LA PRINCESSE DE L'ÉTOHE BRILLANTE
n doit être protégé pair quelque magicien. Qjie faire?
Chacun donne son avis, et le Diable Boiteux Sx:
— Il faut faire un bon feu, r6tir le meunier à la broche, puis le manger.
— C'est cela, dirent les autres, rfttissons-le, puis nous le mangerons.
Mais, leur délibération et leurs préparatifs avaient duré trop longtemps, et, au moment où ils allaient embrocher le meunier, pour le mettre au feu, le coq chanta, et il leur fallut partir surle-champ, et ils abattirent le fngnon de la maison, en s'en allant, avec un vacarme épouvantable.
La princesse arriva encore avec son onguem, mais, elle n'en eut pas besoin, cette fois. Elle embrassa le meunier, dans le transport de sa joie, et hn dit :
— Tout va bien ! vous m'avez délivrée, et le trésor vous appartient, à présent.
Et ils déplacèrent la pierre du foyer et trouvèrent dessous trois barriques d'or et trois barriques d'argent.
— Emportez I'cm- et l'argent, dît la princesse, et faites-en tel usage qu'il vous plaha. Qpant à moi, je ne puis pas encore rester avec vous ; je dois auparavant accomplir un voyage, qui durera
un an et un jour, après quoi nous ne nous quît* terons plus.
Et la princesse di^arut aussitôt. Le meunier la regrettait bien un peu, mais, il se consola facilement, en songeant à son trésor. Il céda son moulin à son valet et se mit à voyager avec un ami, en attendant le retour de la princesse. Ils visitèrent des pays lointains, et, comme l'argent ne leur manquait pas, ils ne se refiisaient aucun plaisir.
Au bout de huit mois de cette vie, le meunier dit à son ami :
— Retournons, à présent, dans notre pays, car nous en sommes bien loin et je ne veux pas manquer le rendez-vous que m'a donné la princesse, au bout d'un an et un jour.
Et ils prirent la route de leur pays. Chemin faisant, ils rencontrèrent, au bord du chemin, une vieille femme, qui avait de belles pommes dans un panier. Et la vieille leur dit :
— Achetez-moi des pommes, mes beaux messieurs.
— N'achetez pas de pommes à cette vieille, dit au meunier son ami.
— Pourquoi donc? répondit le meunier; je mangerais une pomme avec plaisir.
Et il acheta trois pommes et en mangea une, tout de suite, et se trouva incommodé.
LA PRINCESSE DB l'ÉTOILB BRILLANTE 20$
Quand fut venu le jour où devait arriver la princesse, il alla au lieu du rendez-vous, dans le bois, accompagné de son ami. Comme il attendait l'heure, étant venu trop tût, il mangea une seconde pomme de celles qu'il avait achetées à la vieille, et se trouva aussitôt pris de sommeil. Il s'assit sur le gazon, au pied d'un arbre, et s'endormit.
La princesse arriva, peu après, dans un beau carrosse couleur des étoiles et attelé de dix chevaux, aussi couleur des étoiles. Quand elle vit que le meunier dormait, elle devint triste et demanda à son ami pourquoi il s'était endormi.
— Je ne sais pas bien, répondit-il, mais, il a acheté des ponunes à une viôlle femme, que nous avons rencontrée, au bord de la route ; il vient d'en manger une, et aussitôt il s'est trouvé pris de sommeil.
— Hélas 1 c'est bien cela, car la vieille à qui il a acheté des ponunes est une sorcière, qui ne nous veut que du mal. Je ne peux pas l'amener avec moi, en cet eut, mais, je reviendrai, deux fois encore, demain et après demain, et si je le trouve évdllé, je le ferai monter dans mon carrosse. Voici une poire d'or et im mouchoir que vous lui donnerez, quand il s'éveillera, et vous lui direz que je reviendrai demain, à pareille heure.
206 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'OR
Et la princesse s'éleva alors ea Tair, dans son carrosse couleur des étoiles, et disparut.
Le meunier s'éveilla aussi, un moment après, et son ami lui dit ce qui s'était passé, pendant qu'il dormait, et lui remit la poire et le mouchoir, en lui disant que la princesse reviendrait le lendemain, puis encore le surlendemain, s'il dormait encore.
Il fut désolé et dit : — Demain, je ne dormirai pas !
£t, dès en rentrant chez lui, il alla se cou* cher, pour n'avoir pas sommeil le lendemain.
Le lendemain, il retourna au bois avec son ami. Mais, il mangea, par distraction, la troisième pomme de la sorcière, qu'il trouva dans sa poche, et s'endormit encore.
La princesse vint, ce jour-là, dans un carrosse et avec des chevaux couleur du soleil, et s'écria en le voyant :
— Hélas ! il dort encore !
Puis elle dit à son ami :
— Je reviendrai demain, mais, ce sera pour la dernière fois. Voici une autre poire d'or et un autre mouchoir que vous lui donnerez, quand il s'éveillera, et vous lui direz que, si demain je le trouve encore endormi, il ne me reverra plus jamais, à moins qu'il ne traverse à ma recherche trois puissances et trois mers.
LA PRINCESSE DE l'ÉTOILB BRILLANTE ICJ
£t elle remonta en Tair, dans son carrosse couleur du soleil, et disparut*
Qpand le meunier s*éveilla, son ami lui ra* conu comment la princesse» l'ayant encore trouvé endormi, était partie en disant qu'elle reviendrait une dernière fois, le lendemain, et que, si elle le trouvait encore endormi, il ne la reverrait plus, à moins de traverser trois puissances et trois mers pour arriver jusqu'à elle. Puis, il lui remit une seconde poire d'or et un second mouchoir.
Le pauvre meunier était inconsolable, et il dit à son ami :
— Au nom de Dieu, empéche-moi de dormir, demain ; ne cesse pas de me parler, afin de me tenir éveillé.
Mais, malgré tout, il dormait encore, le lendemain, quand la princesse revint, dans un carrosse et avec des chevaux couleur de la lune (i).
— Hélas 1 tu dors encore, mon pauvre scaâ. !
s'écria-t-elle avec douleur, et pourtant, je ne dois plus revenir. — Et, s'adressant à l'ami ; — Diteslui que, pour me revoir, désormais, il £aut qu'il vienne me chercher dans le royaume de l'Étoile^ Brillante, en traversant trois puissances et trois mers pour arriver jusqu'à moi, ce qu'il ne pourra
(i) Pent-ètre le ooateur aiinit-ll dû mettre le carrosse et les thèvmx couleur de U iaae mat ceux couleur du soleil.
208 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'OR
£ûre sans beaucoup de mal. Voîci une troisième poire d'or et un troisième mouchoir que vous lui donnerez et qui lui serviront» plus tard.
Et elle s'éleva en Tair, sur son char, et disparut.
Qjiand le meunier se réveilla et qu'il apprit que la princesse était partie pour ne plus revenir, il se mit à pleurer et à s'arracher les cheveux, en désespéré. Il faisait pitié à voir. Puis il dit :
— Je la chercherai et je la retrouverai, dusséje aller jusque dans l'enfer !
Et il se mit aus^tôt en route, à la recherche du royaume de l'Étoile-BriUante. Il marche, il marche, plus loin, toujours plus loin, sans s'arrêter, ni le jour ni la nuit. Il s'engage dans une grande forêt, dont il ne trouve pas la fin. Il y avait plusieurs jours et plusieurs nuits qu'il y errait, au hasard, quand, une nuit, étant monté sur un arbre, il aperçut au loin une petite lumière. Il se dirigea sur cette lumière et se trouva devant une pauvre hutte faite de branchages d'arbres et d'herbes sèches. Il en poussa la porte, qui était entrebaillée, et aperçut à l'intérieur un petit vieillard à barbe blanche et longue.
— Bonsoir, grand-père, lui dit-il.
— Bonsoir, mon enfant, répondit le vieillard, étonné ; ta vue me fait plaisir, car depuis dix-huit cents ans que je suis ici, je n'avais encore vu aucun être humain, jusqu'aujourd'hui. Sois le bien-
LA PRIKCESSE DE l'ÉTOOE BIULLANTE 209
vena» entre et tu me ncooteras un peu ce qui se passe dans le monde, car il y a si longtemps que je n'en ai eu des nouveUfisl
Le meunier entra et & son nom, son pa^ et l'objet de son voyage.
— Je veux Élire quelque chose pour toi, mon Gis, lui dit le vieillard. Vend des guêtres enchantées, qui m'ont été bien utiles, quand j'avais ton âge; iwûs, aujourd'hui, elles ne me servent plus à rien. Qpand tu les auras sur tes jambes, tu pourras faire sept lieues, à chaque pas, et tu arriveras ainsi sans trop de mal au château de l'Étoile^Bcillante, qui est encore loin, bien loin d'id.
Le meunier passa la nuit dans la hutte du vieil emûte, et le lendemain, dès le lever du sokil, il mit les guêtres sur ses jambes et partit.
n allait bon train, à présent. Rien ne l'arrêtait, ni les rivières, ni les fleuves, ni les forêts, ni les montagnes. Vers le coucher du soleil, il remarqua une autre hutte, semHable à la précédet^, sur la lisière d'une forêt, et, comme il avait faim et qu'il était aussi un peu £ttigué, il se dit : — Il faut que je demande i souper et à loger, dans cette hutte; peut-être m'y donnera-t-on aussi quelque bon avis.
Il poussa la dôture de genêt, qui céda Êidlement, et aperçut, au fond de l'halâtation, accrou* pie parmi la cendre, sur la piene du foyer, une
210 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
petite vieille» qui avait des dents longues comme le bras.
— Bonsoir, grand'mère, lui dit-il; auriez-vous la bonté de m*accorder l'hospitalité, pour la nuit?
— Hélas ! mon enfant, répondit-elle, tu es mal tombé id, et ce que tu as de mieux à faire, c'est de t'en aller, au plus vite. J'ai trois fils, qui sont des gars terribles, et s'ils te trouvent id, j'ai grand'peur qu'ils ne te mangent. Va-t'en, te dis-je, car ils ne tarderont pas à arriver.
— G>mment s'appellent donc vos nls, grand'mère?
— Leurs noms sont : Janvier, Février et Mars.
— Vous êtes donc la mère des vents, alors ?
— Oui, c'est moi qui suis la mère des vents ; mais, va-t-en, te dis-je, car ils vont arriver.
— Au nom de Dieu, grand'mère, donnez-moi l'hospitalité et me cachez quelque part où ils ne me trouveront pas.
En ce moment, on entendit un grand bruit, dehors.
— Voilà mon fils aîné, Janvier, qui arrive !
dit la vieille. G>mment faire ?... Je dirai que tu es mon neveu, un fils de mon frère, et que tu es venu me rendre visite et faire connaissance avec tes cousins. Dis-leur que ton nom est Yves Pharaon, et sois bien gentil avec eux.
Aussitôt, dégringola par la cheminée un
LA PRINCESSE DE l'ÉTOILE BRILLANTE 211
énonne géant, à barbe et cheveux blancs, grelot* tant de fioid et faisant : brrr 1 brrr 11... iou 1 iou 1... Pai faim, mère, j'ai faim et froid I... brrr I...
— Asseyez-vous là, près du feu, mon fils, lui Idit la vieille, et je vais vous préparer à manger.
Mais, le géant aperçut bientôt le meunier, blotti dans un coin, et demanda :
— Q.u'est-ce que ce ver de terre, mère ? Je vais tavaler, en attendant mon souper...
Restez-là tranquille, sur votre escabeau, konfils, et gardez-vous bien de faire du mal à kt enfant; c'est le petit Yves Pharaon, mon Weu et votre cousin.
I — J'ai grand'faim, mère, et je veux le man- |r, reprit le géant, en montrant les dents.
Tenez-vous tranquille là, vous dis-je, et. ne tes pas de mal à cet en£mt, ou gare le sac !... £t elle lui montra du doigt un grand sac susidu à une poutre. Alors, le géant se tint coi. et 1 dit plus mot.
Les deux autres fils de la vieille, Février et s, arrivèrent aussi, l'un après l'autre, avec un Jracarme épouvantable. Les arbres craquaient et tombaient, les pierres volaient en l'air et les loups [lurlaient. Celait effrayant ! La vieille avait bien mal à défendre son protégé contre la voracité f des géants, et elle n'y parvenait qu'en les menaçant du sac.
Enfin, lis se mirent tons à tabîe ensemble, comme de bons amis, et dévorèrent trois bosnfe entiers et burent trois barriques de vin, en on instant. Qpand les géants furent repus, ils se calmèrent et causèrent tranquillement avec leur prétendu cousin. Janvier lui demanda :
— Dis-nous, à présent, cousin, si ton voyage n'a pas d'autre but que de nous rendre visite ?
— Si, mes chers cousins, je veux aller jusqu'au château de la princesse de rÉtoHe-Brillante, et si vous pouvez m'en enseigner le chemin, vous me rendrez un grand service.
— Jamais je n'ai entendu parler du château de l'Étoile-Brillante, répondit Janvier.
— Moi, j'en ai bien entendu parler, mais je ne sais pas où il est, dit Mars.
— Moi, dit Février, je sais où il est ; j*aî même passé par là, hier, et j'y ai vu de grands préparatifs pour les noces de la princesse, qui auront lieu demain. On a tué cent bœufs et des veaux et des moutons et des poulets et des canards en quantité, — je n'en saurais dire le nombre, — pour les grands festins qui doivent avoir lieu.
— La princesse va se marier I s'écria le meunier ; il faut alors que j'y arrive, avant la cérémonie; enseigne-moi le chemin, mon cousin Février. ^
— Je ne demande pas mieux, répondît Fé-
LA PIOMCESSE OE l'ÉTOILE BRIUANTB IIJ
vrîer ; j'y retourne demain, mais tu ne pourras pas me suivre.
