche jamais, du reste.

— Tout de même, pensait le seigneur, voilà un gars qui me ruinera, et qui pourrait bien me couper l'oreille un de ces jours, car si cela continue, je ne saurais m'empêcher de me fâcher.»

Pendant plusieurs mois, le seigneur ne donna pas d'ouvrage à Jean le Malin ; mais, par contre, il refusait de lui faire donner à manger. Jean s'en inquiétait fort peu et menait joyeuse vie, grâce à l'argent qu'il avait retiré des bœufs et des cochons du seigneur.

Un jour, tout de même, le seigneur envoya son domestique à la forêt, en lui recommandant d'y abattre un gros chêne dont il avait besoin. Jean le Malin vendit l'arbre à un charron, prit un renard, le tua, lui mit une branche de chêne dans

la gueule, et alla chercher son maître en lui disant qu'un renard était en train de dévorer le beau chêne qu'il venait d'abattre.

— « Un renard ? mais tu es fou, mon garçon !

— Mais que de non , je ne suis point fou ; suivez-moi au bois et vous serez convaincu. »

Le seigneur suivit Jean le Malin au bois, et là dut se rendre à l'évidence.

— « Encore une fois, je te dis que ces malheurs n'arrivent qu'à toi ! Tu n'es venu ici que pour me ruiner, etc..

— Tout beau, mon maître, tout beau ! Ah ça, seriez-vous fâché ?

— Non, au contraire... mais je voudrais bien que ton année de service fût finie, pour pouvoir te chasser d'ici. »

J'ai oublié de vous dire que Jean le Matin était un beau garçon. La femme du seigneur l'ayant aperçu un jour, en devint éperdûment éprise. De son côté, Jean le Malin éprouvait à peu près les mêmes sentiments pour la belle châtelaine, et il ne se fit pas faute de déclarer à celle-ci combien il l'aimait.

A partir de ce moment, chaque fois que le seigneur allait à la ville ou à la chasse, Jean le Malin

allait coucher avec la femme de son maître. On le sut bientôt par tout le château, et, comme cela arrive toujours, l'homme avait déjà des cornes de deux toises qu'il ne s'en était pas encore aperçu.

Il revint un jour plus tôt qu'on ne l'attendait, et, étant monté à l'appartement de sa femme, il en trouva la porte fermée. Il frappa, et n'entendant pas de réponse, il crut à un accident et enfonça la porte. H resta muet d'étonnement à la vue de Jean le Malin couché avec sa femme à lui, le seigneur !

Il s'emporta contre son domestique et l'accabla de reproches.

— « Eh bien ! mon maître, vous vous fâchez ?

— Et comment veux-tu que je ne me fâche point?

— En ce cas, permettez que je vous coupe l'oreille. »

Jean le Malin sortit du lit en chemise, prit son couteau, et coupa l'oreille du seigneur.

Puis il donna un rendez-vous à la châtelaine, et la nuit il s'échappa du château avec elle. Bien entendu, la femme du seigneur emportait les diamants de son mari.

Jean le Malin alla retrouver ses deux frères

324 LTTTEXAZTZE OVALE

Pierre et Jizqzss T xvec «esqaess il vécut fart

(0«Ar a /

Cf. F«ccn Scauras:, œcss r est as, ie H. LckI, ï*« orf- 4.^5 et $3ît.. *t la n ^; t oc :c=erts de M. Ko&ler s la surît d* es coct* ; ksrr<xrzsec et Mae, ATcrss* JWfaeerv/pr, p. 393 et 396, 2 e «dit.; Gcnwsback, Xtêrtben, n« 37, p. 2>>; Arnaso», Lebsnàic Legemis bj Pave! aed Migc'iuoa, t- 11, p. 5 52 : Tnorbwn, <ww Afghan Froniier, p. 199; Kecaeiy, 7*r Firt siie SmjHes af Irelani, p. 74; Campbell, PopuUr Taies of de West Bighlawds, n* 4; ; Praehle, JMirntai /«r D£p Jmçemi, n° 16 ; an ooate to» lien publié dans le tome VIII du Jabrbucb fur romauiirkt mm! englische Litteraiur, p. 246 ; deux contes de Hahn, n*» 11 et 34. de m collection de Gm/0 ^rerj d albanais ; Webster, Basque Jjgends, pp. 6 et 11; Zingerle, Kinder uni H ausm àrtkm ans Sûddeutubland, p. 223; Paul Sébillot, I*j Trois Balais, p. 153 ^ /.* Fermier et ton Domestique, p. 159 dans sa Uuératunarmh et la Hante-Bretagne; Jean et Pierre, publié dans la Hantant*, par M. E. Cosquin; E. Morin, Remarques sur Us Contes des GaMs; Ortoli, Contes urnes, etc., etc.

