CHAPITRE V
l'association des bibliothèques américaines en france
Les efiforts systématiques de l'Association des Bibliothèques Américaines pour le corps expéditionnaire américain commencèrent en janvier 1918, lorsqu'un bureau d'expéditions fut établi à Hoboken en vue de rassembler les livres et de les expédier par les transports. Les livres ainsi envoyés étaient placés dans les baraques de l'Y. M. C. A. ou distribués directement aux soldats. Vers la même époque, l'Association envoya un représentant en France, le D^ M. Llewellyn Raney, pour y jeter les bases d'un service plus considérable.
Après s'être consulté avec le commandant des forces navales américaines dans les eaux européennes et s'être procuré un laissez-passer, le D^" Raney visita de nombreuses stations navales et il apprit partout que les hommes avaient besoin de livres, à la fois pour passer le temps et pour s'instruire. Ayant eu l'occasion d'aller en mer à bord du vaisseau-amiral d'une escadre qui escortait un convoi vers le bas des côtes de France, il put se rendre compte des choses de visu. Pendant deux jours, il se mêla aux hommes et étudia leurs goûts
et leurs inclinations. Passant la soirée parmi la foule de l'entrepont, il vit une douzaine de matelots qui lisaient, étendus sur leurs couchettes. Beaucoup avaient fixé des boîtes de savdn le long de la coque du navire en face d'eux, afin de s'en servir comme d'étagères pour leurs livres. « L'occasion se présentait et le désir ne manquait pas », disait-il. « Le corps subissait la contrainte, mais l'esprit avait soif de s'échapper. » Ils savaient ce qu'ils voulaient : des voyages, des aventures sur mer, des romans émouvants de l'Ouest et de bons contes sur la guerre. Ils demandaient Empey, Jack London, Zane Grey, Ralph Connor, Stanley Weyman, Joseph Conrad, Kipling et Stevenson. Ils désh-aient aussi des manuels de français.
Dans plusieurs des stations d'aviation navale en France, il y avait des hommes qui se préparaient à passer l'examen d'entrée à Annapolis le mois suivant. Ils n'avaient pas les livres d'étude voulus et, une épreuve préUminaire leur démontra que sans ces derniers, ils étaient certains d'échouer. L'iVssociation des Bibliothèques Américaines pourrait-elle leur venir en aide ? Elle se mit à l'œuvre sur-le-champ. On se procura promptement à Londres les Uvres désirés et on les distribua aux candidats reconnaissants. L'envoi d'un cablogramme à Washington eut pour résultat l'expédition sur des navires du ravitaillement naval de 8.000 volumes qu'on répartit également entre les vaisseaux et les stations d'hydravions en France. D'autres envois suivirent. Ils comprenaient une centaine de périodiques provenant d'abonnements, et l'on convint
de routes avec le Ministère de la Marine pour approvisionner de livres tous les navires de la flotte américaine.
Dès le début, l'Association des Bibliothèques Américaines trouva la coopération la plus cordiale auprès des autorités. Le vice-amiral Sims déclara au Ministère de la Marine qu'on reconnaissait pleinement la valeur des ser\àces rendus par l'Association en accroissant la satisfaction des équipages et que ses efforts seraient appréciés par des milliers d'hommes.
Le directeur du Club des Soldats et des Matelots Américains voyait dans le Service de Guerre des Bibliothèques « l'une des plus belles choses que cette guerre ait suscitées dans notre pays ». Il ajoutait : « Les livres que vous avez envoyés au club, tant à Paris qu'à Tours, ont été lus avec avidité et profit par des centaines de nos soldats. Ils ont véritablement complété nos bibliothèques. »
La situation était la même dans l'armée que dans la marine. Dans chaque phase de la vie des soldats, il y avait des moments de désœuvrement et de solitude, et le besoin d'étudier et de hre pour se distraire était fort répandu. Mais les conditions n'étaient pas les mêmes que dans les camps d'entraînement en Amérique. En France, l'armée était dans la zone des opérations, et le service des bibliothèques devait se montrer une aide et non une gêne. Durant l'automne de 1917, l'Y. M. C A. et la Croix Rouge établirent toutes deux des sections pour les bibliothèques, la première sous la dépendance de son service d'enseignement, et la
seconde sous celle de son service récréatif. Ces deux œuvres surent apprécier ce qu'elles pouvaient attendre de l'Association des BibKothèques Américaines et sanctionnèrent ses projets officiellement.
