LE PRET DES LIVRES PAR LA POSTE
En septembre 1918 le général Pershing accorda la franchise pour la poste miUtaire à tous les colis postaux de l'Association des Bibliothèques Américaines, ce qui rendit possible l'établissement d'un service postal direct en faveur des membres du corps expéditionnaire américain. L'Association des Bibliothèques Américaines fut également autorisée à travailler de concert avec les formations militaires et à munir d'une bibliothèque celles dont le commandant en faisait la demande et consentait à détacher un homme pour prendre soin des livres.
Dès qu'on sut qu'on pouvait bénéficier des services de bibliothèques, des demandes individuelles de Uvres affluèrent de tous les côtés et de tous les rangs de la hiérarchie militaire. Tout d'abord le soin de la correspondance fut confié à deux personnes, M. Stevenson et un commis, mais son extension rapide et continue exigea un personnel de plus en plus nombreux, jusqu'à ce qu'il y eût en constant travail une pleine salle de dactylographes, de secrétaires et de bibliothécaires^ compétents. On recevait par centaines, chaque jour.
des lettres demandant tout ce qui existe sous le soleil et l'on faisait en hâte des paquets de livres qu'on prêtaiè pour un mois.
La signature de l'Armistice fut suivie d'un déluge de demandes concernant surtout les ouvrages instructifs. Pendant le mois de janvier 1919 plus de deux mille cinq cents individus furent servis et le nombre total des volumes expédiés fut de 33.603. Le 27 février M. Stevenson écrivait ce qui suit à la Direction à Washington :
(( Les demandes de lectures de toute espèce atteignent un chiffre formidable, et il vous intéressera sans doute de savoir qu'en conséquence de l'annonce que nous .avons fait paraître vendredi dernier dans les Stars and JStripes, notre com'rier d'hier contenait au moins douze cents lettres demandant des Uvres particuliers. Je m'attends à ce que ce déluge continue et nous nous efforçons d'agrandir notre service de correspondance de manière à y faire face sans retard. »
Quoique les romans populaires aient une grande circulation, un nombre considérable de demandes émanent' de lecteurs sérieux qui désirent se tenir au courant de leurs occupations respectives dans la vie civile, se retremper dans les choses qui leur étaient familières avant la guerre, ou apprendre ce qu'ils peuvent sur •quelque sujet qui les intéresse. La liste suivante fait ressortir la variété des livres et des sujets qu'on demandait : la biographie de Darwin ; l'aquarelle ; les éléments du dessin ; « Jean Christophe à Paris » ; l'art du crc- ■quis ; « Dynasts » de Hardy ; « Mysticism and Logic »
de Bertrand. Russell ; Fagriculture (le sujet le plus couru peut-être) ; la comptabilité ; les poèmes de Lamartine ; les « Lettres d'Héloïse et d'Abélard » ; l'électricité ; un livre en russe pour un russe instruit ; un livre de cuisine ; la peinture du paysage ; la revue System \ l'industrie textile en Europe ; les tarifs des transportspar chemin de fer ; la grammaire française ; la trigonométrie ; l'ébénisterie ; l'instruction religieuse ; les légendes du Rhin ; les explosifs ; les pièces de Molière et le « Holy Roman Empire » de Bryce. On désire beaucoup de manuels et d'ouvrages techniques. On a acheté des centaines de mille de volumes pour satisfaire aux demandes d'arithmétiques élémentaires et avancées, de mathématiques supérieures, de grammaires, de livres sur la chimie et la physique, l'architecture, le dessin linéaire, l'agriculture et l'élevage des volailles.
