CHAPITRE IV
Peu après l'entrée en guerre des États-Unis Lord Northcliffe, dans un message adi'essé aux Américains, donna plusieurs indications utiles sur ce qu'il faudi'ait comme vivres et équipement aux soldats américains envoyés en France ou en Belgique. « Mais vos hommes ont besoin d'autre chose encore. Avez-vous jamais remarqué qu'il faut les amuser ? Il leur faut le cinématographe, le phonographe, des livres, des revues, des journaux de chez eux, toutes choses qui occupent un tonnage appréciable et des navires ».
Lord Northclifïe disait à une autre occasion : « Si vos soldats sont plutôt des lecteurs que des joueurs de cartes, envoyez-leur des livres, mais ayez soin que ce soient de petits livres, des richesses infinies dans un petit espace. Une mince collection de vers d'un poète favori, une édition en miniature de quelque conte, des essais, quelque ouvrage de recherches ou d'imagination, une édition qui entre dans la poche sans y occuper trop de place, voilà le cadeau qui procurera à maint soldat le plus grand de tous les plaisirs, l'absorption •dans les visions ou les pensées d'un des grands esprits
du monde. Rappelez-vous qu'au front les soldats ont beaucoup de temps à eux. Il leur faut une occupation. Leurs distractions se bornent à fumer, bavarder et lire. Combien les hommes en ligne sont avides d'avoir de quoi lire, comment ils dévorent les revues, les journaux quotidiens et hebdomadaires, même quand ce ne sont que des bribes de vieux papier, quel plaisir ils prennent à tout ce qui est nouveau et peut les faire sortir d'eux-mêmes un moment — je pourrais le décrire d'après mon expérience personnelle et le rendre sensible par plus d'une anecdote émouvante ».
Clive Holland écrit que des soldats britanniques rentrant chez eux ont déclaré que sans le réconfort de la lecture, ils n'auraient guère été favorisés en fait de distractions dans leurs abris lugubres, dans les tranchées et dans les baraques qui les protégeaient des intempéries. Souvent, à la lueur d'une chandelle fichée dans une bouteille ou sur un clou, la guerre était heureusement chassée de leur esprit par la magie d'un livre de voyages ou d'un conte.
Les soldats du corps expéditionnaire américain avaient besoin de livres et s'y complaisaient tout autant que les soldats britanniques. Alan Seeger écrivait sur les pages de garde des « Confessions » de Rousseau : « Nous passons ici une semaine très agréable — neuf heures de garde par nuit aux avant-postes à flanc de coteau ; le jour on dort ou l'on fourrage dans les villages en ruines, on flâne dans le beau parc du château, ou bien on lit à la bibliothèque. Maintenant nous en avons fini, et c'est une sensation vraiment curieuse que de
s'enfoncer dans une chaise longue, de Kre quelque beau livre ancien en prenant simplement la précaution de ne pas se tenir en face des fenêtres sans vitres à travers lesquelles les tireurs d'élite peuvent vous avoir des broussailles où ils sont postés sur les pentes du plateau, à moins de six cents mètres. »
Depuis l'époque où il avait lu (c Treasure Island » et « Via Crucis », Dinsmore Ely, de Winnetka dans l'Illinois, enviait les gens qui avaient vécu dans le temps des pirates, des Croisades et des Indiens. Il se rendait compte qu'ils avaient connu de véritables privations et combattu de véritables ennemis — bref qu'ils avaient vécu la vie à son plus haut degré — tandis qu'aujourd'hui, élevés dans du coton, nous étions privés du droit d'affronter le dragon et de porter nos armes. Aussi, quand il en trouva l'occasion, il entra dans l'aviation et paya son tribut à la hberté en avril 1918. On vient de publier les lettres qu'il adressait à sa famille et elles témoignent du désir général qu'on avait de hre.
Un jour de pluie, en juillet 1917, il Lisait « Dark Flower » de Galsworthy et en trouvait le style net et puissant. « Cette histoire me pesait. Je marchai dix milles et ne pus dormir. Ce que fait cette guerre de la vie des gens ! » Dans une autre lettre : « Ce que nous recherchons surtout dans la lecture, ce sont les aventures. La Saturday Evening Post fait mieux l'affaire que n'importe quoi. Si vous pouviez m'y abonner pour six mois, cela me ferait un grand plaisir... On la Lit d'un bout à l'autre et on se la repasse jusqu'à ce que les pages en soient amincies ; ça répondrait donc au désir
de beaucoup. Il est arrivé un autre livre sur l'aviation. Je n'ai pas encore eu le temps de finir le premier. Comme ils entrent assez profondément dans des considérations techniques, je n'en puis étudier qu'un peu à la fois. C'est surtout de l'histoire que j'ai lu ces temps derniers. » A Cazaux, pour la fille de son hôte, qui Usait de nombreux hvres anglais et désirait vivement lire des romans américains, il demanda à son père d'envoyer « The Virginian » d'Owen Wister, « Laddie » de Gene Stratton Porter, et « The Turmoil » de Booth Tarkington. « Ces livres peignent l'i^mérique comme elle aimerait à la connaître », disait-il. « Elle me donne des hvres français à lu*e ».
Un jeune soldat du Massachusetts, qui avait souffert des gaz, écrivait d'un hôpital d'outre-mer à un ami attaché au Service de Guerre des Bibhothèques : « Vraiment c'est une belle œuvre. Dans les tranchées, au repos, dans les hôpitaux de campagne, d'évacuation et même des bases, les soldats ne peuvent que fumer et lire pour tuer le temps. Il est indispensable que les hommes aient quelque chose de bon pour leur occuper l'esprit après les corvées des tranchées et dans les hôpitaux. Je le sais, parce que j'ai passé trois semaines dans un hôpital de campagne et trois semaines dans un hôpital français. J'ai lu d'un bout à l'autre des journaux vieux de cinq mois, de Waco et de San Antonio ; j'ai passé des heures sur le Methodist Monthly et me suis enthousiasmé pour un Outlook d'octobre dernier. C'est une œuvre excellente — continuez-la. »