L ASSOCIATION DES BIBLIOTHEQUES AMERICAINES EN SIBÉRIE
Quand le premier détachement de troupes destiné à la Sibérie fit voile de San Francisco au cours de l'été de 1918, une collection de trois mille volumes de l'Association des Bibliothèques Américaines fit route avec lui. Les transports qui partaient des PhiUppines étaient pourvus de livres par le représentant de l'Association à Manille.
Au début de décembre, le Professeur Harry demons, attaché antérieurement aux bibhothèques des universités Wesleyan et de Princeton, vint à Vladivostock de l'Université de Nankin, en Chine, où il est bibhothécaire et professem^ d'anglais, pour s'occuper de l'œuvre de l'Association des Bibhothèques Américaines auprès du corps expéditionnaire. Ses lettres à la direction à Washington contiennent des descriptions intéressantes de ses aventures comme bibliothécaire auprès de cette division éloignée de l'armée américaine.
A son arrivée à Vladivostock il apprit que la plupart des livres qui étaient déjà parvenus en Sibérie avaient été distribués, principalement par les soins de l'officier chargé du moral de l'expédition, aux diverses unités étabhes à la base et dispersées le long de la hgne du transibérien. En conséquence, il songea d'abord à
repérer ces livres, à savoii- quel usage on en faisait, à organiser les échanges et à déterminer les possibilités qu'offrait la situation. Il eut vite fait de conclure qiae, comme les troupes étaient en petits détachements dispersés à travers un immense territoire, une bibUothèque centrale bien installée serait mie dépense inutile, mais qu'il y avait lieu de constituer des bibhothèques volante» avec une administration locale.
H était évident que le service des bibliothèques trouvait là des facilités inaccoutumées. Les troupes étaient confortablement installées dans des quartiers d'hiver ; le frisson de la guerre était passé et les hommes désiraient rentrer chez eux. En visitant les collections de livres à Vladivostock et aux environs, on se rendit compte que les livres et les périodiques étaient accueiUis avec plaisir. Dans une baraque de l'Y. M. C. A. on ne trouva que seize volumes en place sur trois cents ; les cartes de prêt indiquaient une moyemie de dix lecteurs par volume. Sur une collection de quatre- vmgt li^Tes dans les ba^raques d'une section du génie américain, on avait fait trois cent trente em.prunts en deux semaines. <• Dans un ou deux endi'oits », dit le Professeur demons, « on m'assura que les homimes avaient tout lu ». L'aumônier d'un régiment en hgne rapportait que chaque Li\Te, sauf les atlas et les encyclopédies, qu'on ne laissait pas circuler au dehors, était enlevé vingtquatre heures après l'ouverture de la bibhothèque et que les hommes en demandaient d'autres. Leur influence sur le moral pouvait se démontrer d'une manière presque mathématique. « J'ai entendu parler d'une
T^araque pleine d'hommes étendus et lisant dans le <3alme du soir après l'ouverture d'une caisse de livres », écrivait le bibliothécaire. L'établissement de la bibliothèque de camp réduisit immédiatement de plus de moitié les demandes de permissions de la soirée dans ime compagnie.
Un régiment avait fait des livres de l'Association des bibliothèques Américaines partie intégrante de la bibliothèque régimentah'e, et le colonel avait organisé lui-même un excellent plan pour les échanges entre ses différents détachements, qui étaient dispersés à travers le pays « d'une manière aussi dense que les terrains de goK en Ecosse ».
On assigna pour siège au Professeur Clemons ime salle dans l'un des entrepôts de la base juste en face de la Poste. « Dans un autre magasin », écrivait-il, « j'ai fait déterrer vingt-quatre caisses et trois paquets contenant quelques Uvres et une collection de périodiques. On transporta ces caisses dans mon cabinet de débarras et on les ouvrit. Il en résulta un début de mobihsation <ie la plupart des périodiques de l'Orient. C'est un chaos. J'ai songé à le com'onner d'une bannière portant cette inscription « Tout ce qui gît n'est pas à hre ». Pour la manipulation, j'ai eu une escouade de prisonniers autri- <îhiens, et un colonel qui s'est intéressé à cela hier m'a prêté un soldat pour ouvrir les caisses ».