On accueillait partout avec enthousiasme la promesse de livres américains. « Les hommes », disait le T>^ Raney, « n'aimaient pas les substituts anglais dont l'Y, M. C. A. avait été forcée de se servir. De plus, le marché de Londres se vidait et les prix montaient. On ne faisait pas de réimpressions, en raison du manque de papier et de main-d'œuvre. D'un autre côté, les grandes organisations britanniques, qui aUmentaient les forces britanniques sur une vaste échelle, ne voyaient pas sans inquiétude la concurrence américaine : il en résultait un problème moral. La Croix Rouge désirait si vivement échapper à ce dilemme, qu'elle offrit de partager son tonnage avec les États-Unis pour amener des Hvres américains destinés aux hôpitaux de ce pays en Europe.
« L'Y. M. C. A. n'avait pas d'excédent de tonnage, mais elle pouvait être utile d'une autre manière. Les hommes avaient besoin de hvres pendant leur voyage. Les autorités nous laissèrent mettre des caisses sur les transports à l'usage du pont. Les secrétaires de l'Y. M. C. A. et les aumôniers consentirent à prendre soin des hvres en route et à les replacer dans les caisses et à les remettre au port à l'arrivée. Entrant alors dans ses magasins, ils restaient sujets à nos ordres ultérieurs pour la distribution. »
On fit un arrangement par lequel l'Association des BibUothèques Américaines acceptait de pourvoir les
combattants, par rintermédiaire de l'Y. M. C. A. et les non combattants par celui de la Croix Rouge. Le Général Pershing approuva ce plan et accueillit l'œuvre favorablement. Il demanda au Gouvernement de la place sur les transports pour cinquante tonnes de livres par mois, — ce qui faisait plus d'un million de volumes par an. En vue d'éviter une superposition d'efforts, il exprima le désir « qu'il n'y eût pas de concurrence pour la fourniture de ce produit aux troupes, mais que tout le travail fût centralisé par l'Association des Bibliothèques Américaines ».
La prise en considération de cette demande et la fourniture par l'Intendance d'un magasin pour entreposer les livres apportés par les transports, d'où l'on pourrait les distribuer comme on voudrait, permirent de commencer le travail sur une vaste échelle.
La fête nationale du 4 juillet fut dignement célébrée par la remise de soixante-quinze livres à chacun des trains-hôpitaux de France, et des bibliothèques constituées aussi rapidement que possible furent établies dans chacun des hôpitaux des bases et des camps à l'usage des soldats arrivant des Hgnes.
A partir de ce moment, les livres et les magazines circulèrent partout. On les trouvait dans les tranchées de première hgne entre les mains de l'homme qui attendait le signal pour franchir le parapet ; dans la zone des réserves immédiatement à l'arrière du front ; dans les baraques et autres abris ; dans les camps d'entraînement où les nouveaux venus se préparaient à leur transfert au front ; dans la zone de dislocation ;
surtout dans les camps de repos, pendant les quelquesjours de répit précédant ordinairement les opérations d'avance ; dans les bases où se formaient de grands établissements aux points de débarquement, et dans les endroits retirés où les forestiers et le génie étaient à l'œuvre. On se proposait de fournir tous les livres que pouvaient désirer les soldats, que ce fussent des publications techniques, des livres d'étude ou des romans courants, et de les fournir au moment où l'on en avait besoin. En consultant les registres de la direction au hasard, on constate que dans l'une des baraques principales, on emprunta 492 volumes 972 fois pendant les dix premiers jours que fonctionna le service, et la circulation fut limitée seulement pour la raison qu'il ne restait que rarement des livres sur les rayons. Les magazines étaient réservées aux tranchées et l'on n'avait pas à les rendre.