— Si 1 si 1 j'ai des guâtres avec lesquelles, je fais sept lieues, à chaque pas.
— C'est bien ; alors, nous partirons demain matin ensemble.
Janvier partit le premier, avec un grand bnùt, vers minuit. Février partit, environ une heure plus tard, emmenant avec lui le meunier. Celui-ci le suivit sans peine» jusqu'à la mer ; mais là, il lui fallut s'arrêter.
— Fais-moi passer cette mer, cousin^ dit-il à Février.
— Ce n'est pas une mer seulement, mais trois mers qu'il nous faut traverser, répondit Février, et je crains de ne pouvoir te porter si loin sur mon dos.
— Au nom de Dieu, cousin, prends-moi sur ton dos.
— Je te porterai aussi loin que je pourrai, mais, je te préviens que, quand je serai fatigué, je te jetterai à bas.
Il monte sur le dos de Février, et les voilà audessus de la grande men Ils franchissent une mer, deux mers, mais, vers le milieu de la troisième mer. Février dit :
— Je suis fatigué et ne puis te porter plus loin ; je vais te jeter à l'eau.
— Au nom de Dieu, mon cher cousin, ne fais pas cela ; nous approchons, je vois la terre, encore un effort et nous y sommes.
Enfin, Février arrive à terre, avec beaucoup de mal, et dépose son fardeau au pied des murailles de la ville où était le château de la princesse.
Mars vint aussi à passer, peu après, et le meunier lui dit :
— Cousin Mars, cousin Mars, écoute un peu.
— Que veux-tu, cousm Yves Pharaon ? lui demanda Mars.
— Février m'a déposé ici, au pied de ces hautes murailles, que je ne puis franchir ; prends* moi sur ton dos et me mets de l'autre côté.
— Volontiers, monte, lui dit Mars.
Et il monta sur le dos de Mars, qui le déposa de l'autre côté des murs, dans la ville, et continua sa route.
Le meunier descendit dans une auberge et, après déjeûner, il lia conversation avec l'hôtesse et lui demanda :
— Q.u'y a-t-il de nouveau dans votre ville, hôtesse ?
— On ne parle, répondit-elle, que du mariage de la princesse de rÉtoile-BriÛante, qui a lieu aujourd'hui même.
— Vraiment ? Elle a donc trouvé un mari selon son goût ?
LA PRINCESSE DE l'ÉTOILE BRILLANTE 21 J
— On dit qu'elle n'aime pas le prince qu'elle va épouser et qu'elle se marie uu peu malgré elle. Tout-à-l'heure, le cortège passera par là, devant ma maison, pour se rendre à Téglise.
Alors, le meunier plaça sur une petite table, devant l'auberge, la première des poires et le premier des mouchoirs que la princesse avait laissés à son ami, pour les lui donner, puis il attendit.
Le cortège passa, peu après, avec la princesse et son fiancé en tête. La princesse remarqua la poire et le mouchoir et les reconnut ainsi que le meunier, qui se tenait auprès. Elle s'arrêta court, se dit subitement indisposée et demanda que la cérémonie fût remise au lendemain. Ce qX fut fait, sans que personne soupçonnât le motif âè cette détermination.
Le cortège retourna au palais, et, quand la princesse fut dans sa chambre, elle envoya une de ses femmes pour lui acheter la poire et le mouchoir du meunier.
La femme lui apporta la poire et le mouchoir.
Le lendemain, le cortège se remit en marche vers l'église, par le même chemin. Le meunier avait encore placé sur une table, devant l'auberge, une seconde poire et un second mouclioir. La princesse, en les voyant, simula encore une indisposition subite, et le cortège rentra au château, comme la veille. Elle envoya de nouveau
2X6 LA. PRINCESSE AUX CHirBUX D*OR
la même femme lui acheter cette seconde poire et ce second mouchoir*
Enfin, le troisième jour» les choses se passèrent comme les deux jours précédents, avec cette différence cependant que la princesse dit à sa messagère de lui amener l'homme aux poires et aux mouchoirs. Ce qui fut £dt.
Le meunier et la princesse s'embrassèrenr tendrement et pleurerait delà joie qu'ils éprouvaient de se retrouver.
Cependant, le prince fiancé dit que, puisque la princesse se trouvait indisposée chaque fois, sur le chemin de l'église, le repas de noce aurait lieu quand même, sauf à aller plus tard à l'élise.
La princesse procura de beaux vêtements de prince âu meunier et lui dit d'attendre, dans sa chambre, jusqu'à ce qu'elle vînt le chercher.
Voilà tout le monde à table, chacun paré le plus richement possible. Un festin magnifique ! La princesse était si belle, qu'elle éclairait la salle, comme le soleil. Vers la fin du repas, tout le monde était gai et l'on pariait beaucoup et l'on chantait et se racontait des bons tours.
Le beau-père dit à sa bru :
— A votre tour, ma belle bru, de nous conter aussi quelque chose.
La princesse parla de la sorte :
— Voici une chose, beau-père, qui m'embar-
LA PRINCESSE DE l'ÉTOILE JUILLANTE 21 7
rasse beaucoup, et je voudrais avoir votre avis à i% sujet : l'ai un joH petit coffiret, qui avait une gentille petite clef d'or, que j'aimais beaucoup. J'ai pierdu cette def et j'en ai ùàt faire une nouvelle. Mais, voilà que je viens de retrouver l'andenne def, avant d'avoir essayé la nouvelle. L'andenne était fort bonne, et je ne sais pas encore ce que sera la nouvelle. Dites-moi, je vous prie, à laquelle des deux dois-je donner la préférence, à l'ancienne ou à la nouvelle ?
— Il faut toujours avoir des égards et du respect pour ce qui est vieux et anden, répondit le vieillard ; je demande pourtant à voir Its deux defs avant de me prononcer définitivement pour l'une ou l'autre.
— C'est juste, dit la princesse, et je vais vous les présenter toutes les deux.
Et elle se leva de table et passa dans sa chambre, d'où elle revint aussitôt, en tenant le meunier par la main, et, le présentant à la sodété, elle dit :
— Void la def andenne, que j'avais perdue et que je viens de retrouver ; quant à la def nouvelle, c'est le jeune prince de céans, auquel je suis bien fiancée, mais, la cérémonie religieuse n'a pas eu lieu, de sorte que je suis encore libre de disposer de ma main comme il me plaira. Comme vous l'avez fort bien dit, monseigneur, ce qui est vieux et anden mérite respect et considération. Je garde
21 8 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX D'oR
donc mon ancienne clef, que j'ai retrouvée, et vous laisse la nouvelle. Or, par l'andenne clef j'entends ce jeune homme courageux et fidèle (et elle montrait le meunier) qui, après m'avoir délivrée du cliâteau où me retenait captive un méchant magicien, est encore venu me chercher jusqu'ici, au prix de mille maux ; quant à la nouvelle clef, c'est votre fils, vous le comprenez, que j'ai été sur le point d'épouser, et à qui je rends aujourd'hui sa liberté.
Grand fut l'ébahissement des assistants, comme bien vous pensez, en entendant ces paroles.
La princesse et le meunier quittèrent aussitôt la salle, sans que personne essayât de s'y opposer, et se rendirent dans la cour du château, où les attendait un beau carrosse doré, attelé de quatre chevaux superbes. Ils y montèrent et partirent, au galop.
Qpand ils arrivèrent en Basse-Bretagne, au Guéodet, où il y avait alors une grande et belle ville, ils furent mariés à l'élise, et il y eut alors des fêtes, des réjouissances publiques et des festins comme je n'en ai jamais vu, — si ce n'est en rêve peut-être.
Conté par Allain Richard, pèchcar an Guéodet, près Lannion, k 2> septembre 1874.
LA PRINCESSE TROÏOL (i)
Be^ a 1^0 hrema pell am^, .
Pa ho dtvoa âennt or ter.
Il y A de ceU bien longtemps, Quand les poules Avaient des dents.
IN jeune seigneur, ayant perdu son père et sa mère, demeurait avec sa marâtre. Celleci, comme il arrive trop souvent, n'aimait pas le âls que son mari avait eu d'une première femme, et elle lui rendait la vie dure. L'enfant, parvenu à l'âge de quinze ou seize ans, quitta un jour sa marâtre et partit, à l'aventure. Il se nommait Fanch. « Arrive que pourra, se disait-il en lui-même, je ne serai jamais plus mal que chez ma marâtre. »
(i) Ce mot doit être une altération de Tro-faeol, et signifie littindement Tourne-sol.
220 LA JPBmCHSSE AUX CHEVEUX d'oSL
Et le voilà parti devant sa tête, — comme on dit.
Il va, il va ; il loge dans les fermes, où la nuit le surprend ; parfois même, il couche à la belle étoile. Mais, quoi qu'il en soit, il ne regrette pas la maison de sa marâtre.
Un jour, vers le coucher du soleil, il se trouva devant un beau château. La porte de la cour était ouverte, et il entra. Il ne vit personne. Il aperçut une autre porte ouverte, et il entra encore et se trouva dans une cuisine. Personne encore. Mais, un instant après, une chèvre arriva. La chèvre lui fit signe de la suivre. H la suivit et se trouva dans un beau jardin. La chèvre, alors, lui parla de la sorte :
— Si vous voulez rester ici, il ne vous manquera rien, seulement, il vous faudra passer nos nuits dans une chambre que je vous montrenL
— Comment, id les hêtes parlent donc ? demanda le jeune homme, étonné.
— Je n'ai pas été toujours sous la forme que vous me voyez présentement, répondit la chèvre ; je suis retenue îcî sous un charme, et tons mes parents y sont comme moî, mais sous d'autres formes. Si vous voulez faire exactement tout ce que je vous dirai, vous me délivrerez, moi et tous les miens, et, plus tard, vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
LA PRINCESSE TROTOL 221
— Dîtes-moi ce qu'il me fandra faire, pour vous délivrer, et, si je le puis, je le ferai.
— Vous n'aurez rien autre chose à faire que coucher trois nuits àe suite dans une chambre du château, et ne pas prononcer un seul mot, ni même pousser une plainte, quoi que ▼ous puisffler v(rir ou entendre, et quoi que Ton' puisse vous faire.
— Je veux toujours essayer.
Qpand l'heure de souper fut venue, on servît à manger et à boire à Fanch, dans une bdle salle ; mais, ce qui l'étonnaît le pins, c'est qu'il ne voyait que deux mains, qui posaient les plats sur la table, et pas de corps ! Quand il eut mangé et bu son content, une main prît encore un chandelier avec une lumière, et luî fît signe de la suivre. H suivit la main et la lumière, et on le conduisît dans une chambre où il y avait un lit. La main déposa la lumière sur une table, et puis £spamt, et pas un mot.
Fanch n'était pas peureux ; pourtant, tout cela hiî paraissait bien singulier.
n se coucha, et s'endormît sans tarder. Vers minuit, il entendit un grand bruit, dans sa cham* bre, qui le réveilla.
— Jouons aux boules, disaient des voix.
— Non, jouoi^s à un autre jeu, disaient d'autres VOIS.
222 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'OR
Et il regardait de son mieux, et ne voyait rien.
— Bah ! bah ! dit une voix, occupons-nous d'abord de celui qui est là, dans le lit.
— Il y a donc quelqu'un dans le lit ?
— Certainement, venez voir.
Et ils tirèrent le pauvre Fanch hors du lit et se le jetèrent de l'un à l'autre, comme une balle. Mais, ils avaient beau faire, Fanch ne soufflait mot et faisait toujours semblant de dormir.
— Il ne se réveillera donc pas ? dit une voix.
— Attends, attends, dit une autre voix, je saurai bien le réveiller, moi.
Et il le lança si violemment contre la muraille, qu'il s'y colla conune une pomme cuite. Puis, ils s'en allèrent, en riant bruyamment.
Aussitôt, entra dans la chambre la chèvre que Fanch avait vue en arrivant au château ; mais, sa tête était celle d'une belle femme.
— Pauvre garçon ! dit-elle, comme tu as souffert !
Et elle se mit à le frotter avec un onguent qu'elle avait, et à mesure qu'elle frottait, la vie revenait dans son corps, si bien qu'il finit par se retrouver aussi vivant et aussi bien portant que jamais.
— Tout s'est bien passé, pour cette fois, lui dit alors la chèvre-femme ; mais, la nuit prochaine,.
LA PRINCESSE TROÏOL 223
répreuve sera plus pénible. Gardez toujours le silence le plus absolu, quoi qu'il puisse vous arriver, et, plus tard, vous en serez récompensé.
— Je ferai mon possible, répondit Fanch.
Et la chèvre partit.
Fanch déjeûna et dîna bien, toujours servi par des mains sans corps ; il passa la journée à se promener par le château et les jardins, sans voir personne, et, après le souper, la même main saisit un chandelier et le conduisit à la même chambre. Cette fois, il se cacha sous le matelas du lit.
— Peut-être ne me trouveront-ils pas ici, se disait-il en lui-même.
Vers minuit, il entendit encore le même vacarme que la nuit précédente.
— Je sens l'odeur de chrétien 1 dit une voix.
— Et d'où diable ? dit une autre voix ; tu vois bien qu'il n'y a personne dans le lit ; joue donc, et ne nous parle plus de chrétien.
Et il se mit à jouer aux cartes. Mais, soudain, la même voix cria encore :
— Je vous le répète, camarades, je sens l'odeur de chrétien !
Et il défit le lit et découvrit le pauvre Fanch.
