‹ Les livres à la guerreChapitre 21 sur 59 · CONSEILS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

CONSEILS AU LECTEUR

11 fallait aider tie nombreux soldats à choisir leurs livres

furent embarqués à Saint-Nazaire et eurent découvert la présence d'une bibliothèque, j'eus une file d'hommes rangés en bataille devant ma fenêtre pendant plusieurs jours. »

Ce qu'on demandait le plus, c'étaient des histoires ■de l'Ouest et des romans d'amour écrits par des auteurs américains. Venaient ensuite les ouvrages sm' l'agriculture ; les livres sur la mécanique s'enlevaient rapidement et l'on recevait des demandes spéciales visant des ouvrages sur la fabrication des chaudières, l'apiculture et la navigation. Le goût de la poésie — Longfellow, Tennyson, Whittier, Service, KipUng et Poe — était répandu d'une manière étonnante. Un homme demandait Masefield, un autre Dante, un troisième Omar Khayyam. Ruskin et les « Essais » d'Emerson avaient plusieurs lecteurs. Shakespeare était populaire, surtout « Macbeth », «Hamlet», « Romeo et Juliette». UnltaUen lut tout ce que la collection contenait de Shakespeare, à savoir cinq pièces. Les revues distribuées sur le pont la première après-midi passèrent de main en main pendant le restant du voyage.

Chaque livre trouvait un lecteur. « J'étudiais mes hommes avec soin », dit M. Meyer. « Je savais que les livres de la bibliothèque avaient été bien choisis et qu'il existait un lecteur pour chacun en puissance. Pour ce qui est de certains hvres je n'eus pas un succès complet du premier coup. « Blithedale Romance » d'Hawthorne, par exemple, me fut rapporté deux fois. Le premier lecteur vint au bout d'une demi-heure en disant que c'était « trop lent ». Le second le garda un

peu plus longtemps, mais le rapporta finalement sous prétexte que c'était trop « noble ». Mais le troisième se trouva le lecteur voulu. Il le gai'da deux jom-s et le rendit en déclarant que c'était le plus beau livre qu'il eût jamais lu. Il demanda encore de l'Hawthorne. »

Pendant les deux derniers jours du voyage on se précipita au bureau pour rendre les livres, mais on continua à lire jusqu'au moment même où le vaisseau entra au port. Quand les livres se trouvèrent de nouveau rassemblés, on constata que les hommes en avaient pris soin et qu'on pouvait les retrouver tous pour ainsi dh-e.

Un autre bibliothécaii'e de transport, M. Henry S- Green, qui s'embarqua à New York sur le Matsonia, dit qu'avant que le navire fût passé devant la statue de la Liberté, un membre de l'équipage était déjà venu emprunter un exemplaire des (c Rhymes of a Red Cross Man » (Poésies d'un homme de la Croix Rouge) de Robert Service. La circulation au corn's du voyage d'aller fut de vingt à quarante hvres par jour, empruntés surtout par l'équipage qui comptait quatre cents hommes.

Au retour il fallut souvent employer deux hommes pour donner les Hvres et faire les fiches assez vite pour empêcher l'encombrement au guichet. En deux jours on distribua plus de trois cents hvres, et plusieurs lecteurs demandaient un livre par jour. Le roulement des livres les plus populaires était excessivement rapide ; certaines fiches portaient jusqu'à huit timbres à date pour les dix jours pendant lesquels on avait distiibué des hvres.

A la fin du quatrième jour qui suvit le départ de Saint-Nazaire il ne restait pas plus de deux cents livres sur les rayons, des classiques pour la plupart. Un jour le bibliothécaire déposa sur la planchette qui se trouvait sous son guichet environ vingt volumes de Dickens, Scott, Thackeray, Eliot, Ward, James, Howells et Hawthorne. Un homme du Montana vint demander quelque chose par Jack London, Zane Grey, B. M. Bower, Rex Beach ou G. B. Mac Cutcheon. Quand on lui eut dit que tous les ouvrages de ces auteurs étaient en main, il examina le rayon des classiques, déclara que c'était une triste collection et demanda une magazine.

