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PREMIERS ARRIVAGES EN EUROPE

Un soldat américain qui débarqua en France en juillet 1915 envoya à la Nation une lettre datée du 25 novembre 1917, dans laquelle il donnait la liste de trente-deux livres qu'il avait pu lire depuis son arrivée, « Ce que je lis pour passer mes heures de loisir, c'est l'un des plus grands de mes petits problèmes », écrivaitil. « Je m'assigne une certaine échelle de volumes et c'est très rarement, quand aucun de mes préférés n'est disponible, que je recours à des livres qui n'ont pas de réputation particulière ». Ses lectures comprenaient « Woodstock » de Scott ; « Taie of two Cities », « Hard Times » et « Pictures from Italy )> de Dickens ; « The Cloister and the Hearth » de Reade ; « Adam Bede » de George Eliot ; « Sense and Sensibility » de Jane Austen ; « Thaddeus of Warsaw » de Jane Porter ; « Bob, Son of Battle » d'Olhvant ; « Last Days of Pompéi » de Bulwer-Lytton ; « Westward Ho ! » de Charles Kingsley ; « Ravenshoe » de Henry Kingsley ; <c Lorna Doone » de Blackmore ; « Les Travailleurs de la Mer » de Hugo ; « Bible in Spain » de Borrow ; « Sketch Book » dTrving ; « VaiUma Letters » de Stevenson ; (( The American » de Henry James ; <( The Marriage of William Ashe » de M™^ Humphry Ward ; « The King's Mirror » d'Anthony Hope ; « The Right of Way », « Seats of the Mighty », « When Valmond came to Pontiac » et « Donovan Pasha » de Gilbert Parker. Dans un genre plus léger il y avait (c Adi'ian Savage »

de Lucas Mallet ; « Incomparable Bellairs « et « If Youth but knew » d'Agnes et Egerton Castle ; « Son of Hagar » de Hall Caine et « Let the Roof fall in » de Denby. En français il avait lu douze pièces de Corneille, « Jeanne » de George Sand, et « Le Père Serge » de Tolstoï. « Et de quoi de plus ou de mieux un homme aurait-il besoin ? De ces livres, j'ai trouvé les uns dans les hôpitaux, j'ai acheté les autres presque dans les tranchées, où les civils s'attachent aux ruines ; j'en ai emprunté certains aux bibliothèques de l'Y. M. C. A. ; j'en ai arraché à la gueule de « la mort par l'incinérateur »; j'en ai échangé avec des camarades ; d'autres, enfin, je les ai simplement « acquis » (il vaut mieux n'en pas dire davantage). La meilleure et la plus grande bibUothèque de l'Y. M. C. A. que j'aie jamais vue en France est celle située, 31, avenue Montaigne, à Paris, et les soldats américains qui ont des penchants littéraires devraient s'estimer heureux de la façon dont on a satisfait à leurs aspirations. Pendant mes dix jours de permission à Paris, l'Y. M. C. A. américaine a été mon principal centre d'intérêt ».

Miss Eveline W. Brainerd a publié dans V Independent du 19 janvier 1918 un compte-rendu du travail accompli par la section des bibliothèques à la direction de Paris de l'Y. M. C. A. Sur le bateau qui la transportait en France, on lui avait assuré que « les soldats n'avaient pas besoin de livres ; qu'ils ne voulaient pas lire ». Un commandant précisa cette affirmation en déclarant que ce que les soldats désiraient, c'était quelque chose de superficiel — queh^ue chose de captivant et qu'ils ne

liraient rien d'autre. Si les œuvres superficielles et captivantes eurent le pas tout d'abord, on demanda par la suite des ouvrages comme la Vie de Gordon, les Poèmes de Tennyson, un ouvrage élémentaire de droit, un autre sur l'électricité. Un secrétaire demandait « au moins vingt histoires de France » et désirait savoir combien d'autres on pourrait lui procurer par la suite. On vida les librairies de Paris de leurs dictionnaires, de leurs atlas, de leurs livres de voyages, de Kipling, Seeger, Service et Wells, de tout ce qu'il y avait sur la bataille de la Marne et sur les relations internationales.

C'étaient les cartes qui constituaient la décoration murale la plus répandue dans les baraques américaines en France. On voyait des groupes rassemblés autour d'elles aussi longtemps qu'il faisait assez clair pour distinguer les lignes ; la région où se trouvait le camp s'effaçait tant on en prenait de calques et le point qui représentait Paris était percé de part en part. De l'autre côté, les lecteurs français désiraient vivement voir des vues des États-Unis.

C'est à l'ignorance où l'on était fatalement des livres qu'on désirait le plus, de leur nombre, de la hâte qu'il faudrait mettre à les fournir et des difficultés des tra^nsports en Angleterre et en Amérique qu'il faut attribuer le manque de livres dont on eut grandement à souffrir au début. Dans un camp un homme se montrait à la section des livres et disait avec le sourire : « Je voulais seulement vous rappeler que nous avons vingt-quatre livres pour vingt mille hommes ! » Un autre, doué de

sens humoristique, annonçait qu'il était chargé de deux baraques « avec très peu de livres et encore ceux-là étaient-ils sur le point de périr de vieillesse ». Un visiteur retourna à ses quinze cents soldats avec une seule brassée de livres — tout ce que la direction avait pu lui réserver.

« Quelque rares qu'aient été et que soient encore lesbibliothèques du front », disait Miss Brainerd pour conclure, « quelque faible que soit levu* stock de publications'récentes, elles n'en font pas moins circuler des milliers de volumes et rendent de grands services toute la journée. Mais la nuit tombe de bonne heure et la lumière est rare — alors on a besoin de quelque chose d'animé et de neuf pour tout le monde. Il est cinq heures et demie et l'après-midi est nuageuse, comme c'est souvent le cas dans cette contrée humide. Quelque quatre cents hommes sont parqués aussi à l'étroit que faire se peut dans une baraque. Çà et là une chandelle que tient un homme de bonne volonté perce les ténèbres et devant cette assistance avide se tient le secrétaire qui fait la lecture de « Over the Top » de Empey. Deux soldats tiennent des lampes de poche pour éclairer la page et des camarades les remplacent de temps en temps. Le Uvre a été emprunté, c'est probablement le seul exemplaire qu'il y ait pour toute la ligne des baraques, qui sont à des milles les unes des autres et abritent des milliers d'hommes. On doit le faire suivre aussitôt que possible au secrétaire suivant, et ainsi de suite d'un bout à l'autre de la ligne, jusqu'à ce que dans chaque baraque se soit renouvelée la même scène

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A'n haut : Le prêt des livres dans une baraque de F Y. M. C. A.

En bas : Dépôt à la direction de l'Association des Bibliothèques

Américaines à Paris

d'hommes assis ou debout, attentifs dans l'ombre, la seule lumière de la salle étant celle qui tombe sur les mains du lecteur ».

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