— Quand je vous le disais I Comment, tu vis encore, ver de terre ? Attends, nous allons en finir avec toi I
Et ils récartdèrent ; pois, 'ûs partirent, en riattt bruyamment.
Aussitôt la chèvre arriTa encore dans la chambre, et, cette fois, elle était femme jusqu'à la cdnture.
— Ah ! pauvre garçon, dîtHefle, dans quH état je te retrouve !
Elle rapprocha les morceaux les uns des antres, et se mit à les frotter avec son onguent.
Et peu à peu, les morceaux se rejoignaient, le corps se reconstîmait, et bientôt il se retrouva complet et plein de vie.
— La troisième nuit, lui dit alors la femmechèvre, sera la plus terrible. Mais, armez-vous de courage, et, si vous la passez aussi heureusement que les deux autres, vos peines seront finies, et les miennes aussi, ainsi que celles de tous ceux qui sont retenus ici avec moi.
— Je ne pense pas qu^ puisse m'arriver pis que d'être tué, comme je l'^u été déjà, deux fois, répondit Fanch.
La troisième nuit, pom* abréger, il se rendit encore à la même chambre, après souper, et se cacha, cette fois, sous le lit.
Vers minuit, arrivèrent les mêmes personnages ; et ils se remirent à jouer.
— Je sens encore l'odeur de chrétien ! dit soudain une vdx. Est-ce que ce ver de terre ne serait pas encore mort ?
LA PRINCESSE TROÏOL 225
Et ils défirent le lit ; mais, ils n'y trouvèrent rien. Ils regardèrent alors dessous :
— Le voici ! le voici !
Et on le retira, par les pieds, de dessous le lit.
— Il faut en finir avec lui, cette fois! se dirent-ils. Q.u*en ferons-nous ?
— Il faut le cuire, et puis le manger.
— C'est cela ! crièrent-ils tous à la fois.
On fit un grand feu dans la cheminée, on mit le pauvre Fanch tout nu, on le suspendit au-dessus du feu, et, quand il fut bien rôti, ils le mangèrent, jusqu'au dernier morceau, même les os.
Quand le festin fut terminé, ils s'en allèrent, et aussitôt une femme très belle entra dans la chambre, une princesse magnifique, et rien de la chèvre, cette fois.
— Hélas ! dit- elle, j'ai grand' peur qu'ils n'en aient pas laissé le moindre morceau.
Et elle se mit à chercher, d'abord sur la table, puis sous la table. Elle ne trouvait rien. A force de chercher, elle finit, pourtant, par découvrir un fragment d'os de la tête.
— Dieu soit loué ! s'écria-t-elle, tout n'est pas encore perdu 1
Et elle se mit à frotter l'os, avec son onguent. Et, à mesure qu'elle le frottait, il grandissait, il
226 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
grandissait, il se garnissait de chair, chaque membre revenait à sa place, tant et si bien que, peu à peu, le corps entier se reconstitua et se retrouva aussi vivant et aussi sain que jamais.
— Holà ! s'écria alors la princesse, tout va bien! Mdntenant, les géants (ou les démons) n'ont plus aucun pouvoir ni sur moi ni sur les miens, et tout ce qui est ici vous appartient, Fanch, jusqu'à moi-même !
Aussitôt on vit arriver, de tous les côtés, une foule de gens de tout rang et de toute condition, des princes, des princesses, des ducs, des barons, des gens du commun, qui tous étaient retenus enchantés dans ce château. Il en sortait de partout, et ils remerciaient celui qui les avait délivrés, puis ils partaient, chacun pour son pays.
— Partons aussi, dit Fanch à la princesse; allons chez votre père.
— Pas encore, répondit-elle ; il nous faut séjourner encore trois jours ici, et, pendant ces trois jours, vous devrez rester sans manger ni boire, complètement à jeun, jusqu'au coup de neuf heures, chaque matin. Si vous buvez ou mangez la moindre chose, avant cette heure, vous vous endormirez aussitôt, et ne me reverrex plus. Tous les matins, je viendrai vous voir, à midi , et alors vous pourrez manger et boire. Vous m'attendrez, assis sur la pierre de la fon-
LA PRINCESSE TROÏOL 227
taine, dans le bois, et aussitôt le premier coup de midi, je me trouverai près de vous. Mais, prenez bien garde de manger ou de boire, avant cette heure.
Quand elle eut prononcé ces paroles, elle disparut.
Le lendemain matin, longtemps avant midi, Fanch, accompagné d'un domestique, attendait la Princesse, assis sur la pierre de la fontaine. Il n'avait encore rien mangé, ni bu, et il avait faim. Comme il attendait ainsi, il vit venir à lui une petite vieille femme ayant au bras un panier rempli de prunes.
— Bonjour à vous, jeune seigneur, lui dit la vieille.
— A vous pareillement, grand'mère.
— Acceptez une prune de moi.
— Merci, je n'aime pas les prunes.
— Une seulement, pour les goûter ; cela ne coûte rien ; voyez, comme elles sont belles !
Il prit une prune. Mais, aussitôt qu'il l'eut portée à sa bouche, il s'endormit. Midi sonna, en ce moment, et la princesse parut.
— Hélas I il dort l dit-elle, en le voyant.
— Oui, dit son domestique ; une petite vieille est venue offrir une prune à mon maître, et dès qu'il l'a portée à sa bouche, il s'est endormi.
— Eh bien ! quand il se réveillera, donnez-
228 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
lui ce mouchoir, pour qu'il se souvienne de moi.
Et eUe donna un mouchoir blanc au domestique, puis elle s'éleva en l'air et disparut. Fanch se réveilla en ce moment, et il put l'apercevoir, un instant. Elle était toute blanche, comme un ange.
— Je m'étais endormi ! se dit-il, il faut que demain je me surveille mieux.
Le lendemain matin, comme il était encore assis sur la pierre de la fontaine, avec son domestique, la même petite vieille vint à lui, ayant au bras un panier de figues.
— Acceptez une figue de moi, mon beau seigneur ; voyez, comme elles sont belles !
Fanch accepta encore une figue de la vieille. Il la mangea, et s'endormit aussitôt.
Au coup de midi, la princesse arriva auprès de la fontaine.
— Hélas I il dort encore ! s'écria-t-elle, avec douleur.
— Oui, dit le domestique ; la petite vieille est encore venue, et elle a donné une figue à mon maître, et aussitôt qu'il l'a mangée, il s'est endormi.
— Voilà un mouchoir gris, que vous lui donnerez, quand il se réveillera, pour qu'il se souvienne de moi.
LA PRINCESSE TROÏOL 229
Et elle s'éleva encore en Tair, en gémissant.
Fanch se réveilla, au même moment, et il la vit encore qui montait vers le ciel. Cette fois, elle ponait une robe grise.
— Mon Dieu, dit-il, je m'étais encore endormi ! Et qu'est-ce qui me fait donc dormir de la sorte ?
— Je pense, mon maître, — dit son domestique, — que ce sont les fruits que vous donne la petite vieille qui vous font dormir ainsi.
— Bah ! ce ne peut pas être cela ; m^s, demain, je me surveillerai mieux et ferai en sorte de ne pas m'endormir.
Le domestique lui donna le second mouchoir, qui était gris, comme il lui avait donné le premier, qui était blanc.
Le lendemain matin, comme ils attendaient encore, auprès de la fontaine, la petite vieille arriva aussi et, cette fois, elle avait au bras un panier rempli de belles oranges.
— Acceptez une orange de moi, mon beau seigneur, dit-elle à Fanch; voyez comme elles sont belles !
Le domestique avait bien envie de dire à son maître de ne pas accepter ; mais, il n'osa pas, et Fanch prit une orange, la mangea et s'endormit encore.
Midi sonna au même moment, et la princesse
arriva ; le voyant encore endormi, elle poussa un cri de douleur, et dit :
— Ah ! le malheureux, il dort encore !
— C'est la petite vieille qui en est cause, dit le domestique. Elle est encore venue, et a offert une orange à mon maître, qui Ta acceptée et mangée, et aussitôt il s'est endormi.
— Void un troisième mouchoir, que vous lui donnerez, quand il se réveillera, et vous lui ferez mes derniers adieux, car, hélas I je ne le reverrai plus.
Et elle s'éleva encore vers le ciel, en poussant une plainte touchante.
Fanch se réveilla à l'instant, et vit le bas de sa robe et ses pieds. O douleur ! cette fois elle était toute noire. Noir était aussi le troisième mouchoir qu'elle avait laissé à son domestique, pour lui être remis.
— Hélas 1 je m'étais encore endormi ! s'écriat-il, avec douleur.
— Oui, malheureusement, mon pauvre maître.
La princesse, avant de disparaître, m'a laissé, pour vous le remettre, ce troisième mouchoir, et elle m'a recommandé de vous faire ses adieux, car vous ne la reverrez plus.
Grande fut la douleur de Fanch, en apprenant^ cela. Il iicurait et s'arrachait les cheveux, et criait :
LA PRIKCESSE TROÏOL 23 1
— Si ! si ! je la reverraî encore, car je ne cesserai de la chercher partout, et de marcher, nuit et jour, jusqu'à ce que je Taie retrouvée I
Et il se mit sur-le-champ en route, n'emportant, pour toute provision, qu'une miche de pain.
Vers le soir, il s'assit sur le gazon, au bord de la route, pour se reposer et manger un morceau. Une petite vieille vint à passer, en ce moment, qui lui dit :
— Bon appétit, mon fils.
— Merci, grand'mère. Si vous voulez faire comme moi, je partagerai avec vous volontiers.
— Mille bénédictions, mon fils! Voici dix-huit cents ans que je suis par ici, et jamais personne ne m'avait encore offert du pain.
Et elle s'empressa d'accepter sa part du fi*ugal repas de Fanch, puis elle lui dit :
— Pour vous remercier, mon fils, voici une serviette que je vous donne et qui pourra vous être utile. Quand vous éprouverez le besoin de manger ou de boire, étendez-la par terre, ou sur une table, suivant le lieu où vous vous trouverez, et aussitôt tout ce que vous souhaiterez vous sera servi dessus. Voici encore une baguette blanche, pour voyager, et, à chaque coup que vous en frapperez sur la terre, vous ferez cent lieues.
— Mille bénédictions, grand'mère, dit Fanch, en prenant la serviette et la baguette.
Et la petite vieille disparut alors.
— Est-ce que ce serait vrai, ce qu'elle m'a dit? se demanda Fandi, quand elle fut partie.
Et il frappa un coup à terre de sa baguette, et aussitôt il fut transporté à cent lieues de l'endroit où il se trouvait. Et il vit une petite hutte couverte de joncs des marais et de fougères. Un laboureur était à travailler dans un champ voiàn, et il lui demanda d'échanger ses habits contre les siens. Le laboureur s'empressa d'accepter, car ses habits étaient tout en lambeaux, et ceux de Fanch étaient ceux d'un prince. Ainsi déguisé, Fanch alla frapper à la porte de la hutte. Une vieille femme, aux dents longues comme le bras, vint lui ouvrir.
— Qjie demandez-vous, mon fils? lui dit-elle.
— Asile, pour la nuit, grand'mère.
— Hélas ! vous êtes mal tombé, ici ; moi, j'ai trois fils qui n'aiment pas les chrétiens, et, quand ils arriveront, tantôt, ils vous mangeraient, certainement.
— Cachez-moi, quelque part, grand'mère ; je vous aiderai à faire votre ménage, et je saurai me faire bien venir de vos fils.
Elle le cacha dans un vieux coffre, au bas de la maison. La vieille préparait le dîner de ses fils.
LA PRINCESSE TROÏOL 233
Elle avait déjà fait de la soupe, dans trois barriques défoncées, en guise d'écuelles.
— Je ne sais que leur donner, après la soupe, disait-elle ; je n'ai là que trois moutons, et ce n'est pas assez.
— Attendez, attendez, grand'mère; ne vous inquiétez pas de cela, dit Fanch, en sortant de son coffre.
Et il étendit sa serviette sur la table, et dit :
— Par la vertu de ma serviette, je veux avoir trois bœufs rôtis et trois barriques de vin !
Et aussitôt arrivèrent les trois bœufs rôtis et les trois barriques de vin.
Un moment après, on entendit un grand bruit, dans la cheminée, et comme des cris de chouette qui a froid : Hou ! hou ! hou ! hou !
— Voici mon plus jeune fils qui vient ! dit la vieille ; allez, vite, vous cacher dans le coffre.
Et aussitôt le plus jeune fils de la vieille descendit, par la cheminée, en criant : J'ai faim, ma pauvre mère, j'ai grand' faim !
— C'est bien, asseyez -vous là près du feu, pour attendre vos frères, et ne faites pas tant de bruit.
Et il s'assit sur un escabeau, près du feu; mais, il cria presque aussitôt :
— Je sens l'odeur de chrétien, mère, et je veux en manger !
— Ah ! bien oui, tu vas, peut-être, manger un cousia à toi, qui est venu me voir, et qui a apporté un bœuf rôti pour chacun de vous ; ne les vois-tu pas U ?
Alors, la vieille fit sortir Fanch du coffire» et son cousin et lui se trouvèrent, \âte, bons amis.
Bientôt on entendit encore un grand bruit, dans la cheminée, et : hou I hou ! hou ! hou ! Et le second fils de la vidlle, ou le second vent, (car c^était la mère des vents), descendit, et voyant Fanch :
— Un chrétien ! s'écria-t-il, je veux le manger, â l'instant !
— Je voudrais bien voir ! lui dit la vieille ; un cousin à vous, qui est venu me voir, et qui a apporté un bœuf rôti pour chacun de vous I Asseyezvous là, près du feu, et soyez sage, ou gare à mon bâton !
£t il s'assit sur un escabeau, près du feu, en face de son frère, et ne dit plus mot.