Un soldat écrivait : « Je joins une fiche pour répondre à une offre dont je désire bénéficier. Je voudrais avoir un livre sur l'élevage des porcs et un sur la culture du coton. Si vous n'avez que l'un des deux, envoyez à la place un livre sur la préparation des terres pour l'irrigation, ou quelque autre ouvrage d'agriculture pouvant intéresser quelqu'un qui a l'intention de s'établir dans le sud-ouest des États-Unis. A vrai dire, je ne connais pas un traître mot d'agriculture et pense qu'à lire ce qu'on écrit sur ce sujet, je pourrai être suffisamment découragé pour ne pas céder au mouvement pathétique en faveur du « retour à la terre » qui est d'actualité. Si vous n'avez rien qui corresponde à la description cidessus, envoyez n'importe quoi qui vous paraisse inté-
ïessant, excepté « la Théorie de l'Infanterie ». En ma qualité d'ingénieur ambulant des mines, à présent mobilisé, je me sens la nostalgie du pays de temps en temps et des lectures de cette espèce satisfont un besoin sans faire grand mal. »
Un autre soldat demandait des livres sur la typogi'aphie et des ouvrages élémentaires sur le dessin à vue, qui, disait-il, lui seraient grandement utiles pour le retremper dans sa profession civile qui était la publicité.
Une annonce parue dans les Stars and Stripes am.ena une demande de livres pouvant être utiles à des clLefs du mouvement aux chemins de fer. On désirait des ouvrages sm' le corps des tanks, les décisions de la c( Interstate Commerce Commission » ou des commissions des chemins de fer des différents Etats, l'histoire des chemins de fer en Nouvelle Angleterre, ou quoi que ce soit qui pût aider un homme chargé du transit industriel à résoucke les problèmes se rattachant à des classifications officielles.
« Notre bataillon du « Signal Corps )> a quatre livres à lire à ses moments perdus », hsait-on dans une autre lettre. « C'est un appel qui vient de Macédoine, aussi veuillez l'entendre et nous envoyer quelques livres nouveaux, de niveau universitaire, sur la géologie de la région du Rhin, la sociologie (Ross, si possible) ou l'Astronomie de Moulton. Si l'on ne peut rien avoir de tout cela, envoyez n'importe quoi, excepté « Robinson Crusoe » ou « Frank Merriwell ».
La reconnaissance dont témoignent de nombreuses
lettres est un encouragement et un plaisir constant. Un commandant de la police militaire, en accusant réception de plusieurs romans qu'il avait spécifiés, ^" écrivait que le matin même un colonel lui avait demandé où il se procurait d'aussi bonnes lectm-es.
Un aumônier déclarait que les cinquante livres qu'on lui avait envoyés avaient aidé les hommes à combattre la nostalgie et la tristesse, alors qu'ils étaient au front " dans la pluie, le froid et la boue.
« Avoir ces livres m'est plus précieux que je n'ai de mots pour l'exprimer », telle était la phrase d'un simple soldat. Un autre disait : « Je ne connais pas de plus belle œuvre que la vôtre qui consiste à placer de bons livres entre les maiiis des hommes pour lesquels ils sont ime compagnie, un stimulant pour leur courage et une galerie de visages d'autrefois. »
Un simple soldat qui écrivait pour remercier l'Association des Bibliothèques Américaines de lui avoir fourni le traité de vitesse pour la sténographie de Gregg, disait qu'il ne croyait pas le moins du monde qu'il y eût en stock un livre sur le sujet qui l'intéressait, et que, plus il y pensait, plus il était sûr que la Direction avait dû écrire en Amérique pour cela ; il n'en était que plus reconnaissant.
« Veuillez accepter mes remerciements pour votre prompte réponse à ma demande de livres », lisait-on dans une autre lettre. « On les a reçus, lus et rendus. Je suis particulièrement reconnaissant pour les « Personal Recollections of Joan of Arc » (Souvenirs personnels sur Jeanne d'Arc) de Mark Twain. J'ai été de
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longues semaines en billet de logement dans la région de Domrémy, Mawey, Burey, Neufchâteau et Vaucouleurs, et tous ces villages me sont familiers. Je suis à présent à Toul où Jeanne d'Arc eut pour la première fois maille à partir avec le clergé. »
Un commandant de mitrailleuses d'infanterie en rendant un exemplaire de « Salesmanship » (l'art de la vente) de Maxwell déclarait qu'il l'avait trouvé très intéressant et demandait un autre ouvrage sur le même sujet.
