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LES BIBLIOTHÈQUES DES HOPITAUX MILITAIRES

AIMÉRICAINS

Dans la saUe d'un vaste hôpital militaire où l'on soignait les commotions résultant de l'explosion des obus, je rencontrai un jeune homme qui faisait un peu de sculpture sur bois. Son visage avait une expression qui invitait à la conversation.

M'arrêtant près de lui, je lui dis : « Combien de temps y a-t-il que vous êtes ici ? » « Oh ! Oh ! à peu près un an », bégaya-t-il. « Quand je suis ar-rivé, je ne pou-ouvais pas pa-arler du tout. Main-aintenant je pa-arle assez bien ». « C'est vrai », lui dis-je en mentant effrontément. <( Mais, dites-moi, êtes- vous marié ? »

« N-non », dit-il. « J'a-allais rentrer en Da-akota pour é-épou-ser une jeu-eune fille, mais un No-orvégien a-a pris m-ma place ».

« C'est bien triste, mais vous devez vous rappeler que tout nuage a sa bordure d'argent. »

« Oh-oh ! » reprit-il avec la plus grande sérénité. « Ça-a m'est égal. Je-e crois qu'il m'a-a rendu un faameux s-service ! »

Quelques instants plus tard mi jeune homme arrêta

HOPITAUX AÎHÉRICAINS 151

mon attention. C'était le vrai portrait de la mélancolie. Il tenait sa tête dans ses deux mains et considérait le plancher. Après avoir hésité quelque peu, je m'approchai de lui et lui offris une cigarette. Il manifesta une légère animation et accepta.

« Depuis combien de temps êtes-vous ici ? » demandai-je.

« Je n'en sais rien », répondit-il d'un air distrait.

Dans l'espoir de surmonter son apathie, je m'enhardis à lui demander encore : « Quelle est la dernière chose dont vous vous souveniez avant votre arrivée ici ? »

Son visage s'illumina à l'instant et il me fit une description intéressante de l'avance dans laquelle il avait été frappé.

Tout en écoutant, je me demandais si son cas n'était pas de ceux qui seraient sensibles à l'influence égayante de quelques bonnes magazines illustrées. Les médecins prescrivent souvent la lecture de hvres qui écartent de l'esprit la pensée de la guerre et un choix de lectures vivantes et variées rend souvent de grands services.

C'est à ces pauvres garçons anéantis qu'un poète pourrait dire :

Vous ne saurez guère qui je suis, ou ce que je veux ; Mais je serai pour vous la santé quand même Et je filtrerai et tonifierai votre sang.

Quand un soldat a été emporté du champ de bataille, son esprit revoit les spectacles d'horreur qui l'ont frappé. Ce qu'il lui faut le plus, c'est quelque chose qui puisse lui faire oubher le passé — et sans doute aussi l'avenir

qui l'attend. Lorsque les affres de la douleur se sont calmées, l'un des pires supplices de la vie d'hôpital est l'ennui de la réclusion. Un bras en morceaux ou une jambe infectée peut vous clouer au lit pendant des mois sans que vous ressentiez aucune douleur. Pour le blessé, le principal problème est de passer sa journée. L'enthousiasme de la vie n'est pas très vif chez lui et le découragement le guette. C'est à ce moment qu'un jeu, un album ou un hvre peut lui être le plus utile en lui permettant de vivre comme il est dit dans sa chanson favorite : « Empaquetez vos chagrins dans votre vieux sac et ayez le somire, le sourire, le somire. » Un bon roman peut changer ses idées et le sauver de « l'hôpitaUte ». Un pauvre garçon qui était étendu depuis des semaines à l'hôpital du Camp Zachary Taylor avec des poids attachés aux jambes ne s'arrêtait de Ure que pour manger. « Vous m'en avez choisi un bon », répétait-il à la bibliothécaire. « Pendant que je lis j'oublie que je souffre. »

Les romans valent parfois mieux que les majors. Pendant la Guerre Civile quelqu'un qui visitait un hôpital militaire à Washington entendit l'mi des blessés causer en riant du Président Lincoln qui était venu à l'hôpital peu auparavant et avait égayé les blessés de quelques-unes de ses histoires. Le soldat paraissait de si bonne humeur que le visiteur lui dit : « Vous devez n'être que très légèrement blessé. » « Oui », répartit le gai luron, « très légèrement, j'ai perdu une jambe et je perdrais l'autre assez volontiers pour entendre d'autres histoires du vieil Abraham ».