Un moment après, on entendit encore un vacarme épouvantable. Les arbres craquaient et volaient en éclats, autour de la hutte : c'était effrayant !
— Voici mon fils aîné qui vient ! dit la vieille.
Et il descendit par la cheminée et balaya tout le feu du foyer jusqu'au bas de la maison. U criait ;
LA PRINCESSE TROÏOL 235
— J'ai grand'faim! ma pauvre mère; j'ai grand' faim 1
— C'est bien; taisez-vous, le souper est prêt. Mais, quand il aperçut Fanch :
— Un chrétien I s'écria-t-il; et il allait se précipiter sur lui, et l'avaler. Mais, la vieille prit un jeune ormeau qu'elle avait arraché, dans son jardin, et se mit à le battre, à tour de bras :
— Ah I tu veux manger ton cousin, le fils de ma sœur,, un enfant charmant, qui est venu me voir, et • qui a apporté un bœuf et une barrique de vin pour chacun de vous ! Et tu crois que je le souffrirai ?
Et elle frappait, elle frappait sans pitié ; et le grand vent criait :
— Doucement, ma pauvre mère ; ne frappez pas si fort ; je ne ferai pas de mal à notre cousin, puisqu'il a apporté un bœuf et une barrique de vin pour chacun de nous 1
Alors la vieille cessa de frapper, et ils se mirent tous à table ; mais ils étaient si gloutons, le grand vent surtout, que Fanch fut obligé d'avoir recours à sa serviette, par trois fois. Enfin, quand ils fiirent rassasiés, ce qui dura longtemps, ils allèrent s'asseoir et causer, près du feu, comme de vieux amis.
— Où vas-tu aussi, cousin ? demanda le petit venta Fanch.
236 LA PRINCESSE AXjX CHEVEUX D'oR
— Chercher la princesse Troïol ; sais-tu où elle demeure ?
— Non vraiment ; je n'en ai même jamais entendu parler.
— £t toi, cousin? demanda-t-il au second vent.
— Moi, j'ai entendu parler d'elle ; mais, je ne sais pas où elle demeure.
— Et toi, grand cousin ? demanda-t-il au grand vent.
— Moi, je sais où elle demeure; je reviens précisément de là, et je dois y retourner, demain.
— Veux-tu m'emmener avec toi ?
— Je le veux bien, si tu peux me suivre ; mais, allons nous coucher, à présent, car demain nous aurons encore beaucoup de chemin à faire.
Le lendemain matin, chacun des vents partit de son côté.
— Suis-moi, si tu le peux, dit le grand vent à Fanch.
Et le voilà parti. Frrrrr ! ou ou, ou, ou l viiiii !! Et Fanch après l Et de frapper la terre avec sa baguette blanche, qui lui faisait faire cent lieues, à chaque coup. Quand le grand vent tourna la tête, pour voir où il était resté, il fut bien étonné de le voir sur ses talons. Ils arrivèrent au bord de la mer.
— Je ne peux pas aller plus loin, à moins que
LA PRINCESSE TROÏOL 237
tu ne me prennes sur ton dos, dît alors Fanch au grand vent.
— Je te prendrai bien sur mon dos, si tu me donnes à manger, quand je demanderai.
— C'est entendu, autant que tu voudras.
Et Fanch monta sur le dos du grand vent, et les voilà partis ! A chaque instant, le grand vent demandait à manger. Fanch avait sa serviette, et lui donnait tout ce qu*il demandait. Ils allaient, ils allaient ! frrrrr I viiii ! ou, ou ! Ils aperçurent enfin le château de la princesse Troîol. Le grand vent déposa Fanch au milieu de la cour. Fanch attacha les trois mouchoirs de la princesse, le blanc, le gris et le noir, au bout de son bâton, puis le planta en terre, au milieu de la cour. Un moment après, la princesse passa, au bras du maître du château, se rendant à l'église, pour leur mariage. Elle vit Fanch, reconnut ses trois mouchoirs, et dit aussitôt à sa femme de chambre :
— Allez demander à cet homme combien il veut me vendre un de ses mouchoirs.
La femme de chambre se rendit aussitôt auprès de Fanch.
— Combien voulez-vous me vendre un de vos mouchoirs, pour ma maîtresse ?
— Dites à votre maîtresse qu'elle n'est pas assez riche pour acheter un de ces mouchoirs.
238 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
La femme de chambre retourna vers sa maîtresse.
— Eh bien ! que vous a-t-il répondu ?
— Il m'a répondu que vous n'êtes pas assez riche pour acheter un de ses mouchoirs.
La princesse, à cette réponse, fit semblant de se trouver indisposée, et l'on remit la cérémonie au lendemain.
Le lendemain matin, elle envoya encore sa femme de chambre demander à Fanch combien lui coûteraient deux de ses mouchoirs.
— Dites à votre maîtresse, lui répondit encore Fanch, qu'elle n'est pas assez riche pour acheter ni un ni deux de mes mouchoirs.
La femme revint rapporter la réponse à sa maîtresse.
— Eh bien ! retournez, et dites-lui de venir me parler.
Elle retourna vers Fanch, et lui dit :
— Ma maîtresse vous prie de venir lui parler.
— Dites à votre maîtresse de venir me trouver elle-même, si elle veut me parler.
La princesse se rendit alors auprès de Fanch.
— Venez avec moi un instant, dans ma chambre,.lui dit-elle.
Et Fanch la suivit dans sa chambre, et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en pleurant de joie.
LA PRINCESSE TROÏOL 239
La princesse dépêcha ensuite sa femme de chambre vers le maître du château, pour lui dire qu'elle était toujours indisposée et qu'elle le priait d'attendre jusqu'au lendemain, pour aller à l'église. Elle ajoutait qu'on pouvait néanmoins faire le repas de noces, le jour même, puisque tous les invités étaient arrivés.
Ainsi fit-on. Le repas fut magnifique. Vers la fin, tout le monde était gai et joyeux, et chacun contait quelque petite histoire plaisante. On pria la jeune fiancée de conter aussi quelque chose. Elle se leva, alors, et parla ainsi :
— J'avais un petit coffret, avec une jolie petite clef d'or. Je perdis la clef, et j'en fis faire une autre. Mais, quelque temps après, je retrouvai mon ancienne clef. Me voici embarrassée, et je vous demande de laquelle des deux clefs je dois me servir, à présent, de l'ancienne ou de la nouvelle ?
— Je pense qu'il faut préférer l'ancienne, répondit le maître du château.
— C'est aussi mon avis, reprit la princesse. Je vais vous faire voir Tancienne clef dont je parle.
Et elle se leva de table, entra dans un cabinet à côté et revint aussitôt, en tenant par la main Fanch, habillé en prince ; et, s'adressant au seigneur et à tous les convives :
— Voici 1 je l'avais choisi d'abord, et c'est lui qui sera mon époux, et non un autre !
Et Ton célébra les noces, le lendemain, et il y eut des festins magnifiques, comme je n'en ai vu jamais, si ce n'est en rêve, et ils restèrent dans ce beau château, car le maître disparut aussitôt et personne ne sut jamais ce qu'il était devenu.
Conté par Jacques Sesson, sabotier de la foret de Befibu, commune de Loguivi-Plougras (Côtes- du-Nord), décembre 1869.
LE MAGICIEN FERRAGIO
Eur tiY^ a oa, 'vtl ma Idrer atao Fa ve c'îtoaitt da gonta eur gao{ic vHmn vrao. II y avait une fois, comme on dit toujours, Quand on veut conter un joli petit conte.
JL y avait une fois un comte du Poitou. Sa femme accoucha et lui donna une fille.
On appela tous les magiciens connus , pour lui tirer son horoscope. Il en vint de tous côtés, mais, ils n'étaient pas d'accord. Les uns prédisaient que l'enfant, qui s'appelait Marguerite, épouserait un roi ; d'autres prétendaient que ce serait un prince, d'autres, un duc ou un comte. Le père n'était guère satisfait de ce désaccord, et il fit bannir par tout le royaume que tous ceux qui savaient quelque chose en fait de prédiction n'avaient qu'à se rendre à son château, 4.'t ils seraient bien traités et bien rémunérés.
Il y avait en ce temps-là, dans les montagnes de Scrignac (i), un berger renommé dans tout le pays comme devin et un peu sorcier, et on venait le trouver de fort loin. Son nom était Gorvel. Il entendit les bannies, un jour de marché, à Morlaix, et se mit aussitôt en route vers le Poitou.
Arrivé au château du comte, on lui fit voir l'enfant. Il demanda un demi-verre d'eau et un demi verre de vin. Il mélangea les deux liquides, observa la manière dont se comporta le mélange eb dit ensuite que l'enfant, à l'âge de douze ans, serait enlevée par le magicien Ferragio et délivrée par un de ses proches parents. Il prédit encore que, au bout d'un an, la comtesse donnerait le jour à un fils ; puis il ajouta que, si, les temps étant révolus, ses prédictions ne s'accomplissaient pas, il consentait à être mis à mort.
Le comte pria Gorvel de rester près de lui, et fit aussi venir sa femme et ses enfants.
La comtesse accoucha d'un fils, comme il l'avait prédit. Il fut nommé Hervé.
Aussitôt né, l'enfant fut confié à une nourrice, laquelle quitta avec lui le château, pendant quelque temps.
Cependant Marguerite approchait de ses douze
{i) Commune de rarrondtssement de Morlaix.
LE MAGICIEN FERRAGIO 243
ans et son père devenait soucieux et songeait aux moyens de la protéger contre le magicien Ferragio. Il plaça des gardes tout autour de son château et jusques sur le toit. Précautions inutiles. Quand vint le jour où la jeune fille accomplissait sa douzième année, comme elle se promenait avec sa gouvernante dans le jardin du château, tout-à-coup le ciel s'obscurcit, le tonnerre se fit entendre, et, du sein d'un nuage qui s'abaissa jusqu'à terre, descendit le magicien, qui l'enleva et partit aussitôt avec elle dans son nuage.
Grande désolation du père et de la mère.
Mais, occupons-nous à présent du jeune enfant que nous avons vu partir avec sa nourrice ; nous retrouverons plus tard Marguerite et le magicien.
Quand Hervé eut dix ans, on l'envoya à l'école, dans la ville voisine. Ses camarades ne l'appelaient que penber (fils unique), et il croyait bien qu'il n'avait ni firère ni sœur, et son père et sa mère ne lui avaient jamais dit non plus qu'il en eût. Cependant, un de ses condisciples ayant dit un jour aux autres : « Celui-là n'est pas penhet; car il a une sœur, qui a été enlevée, à l'âge de douze ans, par le magicien Ferragio ; » ces paroles produisirent sur lui un singulier effet. Il fit un paquet de ses livres et de ses cahiers et s*en vint tout droit à la maison. Il demanda à
son père si ce qu'il avait entendu était vrai, à savoir : qu'il avait une sœur, qui avait été enlevée, à Tàge de douze ans, par le magicien Ferragio. Son père lui avoua que c'était la vérité, et il dit alors qu'il voulait aller à la recherche de sa sœur, et qu'il ne reviendrait à la maison que lorsqu'il l'aurait trouvée et délivrée.
11 se fit construire un navire propre à aller par eau et par terre, et il partit en emmenant avec lui les deux fils de Gorvel le devin. Il demandait partout où se trouvait le château de Ferragio le magicien, et personne ne pouvait le lui dire. Ils vont, tantôt par terre, tantôt par mer, loin, bien loin, plus loin encore. Ils abordent â une île pour faire de l'eau. Ils y trouvent des oranges en abondance et en font provision, pour emporter sur leur navire. Ils s'engagent dans une belle avenue d'orangers chargés de fruits, sablée avec du sable d'or et â l'extrémité de cette avenue, ils rencontrent un château de cristal avec une porte en or massif. Ils hésitent un moment s'ils doivent entrer dans ce château ou passer outre. Hervé se décide à entrer, et ses deux compagnons le suivent. Il frappe à la porte, et elle lui est ouverte par un vilain nain, lequel a une barbe qui fait sept fois le tour de son corps.
— due demandes-tu ? lui dît le nain, d'un ton insolent.
LE MAGICIEN FERRAGIO 245
— Visiter ton château, lui répond Hervé.
— Pour cela il faut que tu te battes avec moi et que tu sois le plus fort.
— Eh bien I battons-nous, dit Hervé tranquil- Isnent.
Hervé le terrassa, non sans mal, et lui coupa la tête.
Mais, aussitôt parut un géant de dix-sept pieds de haut, qui lui dit ;
— Ah! ver de terre, tu as tué mon frère, mais, c'est à moi que tu auras à faire, à présent.
Et le combat commença, terrible.
Hervé vint encore à bout de celui-là, et il lui trancha aussi la tête. Mais, un second géant, plus grand, parut alors et dit comme le premier :
— Ah I ver de terre, tu as tué mes deux frères ; mais moi, je vais t'avaler tout vif.
Et il s'avança sur lui, la bouche béante comme Touverture d'un four.
Hervé Téventra, si bien que ses boyaux tombèrent par terre, et il lui coupa aussi la tête. Puis, il regarda autour de soi, en se demandant avec inquiétude : — « Est-ce qu'il y en a encore? » car il n'en pouvait plus. Mais, il ne se présenta pas d'autre géant ni nain, et ils entrèrent tous les trois dans le château. Ils ne trouvèrent personne, dans la première pièce. Ils passèrent dans une
seconde et y virent une table magnifiquement servie, avec les mets tout fumants et sentant bon, et personne autour de la table. Ils s^assoient et mangent et boivent à discrétion, servis par des mains invisibles. Puis, les mêmes mains, prenant des flambeaux, les conduisent à de belles chambres, où ils trouvent d'excellents lits de plume. Ils dorment tranquillement, jusqu'au lendemain matin, où ils sont éveillés par des cris de détressepoussés par une voix de femme. Ils se lèvent précipitamment, courent aux fenêtres, et voient avec étonnement le nain barbu que Hervé croyait avoir tué qui traînait une jeune fille par les cheveux, sur le pavé de la cour. Ils descendent pour lui porter secours ; mais, arrivés dans la cour, ils ne voient plus rien, ni nain, ni jeune fille.