Un simple soldat qui rapportait un livre avec du retard s'excusait ainsi : « Je suis fâché de vous avoir fait attendi'e, mais je l'ai prêté à un ami qui, à son tour, l'a prêté à un copain. Je vous remercie bien des fois de votre dérangement. Je n'aurais pas pu choisir moimême sur les rayons un meilleur livre que celui que vous avez envoyé. »
Les pertes résultant du service fait par la poste étaient incroyablement peu nombreuses et les bibliothécaires disaient que le pourcentage de celles qui étaient dues à la faute des soldats était négligeable. Ils citaient le cas d'hommes marchant d'un poste à un autre pendant la guerre et portant des livres en plus de leur équipement pendant des jours et des jours, en attendant qu'ils pussent trouver un endi'oit pour les renvoyer par la poste. Ils montraient encore un télégramme adi'essé par un jeune soldat soucieux d'observer les règles, mais qui désirait garder son livre deux semaines de plus et demandait s'il pouvait le faire. Une réponse télégraphique vint le rassurer immédiatement.
Un sergent qui écrivait pour s'excuser de n'avoir pas rendu un exemplaire de « Favorite Poems » exposait qu'il l'avait reçu le 26 octobre 1918, alors que son régiment était au front au nord de A^erdun. « Vous vous rappellerez probablement, Messieurs, qu'au moment où le livre est arrivé, l'action était plutôt chaude par làbas et que nous refoulions les Allemands. J'ai perdu tous mes objets personnels, comme il était trop fatigant de les porter pendant une avance comme celle que nous faisions, et votre li\i-e est resté dans l'un des abris par là-bas. J'espère que d'autres soldats y auront pris autant de plaisir que nous, mais j'ai été fâché de ne pas pouvoir tenir ma promesse de le renvoyer, et j'espère que vous l'aurez reçu par une autre voie. »
Un soldat consciencieux écrivait que le livre qu'on lui avait prêté ne valait pas la peine qu'on le rendît à la bibliothèque, attendu que, comme il était en train de le lire, étendu sur une couchette près du front, une balle était venue le traverser. « Si vous croyez qu'il y ait néghgence de ma part, je suis prêt à payer pour le dommage », ajoutait-il en guise de conclusion.
Un soldat qui rendait quatre Uvres déclarait que « Wlien a Man Marries » était entre les mains d'un officier et serait rendu par un comiier ultérieur. « Chaque livre », disait-il encore, « a été lu par au moins huit personnes différentes ».
« Les revues ont toujours le plus grand succès auprès des hommes, et si vous pouvez nous en envoyer quelquesunes à l'occasion, on en sera très heureux », écrivait de Griselles un lieutenant d'infanterie.
L'officier qui administrait un poste isolé en France écrivait pour remercier d'une collection de Kvres qu'on lui avait envoyée pour ses hommes. « Me rendant compte des avantages qu'une collection de bons livres courants peut procurer à un détachement sevré, comme nous le sommes, de toute autre espèce de distractions », disait-il, « je ferais volontiers les frais d'une bibliothèque en cet endroit, et si je puis faire quelque chose pour encourager à agir, j'espère que vous vous adresserez à moi ».
Un aumônier écrivait : « Dans les bois solitaires et mélancohques de Nonsard, où nous sommes encore campés, ces livres sont un véritable bienfait pom* les soldats. Plusieurs officiers voudraient hre de nouveau <( Le Paradis Perdu » de Milton, Puis- je en demander un exemplaire, quand cela vous sera possible ? »
Un soldat appartenant au Corps Sanitaire écrivait qu'il était chargé d'une bibliothèque à Flavigny dans la Côte-d'Or. Il avait été bibliothécaire-adjoint au Camp Zachary Taylor et, lors de son transfert, au Corps Sanitaire, il avait écrit à la Direction à Paris pour avoir des Kvres. Il avait fait un casier convenable au cantonnement du corps dans un vieux casino. Il était presque toujours vide et les hommes attendaient leur tour pour avoir des livres. La nouvelle de l'arrivée des livres s'était répandue à travers le bataillon dans le village, et le bibliothécaire recevait des demandes d'ouvrages sur tous les sujets. Il rapportait que chaque homme emportait en France un livre de la Bibliothèque du Camp Dix et beaucoup lui avaient dit qu'ils dési-
raient garder les livres, mais qu'ils avaient dû s'en défaire en même temps que de leur équipement, quand ils avaient monté à l'assaut à Saint-Mihiel et à Grandpré. « Là les soldats sont véritablement affamés de lecture et dévorent toute chose lisible qui est en vue ».