Dans la zone avancée, la division servait d'unité pour le service des bibliothèques, quel que fût le territoire qu'elle couvrît et le nombre de villages occupés. Tandis que l'Y. M. C. A., les Chevaliers de Colomb et l'Armée du Salut tâchaient d'avoir une baraque dans les gros villages au moins, l'Association des Bibhothèques Américaines trouva plus pratique d'envoyer ses hvres au quartier général de la division, d'où l'on pouvait en faire convenablement la distribution. Quand la division se déplaçait, on pouvait renvoyer les livres au magasin central de l'œuvre qui les faisait circuler, à moins que la zone ne fût abandonnée. On ne pouvait éviter un certain nombre de pertes, mais, comme le
faisait remarquer le D^" Raney, la perte n'était pas totale, du moment qu'un bon ouvrage restait en la possession de q.uelqu'un.
Les livres partaient de bureaux d'expédition emballés dans de fortes caisses ayant un couvercle vissé et une partition centrale. Ces caisses contenaient environ soixante volumes et, quand on les empilait, elles constituaient une section de bibliothèque avec rayons. Sur le dessus des caisses, on collait une étiquette portant ce qui suit :
Bibliothèques de Guerre
fournies far le
peuple des Etats-Unis
par V intermédiaire de
V Association des Bibliothèques Américaines.
On indiquait ensuite que ce service se faisait gratuitement, puis venaient quelques instructions et enfin <;es mots :
Ces livres nous arrivent outre-mer de chez nous.
Les lire est un privilège.
Les rapporter promptement en bon état est un
•devoir,
(Signé) John J. Pershing.
Quelqu'un qui visita la baraque de l'Y. M. C. A. à Neufchâteau décrit la salle de repos réservée à l'Association des Bibhothèques Américaines comme l'endroit le plus agréable de la région. Tous les sièges étaient occupés et plusieurs soldats se tenaient devant les
rayons qui couvraient les quatre murs. « Il n'y avait pas de bruit, pas de précipitation, et à tous égards, cela rappelait une bibliothèque moderne et bien administrée aux États-Unis. »
On ouvrit un bureau central à Paris, en avril 1918. En août, on se procura un local plus vaste 10, rue de l'Elysée, dans un immeuble loué par l'Y. M. C. A. qui emploie les étages supérieurs pour ses sections d'enseignement et interalliée, laissant . tout le rez-de-chaussée et le sous-sol à la disposition de l'Association des Bibliothèques Américaines. On se sert de ce dernier comme de dépôt et pour les emballages, alors que le rez-dechaussée est disposé à l'instar d'une petite bibliothèque, — l'entrée et le bureau des demandes au centre, la salle de lecture d'un côté, la salle des catalogues de l'autre et la réserve dans le fond. C'est là qu'on établit les bureaux du service d'outre-mer sous la direction de M. Burton E. Stevenson, le romancier et bibliothécaire de Chillicothe, dans l'Ohio, et une bibhothèque centrale de consultation sur place et de prêt d'environ dix mille volumes. Cette bibliothèque jouissait d'une grande popularité auprès des hommes du district de Paris. Le dimanche après-midi surtout ils se rassemblaient autour des grands braseros pour lire, ou ils se promenaient tranquillement le long des casiers en quête d'un ouvrage favori. M"^^ Stevenson parle d'une visite que lui rendit un jeune soldat appartenant à un groupe de vingt et un hommes du « Signal Corps », chargé des hgnes télégraphiques et téléphoniques aboutissant directement aux tranchées de première ligne. Ils vivaient
dans un château à moitié en ruines et travaillaient douze heures par roulement avec une équipe de jour et une équipe de nuit. C'était un travail horriblement morne, disait ce jeune soldat, surtout aux heures où il n'y avait que peu de travail.
« Nous avons une telle responsabihté que nous n'osons pas dormir », disait-il. « Ne pourriez-vous pas nous donner des livres pour nous aider à nous tenir éveillés ? »
]VXme Stevenson emplit une caisse des livres les plus captivants qu'elle put imaginer, Kiphng, 0. Henry, JZane Grey, Sherlock Holmes et Oppenheim, et le téléphoniste s'en fut content.
Une fonctionnaire de la Croix Rouge Américaine sur le point de repartir pour les États-Unis disait que pendant les cinq mois qu'elle avait passés à Paris, elle jie s'était jamais autant sentie chez elle qu'aux bureaux de l'Association des Bibliothèques Américaines. « Je ne puis dire combien j'apprécie le privilège de pouvoir trouver la compagnie de hvres dans ma propre langue, et la cordaihté constante avec laquelle on a mis la bibliothèque à ma disposition. » Elle ajoutait qu'un malade pour lequel elle avait demandé des livres voyait le nombre de ses amis s'accroître rapidement au fur et à mesure que ses compagnons découvraient qu'il avait de quoi lire.