On réclamait quelques ouvrages techniques, mais le but de la plupart des lecteurs était simplement de se distrau'e. Les hommes venaient en majorité des États situés au-delà du IVIississipi et désiraient des livret d'autem's américains traitant de la situation présente aux États-Unis, surtout des histoires de vie au grand air et d'aventures.

Un secrétaire de l'Y. M. C. A. qui avait fait cinq voyages d'aller et retour sur le Matsonia et qui avait pu observer ce que faisaient les soldats, déclarait au bibliothécaire qu'à son avis les hommes à bord consommaient trois fois plus de hvres au moins qu'au cours d'aucun de ses précédents vo3^ages. Il ajoutait que, soit que les livres y fussent ou non pour quelque chose, on jouait beaucoup moins que d'habitude.

Le choix du local à bord des transports présentait ■de grandes difficultés et sa solution exigeait le déploiement d'une grande ingéniosité. Sur le Matsonia, la

cabine assignée à l'Association des Bibliothèques Américaines était partagée par les jeunes hommes qui avaient la garde des films pour le cinématographe qui fonctionnait le soir en divers endroits du navire et il fallait fermer la bibliothèque deux ou trois heures par jour pendant qu'on préparait les films. Mais comme les opérateurs du cinématographe consentaient toujours à donner un coup de main, quand il y avait affluence pour demander des Hvres, le mélange des hvres et du cinématographe eut d'assez bons résultats.

Sur un autre bâtiment qui ramenait 6.000 hommes, l'espace réservé à la bibUothèque était en partie occupé par le dispensaire de l'Armée. Un arrangement très simple évita le désordre et permit de se Uvrer aux deux besognes à la fois : ceux qui venaient chercher des remèdes prenaient la file à bâbord tandis que ceux qui voulaient des Hvres suivaient un passage déhmité par une rampe à tribord.

Dans un autre cas il n'y avait pas de point central disponible pour faire la distribution, mais on imagina un système pour tourner la difficulté. Deux caisses de livres, contenant à peu près soixante-dix volumes,, furent déposées dans chacune des grandes chambrées et une boîte dans chacune des petites. Dans chaque subdivision on choisit un homme pour prendre soin des livres et recevoir les demandes de ceux qui désiraient des ou\'Tages techniques et autres livres que des romans. Les volumes de ces catégories étaient rangés dans une cabine fermant à clé au troisième pont inférieur, et à onze heures du matin, le représentant de

ce

l'Association des Bibliothèques Américaines s'y installait en permanence pour pourvoir ceux qui désiraient des lectiu'es sérieuses. On eut vite fait de repérer l'endroit et de nombreux soldats se présentaient à l'heure fixée. Il y en avait un qui venait tous les jours et avant la fin du voyage parvint à se procurer, un par un, huit livres sur l'agriculture. Bien qu'on eût ainsi réussi à se tirer d'affaire, la pratique convainquit le bibliothécaire qu'un point de distribution accessible aux lecteiKS était réellement nécessaire, et avant de quitter le navire à New York, il obtint du commandant la promesse qu'on ferait installer un compartiment en planches pour la bibhothèque sur l'un des ponts-promenades.

L'Association ne plaçait pas seulement des hvres à bord des bateaux de troupes, elle distribuait encore des journaux au moment où les soldats s'embarquaient en France et, quand c'était possible, elle fournissait des journaux américains le jour même où le navire entrait au port de l'autre côté de l'Océan. Les journaux de l'endroit étaient heureux d'offrir leur coopération à l'Association et ils tiraient fréquemment des éditions spéciales à distribuer aux hommes au moment de leur débarquement. On peut imaginer aisément quel accueil on faisait aux jom'naux qui contenaient « pour de bon » des nouvelles du pays.

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