Un soldat écrivait de l'hôpital d'une base dans la Gironde qu'il avait reçu l'ordre de rentrer aux États- Unis, mais qu'il désirait assurer la Direction à Paris qu'il serait l'un de ses nombreux champions une fois chez lui. « Au cas où il y aurait ime autre campagne pour ramasser des fonds comme la campagne des Œuvres de Guerre Réunies, vous pouvez être sûr que je ferai de la réclame à l'Association. »
« Il nous est impossible de conserver ces livres à la bibliothèque, comme les soldats et les officiers viennent les demander sans arrêt », écrivait un capitaine en accusant réception de plusieurs paquets de livres et de magazines.
Un aumônier, qui avait fait connaissance avec le service au Camp Jackson et au Camp Sevier et avait manipulé les Uvres de l'Association pendant sa traversée, écrivait de France combien il était heureux de découvrir que l'Association était de nouveau à l'ouvrage. « Nous sommes ici dans la boue », disait-il, « mais ces Uvres rendront de merveilleux services. Merci mille, mille fois ! »
Il écrivait plus tard : « Depuis ma première lettre on m'a confié environ sept cents soldats dans deux autres villages occupés par le régiment. Je tirerai le meilleur parti d'un autre lot de cent vingt-cinq livres et de toutes
les revues sur lesquelles je pourrai mettre la main< Mon bibliothécaii'e mène les choses rondement et il n'a jamais manqué en quoi que ce soit de donner toute satisfaction selon ses ressources, de sorte que les hommes ont tout ce qu'on peut raisonnablement demander dans ce camp, mais ils ont grand besoin de quelque chose pour occuper leurs loisirs dans leurs cantonnements. Comment peut-on s'attendre à ce que des hommes qui cherchent à tuer le temps ne jouent pas et ne se Uvrent pas à d'autres sottises ? Envoyez-moi tout ce que vous pomTez le plus tôt possible. J'ai maintenant à m'occuper de cinq villages et de quelque deux mille hommes. L'officier qui nous commande et les autres officiers sont prêts à me donner toute l'aide nécessaire pour la manipulation de ce que vous m'enverrez pour les soldats. Je vous rendrai ce que vous voudrez qu'on vous retom'ne, dès que nous aurons fini de nous en servir ; vous n'avez qu'à ouvrir l'écluse et à laisser entrer le courant. »
Un autre aumônier témoignait la satisfaction qu'il avait de découvrir des livres d'histoire et d'enseignement civique dans l'envoi qu'on lui avait fait, comme on désirait s'instruire en ces matières. Il ajoutait qu'il ne connaissait rien, en ce qui est de la vie sociale, à l'exception des faciUtés accordées pour écrire des lettres, qui fût plus apprécié, tant par les officiers que par les soldats, que la possibilité de hre. En ce moment précisément, il avait besoin de courtes pièces ou d'opérettes pour amateurs et disait que même le vieux et fidèle « Box and Cox » serait reçu avec plaisir.