Pour renforcer l'action outre-mer, de nouveaux bureaux d'expédition furent établis aux États-Unis, à Newport News, à Boston, à Philadelphie et à New York. On se servait de tous les moyens possibles pour ■envoyer des livres en France. Le tonnage miUtaire
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prévoyait environ cent mille volumes par mois, vingtcinq mille autres passaient sur le tonnage de la Croix Rouge Américaine, et les envois placés sur le pont des transports aux soins des secrétaires de l'Y. M. C. A. augmentaient sensiblement le total. Les registres établissent que jusqu'au 1^^ février 1919 on avait envoyé en France un chiffre d'un million huit cent mille volumes et qu'on avait ouvert des bibliothèques dans six cent trente-huit centres de l'Y. M. C. A., dans quarante centres des Chevaliers de Colomb, dans quarante et un centres de l'Armée du Salut, dans douze centres de l'Association Chrétienne de Jeunes Filles, et dans cinq centres du Bureau de l'Œuvre Israélite, ainsi que dans un certain nombre d'oeuvres diverses telles que « la Moose », « le Club des Soldats et des Matelots Américains ». On avait donné une collection de livres à chaque section du service des Ambulances Américaines ; on en avait fait autant pour les Américains servant dans l'armée polonaise et la « Mallet Reserve ». On avait doté de bibliothèques deux cent soixante-quatre organisations militaires du corps expéditionnaire américain. En mars, le nombre des volumes envoyés outre-mer dépassait deux millions.
On n'envoyait pas seulement des livres en France, mais encore aux troupes américaines en Angleterre, en ItaUe, à Arkhangel, à Vladivostock et aux prisonniers américains en Allemagne. A Aix-les-Bains, qui était le centre de récréation de l'armée, où l'on faisait du canotage, du base-bail et de l'athlétisme, où il y avait la musique célèbre du lieutenant Europe et un théâtre,
l'Association des Bibliothèques Américaines avait une bibliothèque bien fournie au casino de l'Y. M. C. A. avec un bibliothécaire de profession à sa tête.
Pour pourvoir aux besoins des membres du corps expéditionnaire durant leur voyage de retour et aussi en prévision du cas où il aurait été nécessaire d'évacuer de France les livres qui y sont présentement, on munit tous les transports dans les ports américains de bibliothèques permanentes appropriées, qui devaient rester à bord tant que le bateau serait en service.
Bref, le but du Service de Gueri'e des Bibliothèques a été de procurer des livres et les autres avantages des bibliothèques aux soldats et aux matelots américains, en quelque lieu qu'ils fussent — en Amérique, à l'étranger, dans les camps, dans les hôpitaux, à bord des vaisseaux, dans les coins les plus reculés du monde. On a entretenu des rapports étroits non seulement avec l'Y. M. C. A. et la Croix Rouge Américaine, mais encore avec les ChevaUers de Colomb, l'Armée du Salut, le Bureau de l'Œuvre Israéhte et l'Association Chrétienne de Jeunes Filles pour que les livres qui leur étaient remis par l'Association des Bibliothèques Américaines fussent surveillés le mieux possible et pussent véritablement atteindre les hommes auxquels ils étaient destinés. A la suite d'un arrangement entre l'Y. M. C. A. et la Croix Rouge Américaine, certains bibliothécaires qui faisaient partie de leur personnel furent détachés auprès de l'Association des Bibliothèques Américaines. Au printemps de 1919, le personnel d'outre-mer comptait une cinquantaine de membi'es.
L'Association s'est livrée à des travaux de bibliothèque d'une nature particulière. EUe a organisé la bibliothèque du Service des Renseignements à Chaumont, auquel elle a fourni des Uvres spéciaux, ainsi qu'à la bibliothèque de l'École Mihtaire de Langres. Elle s'est mise en rapports suivis avec l'Association des BibHothécaires Français et le sous-comité pour les questions sociales de « la Renaissance des Cités », en vue de faire mieux connaître en France les méthodes employées dans les bibliothèques pubhques américaines et d'encourager, là où c'est possible, le développement des bibUothèques existantes, ou l'établissement de nouvelles.