Un état complet des effectifs de l'expédition et de leur répartition, accompagné d'une excellente carte, qui tous deux provenaient du quartier général, renseignait sur l'emplacement des détachements dispersés, et le
voisinage de la poste facilitait l'envoi des colis par les coumers habituels. Les lettres qui furent adressées aux officiers commandant les principaux détachements cantonnés à quelque distance de Vladivostock, pour leur demander des renseignements sur les hvres qu'on désirait et sur l'opportunité d'une visite du bibliothécaire, amenèrent invariablement des réponses affirmatives. Le Professeur demons jugea cependant à propos de différer ses tournées jusqu'à l'arrivée des caisses de hvres attendues, de manière à pouvoir apporter autre chose que des promesses — quoiqu'il craignît quelque peu que son inaction apparente ne portât la direction à Washington à partager la conclusion Chestertonienne exprimée par l'un des officiers de cette expédition que « la guerre vous paralyse en ce qui est des affaires sérieuses ». Tandis qu'il attendait l'arrivée des caisses de l'Association des Bibhothèques Américaines, le Professeur Clemons triait les hvres et les périodiques qu'il avait déterrés et en préparait la distribution. A tout hasard, on les envoya à quarante détachements différents dans quarante et un sacs postaux et en cent vingt-huit colis. « J'espère pouvoir envoyer une collection à tous les détachements, grands ou petits, de l'expédition pendant la semaine de Noël », écrivait-il à la direction le 22 décembre. « C'est ainsi que nous faisons entrer la nouvelle courte dans la longue nuit sibérienne. En ma qualité d'intermédiaire, je sais que je puis vous transmettre à vous, ainsi qu'à tous ceux qui rendent possible le Service de Guerre, les vœux reconnaissants du corps expéditionnaire de Sibérie ».
Une semaine plus tard il écrivait : « La semaine dernière, j'ai mis la dernière main à l'arrangement de ma collection lam'éate de périodiques et j'ai fait partir vingt sacs postaux et cinquante autres paquets de cette mitrailleuse à lectures. Ça n'a pas été un travail très Téj ouïssant et j'ai vu tellement de femmes sur les couvertures des magazines que les femmes complètement vêtues et d'allure intelligente font prime pour moi. »
La « Bourse de la Bibliothèque », comme le Professeur Olemons avait baptisé la pièce qui devait servir de salle ■de renseignements et de lecture pour les troupes de la base, en même temps que de direction pour les bibliothèques volantes, eut vite fait d'être connue, et les demandes de livres spéciaux, ainsi que de périodiques, se mirent à affluer. Les mathématiques, la, grammaire anglaise, l'espagnol, la science économique,, le commerce, l'histoire russe et la question d'Orient étaient au nombre des sujets demandés. On réclama d'urgence une cinquantaine de Uvres à Shang-Haï ; en même temps, les •différentes troupes faisaient l'échange, volume par volume, des Hvres de l'Association des Bibliothèques Américaines qu'elles avaient en main.
En prévision de l'arrivée des caisses de l'Association <}^u'on savait en route, on étabht des rayons dans la salle de distribution. Une heure après leur mise en place, les premiers livres arrivèrent. Le bibliothécaire en choisit un bon nombre pour la bibliothèque centrale et on emballa de nouveau les autres pour leur envoi aux détachements.
Dans le choix de la collection qui devait rester à la
base, on tint particulièrement compte des livres de renseignements, vu qu'en raison du lieu les officiels devaient être en bon nombre parmi les lectem's.
« Je me suis aperçu dernièrement du changement suïvenu dans l'apparence de cette bourse à livres et bibliothèque de renseignements », écrivait le bibUothécaire. « Le soldat qu'on m'avait prêté il y a pltisieurs semaines pour m 'aider à ouvrir et à défaire les \'ingtquatre caisses de vieilles revues et de vieux Hvres a f ailh se rompre les reins et a brisé sa hachette à la tâche. Quand je l'ai renvoyé, le désordre était inexprimable. Je pense que le soldat considérait la situation comme désespérée, car il n'est revenu qu'un après-midi de la semaine dernière. Pendant ce temps, on avait réparti les périodiques, nettoyé les caisses et la pièce, mis des rayons et disposé les hvres dessus. En levant les yeux de mon ouvrage, je l'aperçus sur le seuil, la bouche grande ouverte. Au signe de tête que je lui fis, il s'écria : « Mon Dieu, vous avez pu tout nettoyer ! »
« La veille, tout en se frottant le dos, il m'avait confié qu'il voudrait bien hre un livre de Marie Corelli. Cette fois, le livre l'attendait. »
On fréquentait la bibhothèque de plus en plus, et quand on se mit à faire des cours aux soldats, on dut s'adresser de nouveau à Shang-Haï pour avoir d'autres livres de renseignements. On a envoyé de San Francisco à Vladivostock des milliers de volumes, y compris de nombreuses caisses d'ouvrages techniques, et les envois continueront tant qu'il le faudra.