Ils passèrent la journée au château, s'y trouvant bien, déjeûnèrent, dînèrent, se promenèrent dans les jardins, qui étaient magnifiques, puis soupèrent et se couchèrent encore, sans avoir aperçu ni entendu nul être vivant.
Le lendemain matin, ils furent éveillés par les mêmes cris que la veille et virent encore le nain qui traînait la même jeune fille par les cheveux. Mais, quand ils arrivèrent dans la cour» et le nain et la jeune fille avaient encore disparu. Ils en étaient fort dépités.
La troisième nuit, ils se couchèrent tout habil-
LE MAGICIEN FERRAGIO 247
lés sur leurs lits, se levèrent un peu avant le jour, et quand les cris se firent encore entendre, au matin, ils se précipitèrent dans la cour. Hélas ! ils arrivaient encore trop tard. Ils purent voir pourtant le nain soulever une grande dalle de pierre, au moyen d'un organeau qui y était scellé, et disparaître dessous avec la jeune fille. Ils coururent à la pierre, la soulevèrent avec peine et aperçurent un escalier de marbre, qui descendait profondément sous terre. Hervé dit à ses deux compagnons :
— Restez là ; moi, je vais descendre dans le souterrain, et si je ne reviens pas, au bout d'un an et un jour, vous retournerez auprès de mon père.
Et il descendit dans le trou. Il descendit, descendit, dans l'obscurité, et arriva enfin à un autre château, beaucoup plus beau que le premier. Il frappa à la porte et le nain qu'il avait vu maltraiter la jeune fille vint lui ouvrir.
— due cherches-tu par ici, ver de terre? lui demanda le nain.
— Ma sœur, vilaine bête, répondit-il, sans peur.
— Ta sœur est bien ici, et tu ne l'auras pas.
— Je l'aurai, de gré ou de force.
Et le combat commence aussitôt.
Hervé tue aussi le nain et lui tranche la tête.
248 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
Mais, aussitôt sort de dessous terre un géant de vingt-deux pieds de haut, et le combat recommence. Le géant est aussi tué et décapité, et aussitôt un autre géant de vingt-cinq pieds de haut prend sa place. 11 a le même sort que son frère.
Hervé pénétre alors dans le château. Il passe dans la salle à manger, où il trouve un bon dîner servi, et encore personne. Il avait faim, et il mange et boit en conséquence. Quand il a fini, une main invisible prend un flambeau sur la tiible et, s'avançant devant lui, elle le conduit à une chambre à coucher, où il trouve un excellent lit de plume.
Le lendemain matin, quand il descendit, il trouva encore un bon dé jeûner servi, et ne fit pas plus de compliments que la veille pour en profiter. Puis, il aUa se promener dans les jardins. Il y remarqua une petite loge, dans laquelle se tenait une petite vieille, qui avait deux dents longues comme le bras. Il Taborda, la salua poliment et lui dit :
— Bonjour, grand'mére.
— Q.ue cherches-tu par ici, ver de terre? lui demanda la vieille.
— Je cherche ma sœur, répondit-il, qui doit être par id, quelque part.
— Hélas ! mon pauvre enfant, si tu savais le
LE MAGiaEN FERRAGIO 249
danger auquel tu t'exposes, tu t'en irais bien vite ; tu es ici chez le grand magicien Ferragio.
— C'est lui précisément que je cherche, grand mère.
— Sais-tu bien que Ferragio n*a qu'un seul endroit dans son corps où il puisse être atteint mortellement. Il faut le frapper au front. Mais, son front est garni de sept plaques de cuivre superposées, et il faut les traverser toutes pour le tuer.
— Eh bien ! grand'mère, je traverserai de mon épèe les sept plaques de cuivre et je tuerai Ferragio.
£t lâ-dessus, il commença par tuer la vieille, qui était la mère du magicien.
Il retourna alors au château, et en visitant les salles et les chambres, il rencontra la jeune fille qu'il avait vu maltraiter par le nain, et elle lui dit :
— Dans trois jours, le magicien Ferragio, qui est présentement absent, reviendra, et il te faudra te battre contre lui, dts le lendemain, pour me retirer d'ici; mais, voici un onguent que tu mettras sur tes blessures et qui les guérira instantanément. Je suis la fille du roi d'Espagne, et j'ai été enlevée par le magicien, qui me retient ici captive, depuis plusieurs années.
Hervé prit l'onguent, remercia la princesse et lui demanda des nouvelles de sa sœur.
— Ta sœur, lui dit-elle, n'est pas ici ; elle est dans le château du magicien Trubardo, et tu auras fort à faire pour la lui arracher.
La princesse s'en alla là-dessus.
Au bout des trois jours, Ferragio arriva et il demanda â Hervé, dès qu'il le vit :
— Q.ue cherches-tu par ici, avorton ?
— Ma sœur et la jeune princesse que j'ai vu maltraiter par un vilain nain, dans le château d'en-haut.
— Tu n'auras ni l'une ni l'autre, à moins que tu ne les gagnes à la pointe de ton épée.
— C'est ce que je compte bien faire.
— Vraiment, pauvre petit I Eh bien î trouvetoi, demain matin, dans la cour du château et nous verrons.
Le lendemain, Hervé fut exact au rendez-vous. Le magicien envoya un taureau contre lui. L'animal, furieux, se précipita sur Hervé, tête baissée; mais, il sut l'éviter, en se jetant de côté, et le taureau alla donner contre un mur où ses cornes s'enfoncèrent si profondément, qu'il ne pouvait plus les en retirer. Alors, Hervé le tua facilement.
— Ce n'est pas tout, lui dit le magicien, il faudra recommencer, demain matin.
— A demain matin donc, répondit Hervé, tranquillement.
LE MAGICIEN FERRAGIO 25 I
Le lendemain, le magicien envoya contre lui un grand cheval furieux. Il tua aussi le cheval.
Enfin, le troisième jour, il eut affaire à un serpent recouvert d'ccailles jaunâtres et qui vomissait du feu.
Il finit aussi par en venir à bout, mais, avec bien du mal, et il le tua comme le taureau et le cheval.
— C'est bien, dit le magicien, en dissimulant sa colère et son inquiétude; mais, à présent, c'est à moi-même que tu auras affaire. Retrouve-toi ici, demain matin, et nous en finirons avec toi.
Et il s'en alla là-dessus.
I^ fille du roi d'Espagne vînt trouver Hervé et lui dit :
— Tu es sorti heureusement et sans beaucoup de peine de ces trois épreuves ; mais, trois autres vont leur succéder, à présent, qui seront bien plus difficiles; car c'est contre le magicien lui-même qu'il te faudra combattre. Aie confiance pourtant et bon courage, et, grâce à l'onguent magique que je t'ai donné, tu pourras encore te tirer d'affaire.
Le lendemain matin donc, le voilà aux prises avec le magicien en personne. Le combat fut long et terrible. Hervé fut souvent atteint mortellement ; mais, il mettait aussitôt un peu de son onguent sur la blessufe et se trouvait guéri aussitôt.
Il parvint à percer deax des sept plaques de cuivre qui garnissaient le front du magicien, et celui-ci se sentit faiblir un peu. Il continua pourtant de faire bonne contenance. Enfin, épuisés et n'en pouvant plus, de part et d'autres, ils convinrent de remettre la suite du combat au lendemain, et se retirèrent, chacun de son côté, pour se restaurer et se reposer.
Ils recommencèrent de plus belle, le lendemain, et si l'affaire avait été chaude, la veille, ce jour-ld, elle le fut bien davantage. On se battit jusqu'au soir, et, au coucher du soleil, Hervé avait encore percé trois autres plaques de cuivre ; ce qui faisait cinq, avec les deux de la veille.
Le magicien, qui faiblissait, à mesure qu'on perçait les plaques de son front, demanda encore quartier jusqu'au lendemain, et Hervé, qui, de son côté, n'en pouvait plus, s'empressa d'y consentir.
Le troisième jour, ils étaient encore, dès le lever du soleil, en présence l'un de l'autre, et le combat recommença, plus terrible que jamais, car il fallait finir, ce jour-là, par la mort de l'un ou de l'autre des combattants. Hervé dut avoir recours souvent à son onguent, et le magicien, furieux de voir qu'il ne tombait pas, quelque terribles et mortels que fussent les coups qu'il lui portait, en perdait la tète et ses coups n'étaient
LE MAGICIEN FERRAGIO 255
plus aussi sûrs. Vers le coucher du soleil, Hervé parvînt à percer les deux dernières plaques, et aussitôt le monstre s'affaissa sur lui-même et tomba à terre, roide mort. Pour plus de sûreté, Hervé lui trancha la tête et la jeta dans les fossés du château.
Aussitôt, on vit surgir de tous côtés ôqs princesses, toutes plus belles les unes que les autres, et qui venaient remercier le vainqueur en lui disant, Tune : — « Venez avec moi chez mon père pour lui demander ma main; je suis la fille de l'empereur de Turquie. » Une autre : — « Je suis la fille du roi de Perse ; » une troisième : — « Je suis la fille du roi de Naples, » et ainsi de suite. Hervé ne savait trop à laquelle entendre, tant elles étaient toutes jolies et gracieuses. Cependant, il se décida pour la fille du roi d'Espagne, laquelle lui avait procuré l'onguent magique qui lui fut si utile, dans ses combats avec le magicien. Toutes les autres princesses partirent, chacune de son côté, dans de beaux carrosses attelés de chevaux ailés, qui s'élevèrent dans l'air et les portèrent promptement dans leurs pays.
Hervé partit aussi, par la même voie, pour l'Espagne, avec sa protectrice. Mais, ils n'étaient pas encore loin, quand le ciel s'obscurcit tout d'un coup, et ils virent un nuage noir qui s'avançait sur eux, d'une façon menaçante.
— Hélas I s'écria la princesse, à celte vue, c'est le géant Trubardo, frère de Ferragio, qui nous poursuit, sous cette forme.
Et à peine avait-elle prononcé c&s paroles, que Trubardo, qui était aussi magicien, descendit du nuage, sous la forme du croissant de la lune, et l'enleva. Quant à Hervé, il fut précipité à terre et tomba dans une carrière. Quand il se releva de là, tout meurtri, il ne savait pas où il était, ni de quel côté il devait se diriger. Il alla au hasard, à la grâce de Dieu, et arriva dans la ville de Conslantinople. Il se rendit immédiatement au palais de l'empereur et demanda de l'occupation. On le prit comme berger, et on lui recommanda de ne pas approcher avec son troupeau du château du magicien Trubardo, qui demeurait dans le voisinage et faisait trembler toute la ville.
Quand il entendit cela, il en fut content et ne songea plus qu'à reprendre la princesse espagnole au magicien. Mais, hélas I il n'avait pas d'annes, et il en était fort contrarié.
Un jour, qu'il était avec son troupeau sur une grande lande, il rencontra un vieillard à la barbe longue et blanche comme la neige et qui lui demanda s'il n'était pas encore las de garder les troupeaux en Turquie, et s'il ne désirait pas retourner dans son pays.
— Je retournerais volontiers chez mon père.
LE MAGICIEN FERRAGIO 255
répondit-il ; mais, je voudrais retrouver ma sœur auparavant et aussi la fille du roi d'Espagne, que le magicien Trubardo retient captives.
— H faut alors les aller chercher chez le magicien Trubardo.
— Oui, mais il me faudrait des armes pour cela.
— Eh bien ! voici une épée et une lance ; Tépée est celle avec laquelle saint Pierre coupa Toreille de Malchus, et la lance est celle qui perça le côté gauche de Notre-Sauveur, sur la croix. Avec ces armes, tu peux marcher sans crainte contre le magicien. Il a un point noir dans la paume de la main gauche, et c'est là qu'il faut le frapper; car c'est le seul endroit de son corps où il soit vulnérable.
— C'est bien, mais qui gardera mon troupeau, en mon absence ?
— Moi, sois tranquille à ce sujet,
Et Hervé prit l'épée et la lance et se rendit au château du magicien.
Il frappa à la porte. Elle s'ouvrit aussitôt et il se trouva en présence d'un géant de dix-huit pieds de haut, qui lui demanda :
— Que cherches-tu par ici, ver de terre?
— La fille du roi d'Espagne, répondit-il, et ma sœur, la fille du comte du Poitou.
— Elles sont bien ici, en effet; mais, tu ne les
256 LA PRINCTSSE AUX CHEVEUX d'oR
auras pas, à moins que tu ne me tues d'abord et le magicien Trubardo ensuite.
— Eh bien I je te tuerai et le magicien Trubardo aiisâ.
Et le combat commença aussitôt, et le géant fut bientôt tué, d'un coup de la lance sainte.
Hervé pénétra alors dans le château, et voyant une table bien servie, il s*y assit et mangea et but à discrétion. Quand il eût fini, une main invisible prit un flambeau sur la table et le condoisit à une chambre à coucher, où il dormit tranquille, dans un excellent lit de plume.
Le lendemain matin, il vit la porte de sa chambre s'ouvrir et la fille du roi d'Espagne entra et lui dit :
— Tu as bien tué le géant qui garde le château de Trubardo, en son absence; mais, pour me retirer d'ici, il te faut encore tuer le magicien lui-même.