Un autre encore déclarait qu'il n'avait aucune difficulté à gérer la bibliothèque en faisant appel à l'honneur des soldats : « Les li\T:es ont été le principal facteur qui ait préservé l'esprit des hommes de la stagnation et qui ait répandu le bon esprit et le contentement dans la monotonie de leur vie présente. »
La bibhothécaire de l'hôpital de Newport News en Virginie, écrivait ce qui suit à la Direction à Washington : « Un jeune homme qui revenait de France la semaine passée est venu me dire : <( Je désire vous exprimer — et je voudrais que tout membre de l'Association des BibUothèques Américaines pût le savoir — combien nous avons apprécié ses services. Je suis moimême étudiant en architecture et comme j'allais partir pour un camp de repos, j'ai écrit à la Direction à Paris pour demander trois livres sur l'architecture, dont j'avais grand besoin. Je les ai reçus en moins d'une semaine et en entrant au camp de repos, j 'ai découvert deux des mêmes hvres ainsi qu'un bon choix de romans et d'ouvrages techniques. Partout où je me suis trouvé en France, sur le transport pour en revenir et dans ce camp, j'ai été frappé tout particulièrement de l'excellence et de la variété des collections. » Pendant son séjour ici qui ne dura pas plus de deux ou trois jours, il lut une histoire de l'Europe et deux des meilleurs livres nouveaux sur la guerre. »
LES DEIklANDES DE LIVRES
Chaque jour offrait à la Direction à Paris de nouvelles occasions de tirer parti des Hvres fournis par la
générosité du peuple américain pour les soldats et les matelots qui attendaient en France leur libération. Mais l'excellence même de l'œuvre rendait les stocks insuffisants, comme chaque demande à laquelle on donnait satisfaction en provoquait d'autres. Malheureusement, la collection de livres ordinaires, surtout de romans, qui avait d'abord été constituée par les dons du pubhc, fut bientôt réduite à tel point qu'on ne put satisfaire aux demandes qu'en partie, quoique l'Association achetât à New York, à Paris et à Londres d'énormes quantités de romans, de voyages et de biographies des meilleurs auteurs tant américains qu'anglais. Beaucoup de livres sur les deux milhons et quart qui ont été envoyés outre-mer se sont naturellement usés ou perdus en raison des contingences de la guerre et des transports.
Chaque rapport reçu à Washington du personnel d'outre-mer pendant l'hiver de 1918-19 insistait sur les besoins. « Les demandes de Hvres sont incroyablement nombreuses et les ressources insuffisantes », câblait M. Stevenson le 16 janvier. Le 13 février, il écrivait ce qui suit :
« Vous serez désolés d'apprendi'e que pendant les dix derniers jours nous n'avons pour ainsi dire pas eu de hvres à distribuer. Nous avons acheté quinze mille exemplaires de romans de la collection Nelson ici à Paris et nous les préparons à toute vitesse, mais cela ne pourra, naturellement, que boucher un trou. Les demandes d'ouvrages divers n'ont jamais été aussi nombreuses qu'en ce moment et nous devons nous
efforcer d'y faire face par tous les moyens. Nous avons été bien déçus d'apprendre que le résultat de votre tournée de décembre n'avait pas été satisfaisant. Je suis convaincu que vous continuerez à lancer votre appel dans les villes les plus importantes des États- Unis et que vous tâcherez de faire entendre aux gens du pays là-bas qu'ici les soldats ont à présent plus besoin de livres que jamais. Ce n'est que dans six mois, un an peut-être, que nous oserons nous relâcher dans nos efforts à ce sujet. »
Dans un cablogramme adressé au Ministère de la Guerre, le Général Pershing demandait qu'on fît tout le possible pour activer l'envoi des livres, comme on en avait grand besoin.
Le cablogramme suivant parvint le 16 février au D^ Herbert Putnam, Directeur Général du Service de Guerre des Bibhothèques, qui vint en France en janvier pom" régler des questions qui se rattachaient à la conduite de l'œuvre outre-mer : « Faites tout le possible pour stimuler les dons de livres et de revues. Les besoins n'ont jamais été aussi grands qu'à présent. Il faudra au moins un million de plus de romans et de Livres divers pendant les six prochains mois pour maintenir le bon moral de l'armée. »
Le bibliothécaire à Brest rapportait qu'au début de mars il s'en fallait largement de plus de sept mille volumes qu'on pût satisfaire aux demandes répétées des quelque soixante-dix mille hommes qui se trouvaient dans ce district.