Un jour à Londres un homme qui était venu de l'État de New York se présenta à moi et me parla comme à un concitoyen. Il portait l'insigne des officiers canadiens. Après que je l'eus renseigné, à sa demande, sur ce que je faisais en Angleterre, il me dit : « Ma mission est plutôt différente. Je m'occupe des tares sociales et des maladie-s vénériennes dans Farmée canadienne. — Alors vous êtes médecin ? — Non, j'ai essayé de faire entreprendre ce travail par des médecins anglais de mes amis, mais ils m'ont objecté qu'ils devaient prendre soin de leur réputation. Je n'ai pas de réputation à perdre. Je suis simplement pasteur unitérien. »
Au cours de la conversation qui suivit, il déclara qu'il était constamment surpris du haut niveau des Uvres que les soldats achetaient, quand ils venaient à Londres.
Une autre fois, je discutais avec la femme d'un médecin américain qui résidait depuis longtemps à Londres, de la vogue remarquable des pièces de Brieux, (c Les Trois Filles de M. Dupont » et « Les Avariés » se donnaient depuis des mois. « Oui », dit-elle, « on a tenu « Les Avariés » dans l'ombre aussi longtemps que l'on a pu, mais maintenant on les donne en même temps que « Les Revenants » d'Ibsen devant des salles combles. La censm'e était autrefois salement aimable et salement difficile pour certains sujets, comme disait ma bonne de son dernier maître. »
Cette phrase dépeint justement, quoique peu éléganirinent, l'attitude de trop de gens vis à vis d'un sujet qu'on ne peut laisser de côté — surtout en temps de guerre. Les bibliothèques de camp ont eu leur part dans l'éducation des hommes pour ce qui est de la morale et de l'hygiène sexuelle en leur fournissant des livres choisis avec soin sur ces sujets. Des conférences faites par des personnes appartenant à diverses œuvres ont également accordé une place à ces questions.
Un jeune soldat du Michigan âgé de dix-huit ans^ hsait le petit tract du T>^ Exner « Friend or Enemy » dont on a répandu un million et demi d'exemplaires, quand son caporal se moqua de lui : « Oh ! vous irez avec les autres d'ici peu. » Il répondit tranquillement : « C'est bon, caporal, mais j'ai une mère, quatre sœurs et une fiancée qui m'attendent et j'en suis fier. Croyezmoi, je leur reviendrai aussi propre que je suis parti. »
Parmi les lettres de « Dinsmore Ely : One who Served », on trouve la suivante qu'il envoyait à son père de France : « En lisant « Le Cabinet des Antiques » de Balzac, je suis tombé sur ce passage qui m'a rappelé vos conseils à mon départ : « Souvenez-vous, mon fils,, que vous êtes un Carol, que votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre écusson a pour devise : Il est nôtre ! qu'il vous permet d'aller partout la tête haute, et de prétendre à des reines. Rendez grâce à votre père, comme moi je fis au mien. Nous devons à l'honneur de nos ancêtres, saintement conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le genou que devant une maîtresse, devant le Roi et devant
En liant : Débardeurs de couleur pour lesquels l'aumônier demandait
des livres
En bas : Matelots américains dans la salle de lectiu'e d'un de leurs clubs
en Airgleterre
Dieu. Voilà le plus grand de vos privilèges ». Je puis dire avec assiu'ance pour la première fois de ma vie que l'honneur de la famille est sauf. Voilà ce qui en est de mes aventures — et je prétends à une reine. »
Une bibliothécaire invita plusieurs matelots à dîner chez elle un dimanche. L'un d'eux prit la hberté d'amener un vieux loup de mer qui fut très frappé de cette hospitalité inaccoutumée et du raffinement de la maison. Quelques jours plus tard, il envoya à la mère de la bibhothécaire une carte postale où il l'appelait « Chère Madame » et la remerciait de la grande amabilité qu'elle avait eue d'ouvrir sa maison et son cœur aux hommes de la marine. Il ajoutait : « S'il y avait plus de femmes comme vous, il y aurait moins d'hommes comme moi. »
Un officier écrivit à la direction de l'Association des BibUothèques Américaines en faveiu- d'un régiment de débardeurs de l'Armée Xationale, composé de 1.359 soldats nègres et stationné dans un port d'outre-mer. En faisant la demande de 750 à 1.000 volumes, il disait qu'il parlait aussi pour les autres officiers du régiment qui étaient tous des blancs : « Quelque étonnante que puisse vous paraître cette déclaration, on a besoin de quantité d'ouvrages dans ces quartiers pour enrayer les maladies vénériennes. Je ne veux pas dire des traités sur ces matières, parce que nous ne voulons pas de livres de cette espèce. Il nous faut des hvres qui occupent l'esprit des hommes à d'autres choses. Deux mois d'étude attentive sur ce sujet m'ont convaincu que ce genre de li^i-es est l'un des meilleurs moyens de com-
battre un fléau social qui règne dans toute la France.