— Je le tuerai; où est-il?
— Il est absent.
— Quand reviendra-t-ii ?
— Je ne sais pas.
— Ne peut-on pas hâter son retour ?
— Si, tu n'as qu'à frapper un coup de marteau sur une boule de cuivre qui est près de la porte du château, et il arrivera aussitôt.
— En ce cas, je vais lefaire revenir tout de suite.
LE MAGICIEN FERRAGIO 257
Et Hervé descendit et déchargea un vigoureux coup sur la boule de cuivre, qui rendit un son retentissant.
On entendit aussitôt un grand bruit, dans l'air, et le magicien descendit dans la cour, du sein d'un nuage noir.
— Qii'y a-t-il de nouveau par ici ? demandat-il.
— Rends-moi la fille du roi d'Espagne et ma sœur, la fille du comte du Poitou, lui dit Hervé.
— Tu n'auras ni l'une ni l'autre, répondit le magicien, à moins que tu ne m'ôtes la vie.
— Eh bien ! je t'ôterai la vie, alors.
Et le combat commença aussitôt ; mais, il ne fiit pas long, car du troisième coup, l'épée de Hervé atteignit le magicien dans le point noir qu'il avait à la paume de la main gauche, et il tomba aussitôt et expira.
Alors, on vit encore de belles princesses surgir de tous côtés et venir remercier Hervé de les avoir délivrées, et le prier de les accompagner jusque chez leurs pères pour demander leur main. Mais, il resta insensible à toutes leurs avances et séductions et retourna avec sa sœur et la princesse espagnole à la lande où il avait laissé son troupeau, sous la garde du vieillard qui lui avait fourni des armes. Mais, le vieillard n'était plus là,
258 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
et il avait ramené le troupeau à l'étable (i). Ce que voyant, ils se mirent en route pour le Poitou.
Mais, que sont devenus les deux compagnons de Hervé, les fils du devin de Scrignac, qu'il avait laissés dans le château de Ferragio, quand il descendit dans le souterrain ?
Quknd Tan et le jour furent accomplis, voyant que Hervé ne revenait pas, ils se rendirent à leur navire, levèrent Tancre, et retournèrent aussi dans le Poitou, mais non sans emporter de grands trésors du château du magicien.
Hervé épousa la princesse espagnole, sa sœur épousa un frère de celle-ci, et les deux noces furent faites le même jour, et il y eut de grands festins, des fêtes et des réjouissances publiques. Hervé devint, peu après, roi d'Espagne, à la mort de son beau-père.
Conté par Vincent Coat, ouvrier de la manufacture des tabacs de Morlaix. — Avnl 1874.
(i) C'est à tort, croyons-nous, que le conteur feit disparaître le vieillard, sans bous apprendre qui il est. C'est sans doate le bon Dieu lui>mèine, qui intervient fréquemment, sous cette forme, dans les contes populaires. — Ce conte, comme quelques autres, peut appartenir aussi bien au cycle de la Recherche de la Princesse aux Cheveux d'Or et à celui du Milicien ei son valet, ou sa fille.
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Selaouitj mar hoc^ mr (fhoani,
Sttu aman eur gata^ic ioani.
Ha «a «»:( en-ii lutra gaou.
Mis, mariage, eur gir pe daou.
Écoutez, si vous voulez,
Voici, un joli petit conte,
Bans lequel il n'y c pas de mensonge.
Si ce n'est, peut-être, nn mot ou deux.
JL y avait une fois un roi de France dont les ancêtres avaient régné dans ce pays, depuis neuf générations. H n'avait jamais visité la Basse-Bretagne. Un jour, la fantaisie lui prit d'y venir, avec une suite nombreuse. Il fît accoutrer un beau carrosse et partit.
Il fut bien accueilli par le roi de Bretagne, lui et sa suite, et Ton allait chasser, tous les jours, dans les grandes forêts du pays. Un jour, le roi de France mit une celle ardeur à poursuivre un
26o LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'OR
sanglier que ses gens ne purent le suivre et il s'égara. Le voiU bien embarrassé. La nuit vint et il monta sur un arbre pour attendre le jour, car la forêt abondait en bêtes fauves de toute sorte. Il aperçut une petite lumière, qui ne paraissait pas bien éloignée. Il descendit de l'arbre et se dirigea vers la lumière. Il arriva à la hutte d'un pauvre bûcheron et demanda un abri pour la nuit et quelque chose à manger.
— Nous sommes de pauvres gens, lui dit le bûcheron, et notre hospitalité paraîtra sans doute bien médiocre à un seigneur comme vous ; quoi qu'il en soit, c'est de bon cœur que nous partagerons avec vous le peu que nous avons.
Puis, s'adressant à sa femme :
— Il faut nous apprêter, Plésou (i), le lièvre que je vous ai apporté hier.
— Un lièvre ? dit le roi ; et si les gardes le savaient et le disaient au roi ?
— Et comment le sauraient-ils ? Ce ne sera pas par vous, probablement? Et puis, le bûcheron est maître dans sa hutte, je pense, comme le roi l'est dans son palais.
— Assurémei^t, mon brave homme, répondit le roi.
(i) Nom de femme autrefois très commun en Basse-Bretftjne et aujourd'hui disparu.
La femme du bûcheron accommoda le lièvre, à sa façon, et Ton s'attabla et Ton mangea de bon appétit, en causant de choses et d'autres.
Bien ! Mais, voilà que la femme du bûcheron accoucha, dans la nuit, d'un gros garçon. Le roi s'offrit pour en être le parrain. Mais, où trouver une marraine de qualité, comme il convenait pour un pareil seigneur ?
— Allez demander la demoiselle du château, mon homme, dit la bûcheronne à son mari.
Et le bûcheron endossa son habit des dimanches et prit la route du château. Il fit part à la châtelaine du sujet de sa visite. La demoiselle, qui était près de sa mère, s'écria aussitôt avec dédain :
— Moi servir de marraine au fils d'un bûcheron, et avec un charbonnier pour parrain, peutêtre I Cherchez donc ailleurs des gens de votre condition !
Et elle se leva pour s'en aller.
— Le parrain, dit le bûcheron, est un beau et riche seigneur, et j'ai pensé qu'il convenait de lui choisir une commère aimable et jolie.
— Un riche et beau seigneur?... Qui est-ce donc ? demanda la demoiselle, intriguée.
— Je ne saurais, en vérité, vous dire qui il est, ni d'où il vient ; mais, il est vêtu très richement, il est beau et généreux et je ne serais pas étonné
262 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
qa^l fût prince, le fils de quelque puissant monarque peut-être. Il s'est égaré en chassant dans la forêt, il est venu frapper à notre porte, il a passé la nuit dans notre hutte, il était présent quand ma femme est accouchée et s'est ofiert lui-même pour être parrain.
— Si c'est ainsi, dît alors la demoiselle, je veux bien être la marraine de votre enfant et je vais m'apprêter à me rendre chez vous.
Le bûcheron s'en retourna chez lui, tout joyeux, et la jeune châtelaine arriva aussi, peu après, dans un beau carrosse et parée de tous ses atours. On se rendit au bourg, pour le baptême. Quand ils arrivèrent au presbytère, ils trouvèrent le vicaire qui battait du lin, le curé qui le broyait et la servante qui le peignait, ce qui étonna fort le roi (i).
— Venez baptiser mon enfant. Monsieur le Curé, dit le bûcheron au curé.
— Nous y allons tout de suite, répondit cehii-ci.
Et le curé et son vicaire secouèrent la poussière dont ils étaîenr couverts, revêtirent leurs soutanes, qu'ils avaient ôtées, et se rendirent à Téglise.
(i) Ceci est ua trait de moeurs imioduit aifaitrairement par ma conteuse, et faisant allusion à la vie simple et patriarcale <ie nos anciens curés de campagne d'autrefois.
Quant le curé vint recevoir Tenfant, dans le porche, il reconnut le roi, qu'il avait vu, dans un voyage à Paris, et se jeta à ses pieds.
— Relevez-vous, Monsieur le Curé, lui dit le monarque, on ne doit se mettre à genoux que devant Dieu.
L'enfant fut baptisé et reçut le nom de Efflam. En entendant sonner les cloches, à toute volée, les pages du roi et les seigneurs de sa suite, qui le cherchaient depuis la veille, s'écrièrent : — C'est pour le roi, sans doute, que l'on sonne de la sorte 1
Et ils coururent au village et leur joie fut grande de retrouver leur roi en vie et sans mal.
En prenant congé du bûcheron, le roi lui donna une poignée de pièces d'or, puis, lui présentant un anneau orné d'un gros diamant, il lui dit:
— Quand mon filleul aura atteint l'âge de quatorze ans, vous lui direz de venir me voir, à Paris, et vous lui donnerez cet anneau, qui me le fera reconnaître.
Le roi de Bretagne célébra le retour de son hôte par un grand festin, et peu de temps après, le roi de France prit congé de lui et retourna à Paris.
Le bûcheron acheta des terres et fit bâtir une belle maison, avec l'argent que lui avait donné le
parrain d'EfQam, et il était à présent un des plus riches bourgeois du pays. Il envoya son fils à Técole, dans la ville la plus voisine, et, comme l'enfant était intelligent, il fit des progrès rapides (i).
Qjiand Efflam fut parvenu à Tâge de quatorze ans, son père lui remit un jour Tanneau de son parrain et lui dit de se rendre à Paris, de demander à voir le roi de France et de lui montrer Tanneau. Le jeune garçon demanda qu'on lui donnât quelqu'un pour l'accompagner, dans un si long voyage. On lui permit d'emmener avec lui un jeune pâtre teigneux, laid et méchant, qui était dans la maison. On leur donna aussi deux vieux chevaux, poussifs et fourbus, et ils se mirent en route. Le temps était beau, la chaleur était grande et, vers l'heure de midi, ils descendirent de leurs montures pour boire à une fontaine-, au bord du chemin. Pendant qu 'Efflam buvait dans le creux de sa main, penché sur le bassin de la fontaine, son compagnon lui donna un coup d'épaule et le fit tomber dans l'eau. Puis, il lui enleva son anneau, monta sur le meilleur des deux chevaux et partit au galop. Suivons-le, nous reviendrons plus tard à l'infortuné Efflam.
(i) Tout ce début jusqa'îci semble appartenir k un autre type que le reste du conte.
En arrivant à Paris, il se rendit tout droit au palais du roi et salua ainsi le vieux monarque :
— Bonjour, mon parrain I Je suis venu vous voir, comme vous l'aviez reconmiandé ; j*ai quatorze ans accomplis, depuis quelques jours.
— Moi, ton parrain !... dit le roi, surpris de s'entendre donner ce nom par un pareil avorton.
— Oui, reprit le drôle, je suis le fils du bûcheron, qui naquit la nuit où vous avez reçu l'hospitalité dans sa hutte, au milieu de la forêt où vous vous étiez égaré ; ne vous le rappelezvous donc pas ?
— Oui, oui..., je me rappelle, répondit le roi en le regardant avec compassion, tant il était mal tourné... ; tu es bien le fils de ce brave homme ?...
— Certainement ; tenez, ne reconnaissez-vous pas ceci ?
' £t il lui présenta l'anneau.
— Oui vraiment, c'est bien l'anneau que j'avais laissé au père de mon filleul, qui devait me l'apporter, dit le roi, en examinant l'anneau.
Le roi l'accueillit alors avec bonté, lui demanda des nouvelles de son père et de sa mère et le fit décrasser et habiller convenablement. Mais, on eut beau le laver, le savonner et le couvrir de beaux habits, il n'en avait guère moins mauvaise miné. Le roi, qui avait bon cœur.
266 LA. PRINCESSE AUX CHEVEUX D'oR
donna des ordres pour qu'on le traitât bien, qu'on lui donnât â manger et â boire comme il le désirerait et qu'on le laissât se promener où il voudrait, dans les jardins et d^ le palais. Et l'avorton usa largement de la permission.
Cependant, le pauvre Efflam, qui avait réussi à sortir de la fontaine, où Tautre croyait l'avoir noyé, arriva aussi à Paris, quelques jours plus tard. Il se rendit au palais du roi.
— Q^e voulez-vous y mon garçon? lui demanda le portier.
— Je voudrais parler à mon parrain, répondit-U.
— Votre parrain î Mais, qui est-ce donc, votre parrain ?
— C'est le roi de France.
— U y a déjà plusieurs jours qu'il est arrivé, son filleul ; déguerpissez, au plus vite 1
Il partit. Mais, le lendemain, il revint â la charge, et, comme le roi se trouva justement à passer, en ce moment» il demanda ce que voulait ce jeune homme.
— Sire, répondit Efflam, qui, à la réponse du portier, la veille, avait bien compris que le teigneux avait pris sa place, je voudrais quelque petit emploi» dans votre palais, afin de pouvoir gagner honnêtement mon pain, en travaillant.
Le roi le regarda, lui trouva l'air intelligent et
LA PRINCESSE DU FÂLAIS-ENCHA14TÉ 267
dit au portier de le conduire an jardinier, qui trouverait à Templojrer. Le jardinier l'employa à écheniller ses choux et à sarckr ses platesbandes»
Le roi venait souvent se promener dans ses jardins, et le faux filleul raccompagnait parfois. Un jour, il dit, en s'arrètant devant un vieux puits :
— Voilà un puits qui est à profond que personne n'en a jamais pu atteindre le fond ; je voudrais bien pourtant en connaître la profondeur et savoir ce qu'il y a dedans.
Le faux filleul, qui avait reconnu £fflam, crut trouver là une occasion de se débarrasser de lui, et il dit au roi :
— Ce jeune jardinier que voilà, mon parrain, — et il désignait Efflam, — a dit qu'il n'a pas peur de descendre au fond du puits ; mettez-le en demeure de tenir sa parole.