Au Mans, où se trouve le plus grand camp en France,
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puisque c'est là le centre d'embarquement américain, il y a de deux cent mille à trois cent mille hommes sur un territoire de deux cent soixante kilomètres carrés. « Ce qu'on a de livres fait peine à voir », écrivait le bibHothécaire. « On est loin d'avoir ce qu'il faut et les demandes affluent de tous côtés. Des soldats qui ont été dix-huit mois sans voir de livres, qui ont été dans les tranchées et au front avant de venir endui*er la monotonie et la boue du camp du Mans sont encore privés de hvres. Leurs officiers demandent des caisses de Uvres, alors que ce qu'on peut leur offrir de mieux, ce sont des paquets de deux ou trois... J'espère qu'il y aura un roulement continu par la suite.
« La raison de ces explications dont la rédaction a été interrompue de nombreuses fois par des soldats boueux, fatigués et ennuyés, est que nous avons entendu parler d'une baisse dans l'envoi des livres d'Amérique. Je crois que c'est probablement inexact, car on fait courir toutes sortes de bruits, mais vous savez ce qu'il en est, et s'il est question de cesser les envois de livres, je sais que vous ferez entendre une vigoureuse protestation. ))
Une lettre reçue plus tard d'une personne attachée à la Croix Rouge au Mans exprimait l'opinion que l'on avait plus besoin de Uvres que jamais dans le corps expéditionnaire américain. Avec l'agitation causée par la fin de la guerre, et tout entraînement militaire étant désormais sans objet, on peut seulement s'attendre à ce que les hommes soient nerveux et las des contraintes, et à ce que dans un pays dont ils ne parlent pas la langue
et ne comprennent pas les habitants, l'impatience et le manque d'égards pour les di'oits des autres se développent fatalement, « Nous pourrions utiliser un million de livres en France juste en ce moment «, disait-elle, « et je suis sûre que si les gens de chez nous se rendaient eompte, comme nous, de ce que la situation a de sérieux, nous n'aurions aucune peine à le trouver. Nous ne A'oulons pas que nos soldats détruisent la bonne réputation qu'ils se sont faite. )>
« Nous n'avons que lamentablement peu de chose en quelque gem'e que ce soit pour répondre au chiffre énorme des demandes », écrivait par ailleurs le bibliothécaire de la bibhothèque centrale du Mans. « Il faut réserver pour la consultation sur place la plupart des ouvrages, en dehors des romans, en raison de leur emploi constant dans la salle et du manque de duplicatas. La plupart des soldats ne peuvent fatalement faire un usage suivi des hvres dont ils ont besoin, comme ils habitent très loin et que leurs permissions sont trop courtes pom' qu'ils puissent passer beaucoup de temps ici, malgré la situation centrale de cet établissement. C'est pour ces hommes, surtout ceux qui se trouvent dans des localités adjacentes, et de petits camps isolés, qu'il nous faut davantage de hvres — des livres de toute sorte, mais surtout des ouvrages techniques et de bons romans. Pendant ces mois critiques, nous aurons besoin de tous les livres amusants, instructifs et absorbants que nous pourrons nous procurer, pour faire face à un besoin et à une responsabiUté. »
« Il nous faut de plus en plus de lectures amusantes »,
déclarait-on dans une autre lettre écrite de France. (( Le bruit court que la toiu-née de décembre n'a pas rendu beaucoup, mais les soldats qui s'en remettent à l'Association des Bibliothèques Américaines ne doivent pas croire que l'on a cessé de s'intéresser à eux ; c'est pourquoi chacun espère qu'on m.ettra une énergie nouvelle à s'assurer des dons de hvres pour ceux qui attendent lem* retour dans lem's foyers. )>
En mai 1919 on avait si bien satisfait aux besoins d'outre-mer qu'on put reporter son attention sur l'agrandissement des bibhothèques à bord des transports mihtakes. Pour fournir des livres en quantité voulue et pour faire face aux nombreux remplacements que nécessitait l'usm-e des livres sur les navù-es, on céda au service des transports plusieurs milliers de volumes enmagasinés dans les bureaux d'expédition ou rendus disponibles par la fermeture des camps.