« Un mot d'explication. Nous avons à cette base — et ils sont ici poiu' toute la durée de la guerre — près de trois mille hommes de couleur, dont un tiers ne savent ni lire, ni écrire. Nous avons besoin de ces livres d'abord pour ceux qui peuvent les lire. Il n'y a que quelques mois qu'ils sont passés des champs de coton au kaki. Ils se trouvent parmi une population étrangère, qui parle une langue incompréhensible pour eux, et les seules pubhcations qu'ils puissent trouver en grand nombre sont celles qui dépeignent la vie du demimonde.
« En tant que censeur régimentaire chargé de lire les lettres qu'ils envoient chez eux et placé dans un étroit contact avec eux, je suis arrivé à cette conclusion que les hvres les feront rester au camp. Je ne me suis encore jamais trouvé de ma vie à même de comprendre aussi pleinement le sens de l'expression (( avoh- soif de science ». Elle s'apphque à ces hommes de couleur des districts ruraux du Sud. En implorant, en empruntant et en payant je suis parvenu à rassembler tous les livres anglais du voisinage qui en valaient la peine, et j'ai 113 livres que je crois devoir être placés entre les mains de ces 1.900 hommes. On se sert de la totalité de ces livres sept jours par semaine. Mais il nous en faudrait des centaines de plus.
« Les deux tiers de ces hommes ont une certaine instruction, mais eux non plus ne sont pas insensibles aux séductions du vin, des femmes et de chansons d'une certaine nature, qui toutes leur procurent des sensations
nouvelles et très nuisibles. Mais quand ils se sont mis à lire un livre, ils restent au camp le soir et, à leurs heures de loisir, qui sont nombreuses en raison des exigences du métier militaire, ils lisent ces livres et, ce qui est plus important, ils en causent et discutent ce qu'ils ont appris. Un homme qui peut s'emparer d'un livre ne sort pas et le lit ; il fait des progrès en ce qui concerne la tenue et les devoirs militaires, ainsi qu'au point de vue de la morale et du respect de soi. Ce sont là des principes élémentaires, presque des expressions rebattues chez nous, mais leur réalité se manifeste à cette base fixe dans les lignes de communication. Je suis sûr que vous vous rendez compte de ce besoin dont j'essaie de démontrer l'existence d'une manière faible et décousue.
« Maintenant je ne m'attends pas à ce que votre œuvre s'impose l'amende du nombre de volumes que je demande. Mais j'espère que vous pourrez fournir certains volumes vous-mêmes et en tirer d'autres d'autres bibliothèques et de particuliers pour agir comme centre de rassemblement et de sélection et nous envoyer les livres, quand la collection sera faite. Il nous faut des ouvrages à la portée des esprits ordinaires. Ils ne doivent être ni trop avancés, ni trop élémentaires ; il faut rejeter les aventures passionnelles, les romans pleins de foudre et de sang et les controverses théologiques. On a besoin d'histoires attrayantes et de romans patriotiques ; des contes manifestant l'amour du pays, de Dieu et de la Vertu seraient très favorablement accueilhs. »