Le roi appela EfHam et lui dit :
— Vous avez dit, mon garçon, que vous descendriez volontiers jusqu'au fond du puits?
— Jamais je n'ai dit pareille chose, sire, répondit Eôiam.
— Tu mens ! s'écria le faux filleul ; tu me l'as dit à moi-même.
— Alors, il faut que vous y descendiez, reprit le roi.
268 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
On apporta tout ce qu'on put trouver de cordes, dans les écuries, les étables et ailleurs, on les attacha bout à bout, puis Efflam entra dans un grand panier auquel on attacha la corde, et on le descendît dans le puits. Il descendait, descendait, descendait toujours, dans une grande obscurité. Qpand il eut ainsi descendu, pendant environ douze heures, il aperçut enfin une faible lumière, qui allait grandissant, à mesure qu'il descendait, et il finit par toucher terre et se trouva dans un beau jardin rempli de belles fleurs. Non loin de là, il aperçut un beau palais, devant lequel se promenait, seul, im vieillard à barbe blanche. Le vieillard s'avança vers lui et lui parla ainsi :
— Bonjour, mon fils. Je sais qui tu es et ce que tu viens chercher ici. Tu es le filleul du roi de France, et ton parrain t'envoie ici pour savoir ce qu'il y a au fond du puits par lequel tu es descendu.
— C'est vrai, grand-père, répondit EiBam, étonné.
— Je coimais toute ton histoire, mon enfant, et je sais que le faux filleul du roi, qui a pris ta place à la cour, ne t'a fait descendre dans le puits que pour se débarrasser de toi, persuadé que tu n'en reviendrais pas. Mais, lu t'en retourneras, sain et sauf, et ses projets seront déjoués. '^n n'es pourtant pas encore au bout de tes
peines et oh t'imposera d'autres épreuves, toutes plus difficiles les unes que les autres. Prends ce sifflet (et il lui donna un petit sifflet d'argent), et, à chaque fois qu'on te commandera quelque travail difficile et au-dessus de tes forces, viens secrètement au puits, penche- toi sur l'ouverture et souffle dans ton sifflet, et aussitôt j'arriverai pour te tirer d'embarras, en te faisant connaître ce que tu devras faire. Quand tu retourneras là-haut, le roi te demandera ce que tu auras vu, au fond du pujts ; tu lui répondras : — « C'est si beau, sire, qu'il m'est impossible de vous en donner une idée ; du reste, allez-y voir vous-même. »
Remonte, à présent; fais comme je t'ai recommandé, aie confiance en moi et tu triompheras de tout le mauvais vouloir et des pièges de tes ennemis.
Efflam remercia le bon vieillard et lui fit ses adieux. Puis, il entra dans le panier, souffla dans son sifflet, pour donner à entendre qu'il voulait remonter, et on le hissa en haut.
— Eh bien ! mon garçon, qu'as-tu vu là-dedans? lui demanda le roi, aussitôt après sa sortie du puits.
— C'est si beau, voyez- vous, sire, si beau, que je ne pourrais jamais vous en donner une idée, par des paroles ; il faut y aller voir vousmême.
270 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
Le roi goûta peu le conseil et fît la moue ; le faux filleal parut moins satisfait encore.
Quelques jours après, en se promenant dans le jardin, le roi s'arrêta à contempler le soleil, qui se couchait, et dît :
— Jevoudrais bien savoir pourquoi le Soldl se montre à nous sous trois couleurs différentes, chaque jour : rose, le matin, blanc, â midi, et rouge, le soir ?
£t le faux filleul s'empressa de lui répondre :
— Envoyez le jeune jardinier vers le Soleil, parrain, pour le lui demander.
— Tu as raison, mon filleul, je vais l'envoyer, pour voir.
Et le vieux roi fît venir Efflam et lui dit :
— Il te faut, mon garçon, aller trouver le Soleil, chez lui, dans son palais, pour lui demander pourquoi il se montre à nous sous trois couleurs différentes, chaque jour, et m me rapporteras sa réponse.
— Et comment voulez-vous, sire?...
— Il fciut que tu y ailles, et tout de suite, interrompit le roi, ou il n'y a que la mort pour toi.
Le soir, après le coucher du Soleil, Efflam se rendit secrètement au puits du jardin, se pencha dessus, souffla dans son sifflet d'argent et le vieillard â barbe blanche monta aussitôt jusqu'à lui et lui demanda :
— Qii'y a-t-il pour votre service, moa enfant ?
— Le roi m*a ordonné, sous peine de la mort, répondit F.fflam, d'aller trouver le Soleil, dans son palais, et de lui demander pourquoi il se montre à nous, chaque jour, sous trois couleurs différentes.
— Eh bien I mon enfant, dites au roi de vous donner, pour faire ce voyage, d'abord un carrosse attelé de trois beaux chevaux, puis, de l'or et de l'argent à discrétion. Vous vous mettrez alors en route, en vous dirigeant toujours vers le Levant, et ne craignez rien et ayez confiance en moi, et vous sortirez encore à votre honneur de cette épreuve.
Le vieillard redescendit au fond de son puits, et Efflam alla trouver le roi, qui lui donna un beau carrosse, de beaux chevaux, de l'or et de l'argent à discrétion, et il partit alors pour se rendre au palais du Soleil. Il allait, il allait, se dirigeant toujours vers le Levant, tant et si bien qu'U arriva à une plaine immense, où il aperçut quelqu'un qui courait, courait en poussant des cris épouvantables.
— Où vas-tu, mon garçon? lui demanda le coureur.
— Je vais trouver le Soleil, dans son palais, pour lui demander pourquoi il est rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir.
— Eh bien ! demande-lui aussi pourquoi il me retient ici, depuis deux cents ans, à courir dans cette plaine immense, sans m'accorder un moment de repos.
— Je le lui demanderai, répondit Efflam.
— Prends bien garde de ne pas le faire, ou je ne te laisserai pas passer
— Je le ferai, assurément.
— Passe, alors.
Et le coureur continua sa course et Efflam passa.
Plus loin, aux deux côtés d'un chemin étroit et profond, par où il lui fallait passer, il vit deux vieux chênes qui se choquaient si rudement et se battaient avec tant de fureur, qu'il en jaillissait à tout moment des éclats. Comment passer par là, sans être broyé entre les deux arbres?
— Où vas-tu, mon garçon? lui demandèrent les chênes.
Efflam fut bien étonné d'entendre des arbres lui parler, comme des hommes.
— Comment ! dans ce pays-d, les arbres parlent donc ? leur dit-il.
— Oui, mais, dis-nous vite où tu vas.
— Je vais trouver le Soleil, en son palais, pour lui demander pourquoi il est rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir.
-— Eh bien! demande-lui aussi pourquoi il
nous retient ici, depuis trois cents ans, à nous battre de la sorte, sans un moment de repos ?
— Je le lui demanderai volontiers.
— Alors, nous ne te ferons pas de mal et tu peux passer.
Et Efflam passa sans mal, et les deux arbres se remirent à se battre, de plus belle.
Un peu plus loin, il se trouva au bord d'un bras de mer, et il aperçut là un homme tout nu qui se jetait dans Teau, du haut d'un rocher, puis, il en sortait pour s'y jeter de nouveau, et cela sans discontinuer.
— Où vas-tu ainsi, mon garçon ? demanda cet homme à Efflam, dès qu'il le vit.
— Je vais trouver le Soleil, dans son palais, pour lui demander pourquoi il est rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir.
— Eh bien ! demande-lui aussi pourquoi il me retient ici, depuis cinq cents ans, à faire le métier que tu as vu, et je te ferai passer l'eau.
— Je le lui demanderai volontiers.
— Monte sur mon dos, alors, et je vais te faire passer l'eau.
Et Efflam monta sur son dos et fut déposé, sain et sauf, sur le rivage opposé. Il continua sa route et arriva bientôt devant le palais du Soleil. C'était le soir, de sorte qu'il n'en /ut pas aveuglé, mais ébloui seulement. Il entra dans la cui-
sine du château, dont il trouva la porte ouverte, et vit une vieille femme, aux dents longues comme le bras, qui préparait de la bouillie d'avoine, dans un énorme bassin. C'était la mère du Soleil.
— Bonjour, grand'mère, lui dit-il.
La vieille tourna la tête et resta tout ébahie, à la vue du jeune homme.
— N'est-ce pas ici que demeure le Soleil ? lui demanda Efflam.
— Si vraiment, répondit-elle.
— Je voudrais bien lui parler, si c'est possible, grand'mère.^
— Qu'as-tu donc à lui dire ?
Efflam lui fit connaître l'objet dé son voyage et ses infortunes, si bien que la vieille s'intéressa à lui et lui dit :
— Mais, mon pauvre enfant, je te plains d'être venu jusqu'ici. Quand mon fils rentrera, tout à l'heure, il aura grand'faim, comme toujours, et, dès qu'il te verra, il se jettera sur toi et t'avalera d'une bouchée. Tu ferais donc bien de t'en aller, au plus vite.
— Jésus mon Dieu ! s'écria Efflam, effi-ayé.
Puis, après avoir réfléchi :
— Après tout,5jgrand*mètre, êtreTmangé par votre fils ou mis à mort par le roi de France, il m'importe peu; je veux donc rester, et si
VOUS voulez bien me prencire sous votre protection
— Tu m'intéresses beaucoup, reprit la vieille ; reste donc, et si mon fils essaye de te faire du mal, je lui caresserai les épaules avec le bâton que voici.
Et elle lui montra le gros bâton avec lequel elle mêlait sa bouillie. Puis, elle cacha Efflam dans un coin de la salle, parmi un tas de fagots. Son fils rentra aussitôt en criant :
— J'ai faim, mère ; j'ai grand'faim ! je meurs de faim ! Donnez-moi vite à manger !
— Oui, mon fils, je vous ai préparé de la bonne bouillie d'avoine ; je vais vous la servir, à l'instant.
Mais, il se mit à humer l'air et dit :
— Je sens odeur de chrétien 1 II y a un chrétien par ici, mèrel...
— Vous rêvez toujours de chrétiens à dévorer, lui répondit la vieille; mangez votre bouillie et tenez-vous tranquille.
— Non ! non ! Il y a un chrétien ici, et je veux le manger I
— Eh bien I oui, il y en a un; mon neveu, le plus jeune fils de mon frère, qui est venu me voir, et vous ne lui ferez pas de mal, j'espère, ou gare à mon bâton I
Et elle lui montra du doigt son bâton, qu'elle
avait déposé au coin du foyer; puis, elle fit sortir Efflam de sa cachette, et le présenta à son fils.
— Le voilà, ton cousin, et si tu lui fais le moindre mal, gare au bâton, te dis-je !
Le Soleil courba la tête et dit :
— Si c'est un cousin, mère, je ne lui ferai pas de mal.
Et il se radoucit, soupa gloutonnement; après quoi, il demanda à Efflam quel était l'objet de sa visite, et s'il pouvait lui être utile en quelque chose. Efflam répondit :
— Le roi de France, cousin, m'envoie vous demander pourquoi vous revêtez, chaque jour, trois couleurs différentes, rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir, quand vous vous couchez ? Et il me faut lui rapporter votre réponse, sinon il me fera mourir.
— Je veux bien te dire cela, puisque tu es mon cousin, et pour que le roi de France ne te fasse pas mourir. Tu diras donc au roi de France que je suis rose, le matin, par l'effet de l'éclat de la princesse Enchantée (l'Aurore), qui, tous les matins, se tient à la fenêtre de son palais, pour me voir passer, à mesure que je monte sur l'horizon. A midi, je me dépouille de ces teintes rosées et je deviens blanc et d'une ardeur dévorante; mais, le soir, j'arrive au terme de ma course journalière, affaibli, rouge de hûgaQ et
épuisé. Voilà, cousin, ce que tu peux dire au roi de France.
— Je vous remerde bien, cousin ; mais, avant de partir, je voudrais savoir encore pourquoi vous tourmentez si cruellement, depuis deux cents ans, un pauvre homme que j'ai rencontré sur ma route, courant et criant, sur une immense plaine, sans jamais se reposer ?
— Oui, je te le dirai volontiers : je retiens cet homme-là à faire pénitence, et il y restera aussi longtemps que le monde existera. Mais, ne lui dis cela qu'après que tu auras firanchi la plaine, car autrement, il ne te laisserait pas passer (i).
— Je ne lui dirai rien, avant d'avoir franchi la plaine; mais, dites-moi encore, je vous prie, pourquoi deux arbres que j'ai vus se battant, plus loin, des deux côtés d'un chemin creux, se maltraitent si cruellement, depuis trois cents ans?
— Je te le dirai encore : ce sont deux époux qui se disputaient et se battirent constamment, quand ils vivaient ensemble, et, pour les punir, je veux qu'ils continuent de se battre, jusqu'à ce qu'ils aient écrasé un homme entre eux ; mais, cela durera encore, sans doute, plusieurs milliers
(i) Le motif de la punition manque ici ; c'est une lacune ou un oubli de ma conteuse. Voir à ce sujet les contes du cycle piécédent, Voyages vtrs k SolàU
d'années, car il ne passe pas un homme tous les mille ans par là. Ne leur dis cela que quand tu auras passé, autrement, tu serais leur victime et ils seraient délivrés. Et à présent, je te dis adieu, car il est grand temps que je commence ma course journalière et Ton m'attend déjà avec impatience.
— Encore une question, cousin; ce sera la dernière.
— Parle vite, alors, car je suis déjà en retard.