Jean l'espiègle

n bûcheron avait un fils nommé Jean qui, quoique âgé d'une dizaine d'années pour le moins, n'était guère plus gros que le poing et haut tout au plus de cinq ou six pouces. On l'avait d'abord surnommé Jean Pouçot ; mais comme cela le chagrinait fort et qu'il se montrait très aimable et très éveillé, les gens du village avaient cessé de le nommer Pouçot pour l'appeler l'Espiègle.

Un certain jour que le père travaillait à la forêt, Jean l'Espiègle fut chargé par sa mère d'aller au bois porter le déjeûner du bûcheron.

— « Fais bien attention, Jean ; tu es petit et tu pourrais te butter à quelque pierre du chemin ; marche avec précaution et ne renverse pas le déjeûner de ton père.

— Oh ! ne crains rien, maman. J'aurai bien soin de ne pas courir. Donne-moi le paquet d'alênes que je dois remettre au cordonnier en passant devant sa boutique. »

fjo

La mère lui donna le paquet <r* alênes ripmamtÊ et le grand pot de fer-blanc iH i frn l i a nt le déjeuner du bûcheron, et, après avoir embrassé son fis, l'envoya à la forêt.

Tout alla bien jusqu'à la sortie du village; mais là, Jean l'Espiègle rencontra mat Saint de ses camarades et 3. ne put résistera la in* Mina de £aire une partie de raattouer (barres) arec eux. On s'amusa beaucoup ; et après de nombreuses parties, quand Jean FEspiegie songea à sa commission, il était déjà tard. Il fan allait se baser, courir par conséquent. Sa mère l'avait bien défendu, mais qu'y faire? Jean l'Espiègle cornnt tout aussi vite que ses petites jambes le fan permettaient, et, pour gagner du chemin et arriver plus vite, il quitta la route et s'engagea à travers champs. Une taupinière se trouva malheureusement sur son passage; il s'y heurta et tomba sur le sol en renversant les provisions.

— « Bien, maintenant, que va dire mon père ?

Il va me battre certainement et je l'aurai certes bien mérité. Si maman était là, je ne serais pas battu. D faudrait que je me sauve avant que mon père ne s'aperçoive de l'accident... Que faire? Ah I une bonne idée !... Je vais mettre dans le

pot la terre de cette maudite taupinière, et je porterai le tout à mon père. »

Jean l'Espiègle joignit Faction à la parole ; puis il se reprit à courir jusqu'au moment où il se trouva près du bois.

— « Comment se fait-il, Jean, que tu arrives si tard aujourd'hui. J'avais bien peur d'être forcé de me passer de déjeûner.

— Oh ! papa, ce n'est pas de ma faute, maman a voulu t'envoyer du café au lait, mais le lait a tourné, voilà la cause du retard. Je suis pressé, je te quitte à l'instant. Adieu, papa, adieu 1

— Adieu, Jean, bonjour à ta mère. »

Jean l'Espiège déposa le déjeûner du père ou plutôt ce qui en tenait lieu, sur le gazon, à une cinquantaine de pas du bûcheron, et se hâta de reprendre son chemin.

Arrivé à la maison, il se glissa inaperçu dans l'étable aux vaches et se cacha sous une botte de paille. Au bout d'un moment, il se sentit saisi par deux mâchoires et avalé par une des vaches. Il n'était guère dans une position amusante, le pauvre Jean l'Espiègle 1 C'était fort difficile de se tirer de là. Il se souvint du paquet d'alênes qu'il n'avait point reporté au savetier, et, le tirant de

sl vuzaz. l fe mr. .

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Tl =si5s ter.

— * Ai! Dieu, q -'est-ce qne f entends ? C'est comme la voix de Jeaz l'Espiègle que Ton croyait mort? Certainement; c'est lui qui revient! Je vais prévenir nu fiDe ! *

La vieille femme alla chercher la mère de Jean

(i) Jt U voit Htm, gramfmêrtl Tu ckêufftt Um frand*fèrt. »

et le bûcheron, et leur raconta ce qu'elle avait entendu dans le chaudron.

Jean l'Espiègle fut retiré de sa prison et vécut très heureux avec son père et sa mère.

(Conté en janvier 1878, à Mailly, par F. Passeur, de Rossignol [Somme], élève au pensionnai h. Breuval).

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