— Et rhomme que j*ai rencontré ensuite, au bord de la mer, non loin d'ici, et que vous retenez là en peine, depuis cinq cents ans ?
— Celui-là aussi expie ses péchés et ses fautes, et il restera là jusqu'à ce qu'un autre prenne sa place. Mais, ne lui dis pas cela, avant qu'il t'ait remis de l'autre côté de l'eau, autrement, il ne te ferait pas passer. Mais, adieu, et pas un mot de plus, car je suis en retard, et l'on m'attend avec impatience.
Et le Soleil partit pour sa course journalière. Efïiam prit congé de la vieille et partit aussitôt pour s'en retourner à Paris. Il fit connaître les réponses du Soleil à ceux qu'elles intéressaient, sur son passage, et il arriva sans encombre à Paris.
— Eh bîenl lui demanda le roi, aussitôt qu'il
le vit, as-tu accompli heureusement ton voyage et m'apportes-tu la réponse du Soleil ?
— Oui, sire, mon voyage s'est accompli heureusement et je vous apporte la réponse du Soleil.
— Alors, fais-la-moi connaître, bien vite.
Et Efflam lui fit connaître la réponse du Soleil. A partir de ce moment, le vieux roi ne rêvait et ne parlait plus que de la Princesse au Palais-Enchanté. Il en perdait la tête et devint sérieusement malade. Le faux filleul lui dit encore, un jour :
— Vous devriez, sire, ordonner au jeune jardinier de vous aller quérir la Princesse du Palais- Enchanté ; il n'y a que sa présence qui puisse vous rendre la santé et votre gaieté et vos forces d'autrefois.
— Tu as raison, répondit le vieux roi ; fais appeler le jeune jardinier.
Et Efflam fut introduit de nouveau devant le roi, qui lui ordonna, sous peine de la mort, de lui amener la Princesse du Palais-Enchanté.
La nuit venue, Efflam se rendit encore au vieux puits du jardin, souffla dans son sifflet d'argent et le vieillard à la barbe blanche remonta aussitôt et lui demanda :
— Qu'y a-t-il pour votre service, mon ami?
— Le roi m'a ordonné, sous peine de la mort, de lui amener la Princesse du Palais-Enchanté.
280 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'OR
— Eh bien 1 allez trouver le roi et dites-lui qu'il faut qu'il vous donne d'abord un beau carrosse, pour mettre la Princesse, puis les douze plus beaux chevaux de ses écuries pour les atteler au carrosse. Vous lui demanderez encore de For et de l'argent à discrétion, et de plus douze mulets, dont quatre chargés de viande de mouton, quatre chargés de lard, et les quatre autres chargés de blé; car vous aurez besoin de tout cela.
Efflam remercia le vieillard et alla trouver le roi, qui lui fit donner tout ce qu'il lui fallait. Il se mit alors en route, et il marcha et marcha, tant et si bien qu'il arriva dans le royaume des lions. Des lions affamés, la gueule béante, accoururent à lui, de tous côtés, prêts à le dévorer. Il s'empressa de leur distribuer la charge des quatre mulets qui portaient de la viande de mouton. Ils dévorèrent la viande et les quatre mulets avec. Alors, un lion, le plus grand et le plus beau de tous, s'avança vers Efflam et lui parla ainsi :
— Nous allions tous mourir de faim, et tu nous as sauvé la vie ; mais, je te revaudrai cela. Tiens, prends cette trompette, et si jamais tu as besoin de moi et des miens, en quelque lieu que tu sois, souffle dedans et nous arriverons aussitôt.
— Merci bien, sire, répondit Efflam, en prenant la trompette; et il se remit en route avec les huit mulets qui lui restaient.
Il arriva alors dans le royaume des Ronfles (i) et ces monstres accoururent aussi à lui pour le dévorer. Mais, il se hâta de leur distribuer le lard dont étaient chargés quatre de ses mulets, et ils dévorèrent le lard, puis, les quatre mulets qui le portaient ; après quoi, le roi des Ronfles dit aussi à Efiiara :
— Je suis le roi des Ronfles, si jamais tu as besoin de moi ou àes miens, souffle dans cette trompe (et il lui présenta une trompe), et, en quelque lieu que tu te trouves, nous arriverons aussitôt.
Efflam prit la trompe, remercia le roi des Ronfles et se remit en route avec les quatre mulets qui lui restaient.
Il arriva alors dans le royaume des Fourmis, et se vit en un instant environné de fourmis grandes comme des chats, au point de ne pouvoir avancer. Il se hâta de vider ses sacs de blé, pour ne pas être dévoré par elles, car elles aussi paraissaient afliamées, et quand elles eurent mangé le blé, ce qui fut bientôt fait, avec les quatre mulets qui le portaient, la reine
(i) Ronfle est le coin breton qui signifie Ogre.
282 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
dts Fourmis s'avança vers lui et lui parla de la sorte :
— Nous te devons la vie, car nous allions toutes mourir de faim, tant est grande la famine qui règne chez nous. Mais, je te revaudrai ce service. Prends ce petit sifflet d'ivoire, et, quand tu auras besoin de moi et des miens, souffle dedans, et nous arriverons aussitôt, en quelque lieu que tu sois.
Efflam prit le sifflet, remercia la reine àes Fourmis et se remit en route, seul à présent, puisque ses douze mulets avaient été dévorés par les lions, les ogres et les fourmis. Il arriva, peu après, devant le Palais-Enchanté. C'était un palais magnifique au delà de tout ce qu'on peut dire. Il frappa à la porte. On lui ouvrit et il dit au portier :
— Je voudrais parler à votre maîtresse.
Le portier le conduisit devant une jeune fille d'une grande beauté. Il en fut tellement ébloui, qu'il resta la bouche ouverte à la regarder, sans rien dire. Enfin, quand il put parler, il lui fit connaître le sujet de sa visite.
— Je vous suivrai, répondit la princesse, mais, seulement quand vous aurez accompli quelques travaux par lesquels je veux vous éprouver.
Ainsi, il vous faudra d'abord passer une nuit avec mon lion, dans sa cage, avec une tourte de pain pour lui donner à manger.
— J'essaierai, priiicesse, répondit Efflam, fort peu rassuré, mais n'en faisant rien pardtre.
La nuit venue, on lui donna une tourte de pain et on l'enferma dans la cage du lion.
— Donne-moi de ton pain, lui dit le lion.
Et avec son couteau il coupa un morceau de la tourte et le jeta au lion, qui l'avala d'une bouchée et dit :
— Donne-moi encore de ton pain.
Efflam lui jeta un second morceau, puis, un troisième, un quatrième, jusqu'à ce qu'il ne lui en restât plus.
— A présent, il va me dévorer, pour sûr, pensait-il. Mais, il se souvint en ce moment que le roi des Lions lui avait promis de venir à son secours, et lui avait donné une trompette pour l'appeler. Il se hâta de souffler dans sa trompette et le roi des Lions accourut aussitôt, comme un ouragan, et mit en pièces le lion de la princesse.
Le lendemain matin, Efflam sortit sain et sauf de la cage et se présenta devant la princesse, étonnée de le voir encore en vie, et lui dit :
— J'ai passé la nuit avec votre lion, dans sa cage, et me voici ; viendrez-vous à présent avec moi, princesse?
— Oui, répondit-elle, quand vous aurez passé une autre nuit avec mon Ronfle, dans son antre.
284 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
La nuit venue, on le conduisit à l'antre du Ronfle et on l'y enferma avec le monstre. Celui-ci se précipita sur lui, pour le dévorer. Mais, il eut le temps de souffler dans sa trompe, et le roi des Ronfles arriva aussitôt, comme un ouragan, et mit en pièces le Ronfle de la princesse.
Le lendemain matin, EfHam se présenta encore devant la princesse, de plus en plus étonnée de le revoir en vie, et lui dit :
— Pespère que vous voudrez bien m'accon^agner, à présent, princesse ?
— J'ai une dernière épreuve à vous proposer, avant de vous suivre, répondit-elle ; j'ai là, dans mon grenier, un grand tas de grains, de trois sortes mélangées, froment, orge et seigle, et il vous fiudra le trier et mettre chaque sorte de grain dans un tas à part, sans commettre l'erreur d'un seul grain, et cela avant le lever du soleil, demain matin.
La nuit venue, Efflam monta au grenier, pour trier le grain. Il n'avait d'autre lumière que la clarté de la lune, pénétrant par une lucarne. Son embarras était grand. Heureusement qu'il se souvint des offres de service de la reine des Fourmis. D souffla dans le sifflet d'ivoire qu'elle lui avait donné, et aussitôt les fourmis arrivèrent par millions. Et les voilà de se mettre à l'ouvrage, sans
perdre de temps. Elles firent tant et si bien que, pour l'heure dite, chaque sorte de grain avait été mise dans un tas à part, sans le moindre mélange. Au lever du soleil, Efflam se présenta encore devant la princesse et lui dit :
— Pour le coup, princesse, vous viendrez avec moi, n'est-ce pas ?
— Le travail est-il fait ? demanda-t-elle.
— Le travail est fait, répondit Efflam, tranquillement.
— Il faut que je voie cela.
Et elle monta au grenier, examina les trois tas de grains, en prit dans sa main, à plusieurs reprises, et ne trouva rien à redire ; ce qui Tétonna fort.
— Qu'en dites-vous, princesse, est-ce bien?
lui demanda EfEam*
— C'est parfait, répondit-elle.
— Et vous allez venir avec moi, à présent ?
— Ce n'est pas moi qui suis la Princesse au Palais-Enchanté, répondit-elle; mais, je vais vous faire conduire à un autre palais, plus beau que le mien, non loin d'ici, et là, on vous donnera de SQS nouvelles.
EfHam partit donc pour l'autre palais, sous la conduite d'un guide qu'on lui donna. Là, il trouva une autre princesse, plus belle que la première, et la salua en ces termes :
286 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
Salut, belle Princesse Pu Palais-Enchanté I
Et la Princesse lui répondit :
Excusez, ma maîtresse Est de l'autre côté.
Et elle lui ouvrit la porte d'une chambre, où il vit une autre princesse, plus belle que les deux premières, et qu'il salua en ces termes :
Salut, belle Princesse Du Palais-Enchanté I
Et-celle-d lui répondit comme l'autre :
Excusez, ma maîtresse Est de l'autre côté.
Et elle l'introduisit aussi dans une troisième chambre, où il salua en ces termes une autre princesse, bien plus belle que les précédentes :
Salut, belle Princesse Du Palais-Enchanté !
Et elle lui répondit :
Salut, Prince plein de jeunesse Et de courage et de bonté !
— Voulez-vous venir avec moi à la cour du roi de France ?
— Je VOUS suivrai volontiers où vous voudrez.
Et ils partirent aussitôt, dans un beau carrosse doré, attelé de beaux coursiers ailés, qui s'élevèrent en l'air et ne furent pas longtemps pour se. rendre à Paris.
Le vieux roi fut tellement ébloui et charmé par la beauté de la Princesse, qu'il se sentit tout ragaillardi et voulut l'épouser sur-le-champ.
— Doucement, sire, lui dit-elle; si vous n'aviez que vingt ou vingt-cinq ans, à la bonne heure ; mais, vieux et caduc comme vous l'êtes, ce serait folie à moi de vous épouser.
Et voilà le roi inconsolable.
— N'existe-t-il donc aucun moyen de me rendre ma jeunesse passée? demanda-t-il à la Princesse.
— Il y en aurait bien un, répondit-elle, mais, je ne sais si vous consentiriez à tenter l'épreuve.
' — Quel est-il ? Je veux le tenter, quel qu'il soit; dites, vite!
-— Il faudra d'abord vous faire mourir; puis, avec une eau merveilleuse que je possède, je vous rappellerai à la vie et vous rendrai votre vigueur et votre beauté de vingt ans.
— Faites, faites vite I...
Et le vieux roi se laissa égorger, sans hésiter. Mais, la princesse dit alors à Efflam :
288 LA PRINCESSE AUX CHEVEUX d'oR
— Puisque le voilà mort, qu'il reste mort, et que celui qui a eu toute la peine reçoive aussi la récompense.
Et elle mit. sa main dans la main d'EfEam.
Puis, elle dit encore, en montrant du doigt le faux filleul, tout pâle et près de crever de dépit :
— Quant à ce démon, qu'on fasse chauffer un four à blanc, et qu'on l'y jette tout vif!
Ce qui fut fait.
On célébra alors les noces d'Efflam et de la Princesse du Palais-Enchanté, et il y eut, à cette occasion, pendant huit jours pleins, de grands festins et les plus belles fêtes du monde (i).
Conté pu- Marguerite Philippe, à Ploutret, Novembre 1S69,
(i) Ce conte est altéré et mélangé et peut aussi bien appartemir au cycle des Voyages vers U Sokil qu'à celui de la Ruhtnhe de ia Princesse aux Cheveux ^Or.
Je sens bien que ce titre de Mythe de Psyché, donné à cette division et qui semble préjuger une question très controversée aujourd'hui, celle des mythes dans les contes populaires, n'est pas à Vàbri de toute critique; mais je ne V emploie que faute d'en trouver un meilleur et parce qu'il est consacré par l'usage. Le cycle ou type de récits que je comprends sous cette dénomination peut se résumer ainsi en quelques mots : condition d'abord obscure et malheureuse de l'héroïne ; condition meilleure ensuite, amenée par un acte de dévouement, le plus souvent d'amour filial; chute ou déchéance postérieure, due ordinairement à la curiosité ; épreuves expiatoires, rédemption et réunion définitive du héros et de Vhéroine,
J'en aurais asse^ long à dire sur cette question de l'interprétation mythique; mais je me suis interdit d'une manière absolue les interprétations et les rapprocJjements.