Les bibliothèques des hôpitaux se sont constituées aux États-Unis grâce à quelques bibliothécaires de camp qui envoyèrent des collections de livres aux hôpitaux dépendant des camps auxquels ils étaient attachés. Dans certains de ces camps, les livres étaient confiés à un aumônier, à un secrétaire de l'Y. M, C. A. ou à un fonctionnaire de la Croix Rouge ou du service de Santé ; mais comme les collections provenaient de dons de valeur variable et que le personnel avait d'autres besognes absorbantes, les résultats furent loin d'être satisfaisants. En février 1918, on résolut d'établir des bibhothèques pour les hôpitaux d'une manière systématique. On obtint du Bureau du Chirurgien Général et du Ministère de la Marine les renseignements relatifs au nombre et à l'importance des hôpitaux. Il était également nécessaire de connaître les dispositions du médecin-chef et de la Croix Rouge à l'égard des bibliothèques. On pria donc les bibliothécaires de camp de se concerter avec les majors au sujet de l'établissement d'une bibHothèque à l'hôpital de base et du choix d'un bibhothécaire. A la suite d'entrevues personnelles avec les médecins-chefs de plusieurs hôpitaux généraux, on obtint l'autorisation d'installer des bibhothèques. Tous les hôpitaux militaires avaient besoin de livres, mais tous n'avaient pas besoin de bibhothécaires, certains parce que l'aumônier y suppléait ; d'autres télégraphiaient qu'on en envoyât un immédiatement. Après s'être rendu compte de ce que pouvait faire un organisateur de bibliothèque compétent, le médecin-major de WiUiamsbridge fut si troublé à l'idée de rester sans

bibliothécaire qu'il télégraphia à la r>ii-ection : « On réclame un bibliothécaire compétent dont on a besoin. »

Il fallait une grande diversité de livres pour pourvoir aux besoins des blessés dans les hôpitaux et des convalescents dans les maisons de la Croix Rouge. Naturellement ce que lit le malade dépend de l'individu. Si c'est un homme instruit, il lui faut d'abord un bon roman, une histoire policière, un récit d'aventures ou quelque chose d'amusant. Rex Beach, Zane Grey et O. Henry sont très en vogue. Au bout de quelques jours il demande quelque chose de plus substantiel. La poésie, l'histoire présentée d'une manière attrayante, la biographie, les voyages et les livres sur la guerre sont très demandés. Les malades qui ont le goût et la possibihté de l'étude demandent de l'algèbre, de la géométrie, des livres de lecture, des manuels de sténographie, des livres sur les méthodes commerciales, le droit, la médecine et rnie infinité d'autres sujets. S'il y a beaucoup d'illettrés dans le camp, il faut absolument un bon nombre d'abécédaires et de livres de lecture faciles.

On a souvent besoin de livres en langues étrangères. Un soldat russe démobihsé apporta à un bibliothécaire une vieille magazine russe toute usée. « On me l'a donnée chez les Sœurs Grises », dit-il, « et j'ai été si content de trouver quelque chose en russe que je veux la laisser ici pour quelque compatriote. » Un chef de salle à l'Hôpital du Camp Upton demanda à un rabbin de regarder un blessé juif qu'il trouvait plutôt bizarre — voire l'esprit dérangé — parce qu'il se cramponnait

avec tant de ténacité à un vieux journal. Après enquête le rabbin découviit que le pauvre jeune homme était complètement ahuri, car il ne pouvait ni parler ni lire l'anglais et il n'avait rien eu à Hre de dix jours qu'un vieux journal yeddish. Il se trouvait que c'était un étudiant et qu'il était presque hors de ses esprits par suite de l'impossibihté où il était de s'exprimer. Le rabbin vint rendre visite au bibUothécaire de camp qui, bien qu'il n'y eût que peu d'hébreu et de yeddish sur les rayons, put procurer au malade quelque chose de convenable et faire pour lui ce que les médecins n'avaient pu faire.

On a essayé de diverses méthodes pour distribuer les Hvres. Dans certains hôpitaux la bibhothécaire est poiirvue d'un véhicule qui ressemble à une table à thé avec roues caoutchoutées silencieuses ; elle le pousse à travers les salles, s'arrêtant à chaque lit pour permettre à tous les malades de faire leur choix avant qu'elle s'éloigne. Là où ces poussettes n'ont pu être employées, on s'est servi de sacs à provisions et de voitures d'enfants.

Une bibhotirêcaire d'hôpital avait fait imprimer de petites cartes, indiquant les heures d'ouverture de la bibhothèque et engageant à y venir, et elle les distribuait comme elle allait de place en place à travers le camp et l'hôpital.

Beaucoup de bibliothécaires comprirent qu'on pouvait mieux connaître les besoins des blessés et des malades en fait de livres en abandonnant le système qui consistait à transporter im choix de volumes à

travers les salles, pour adopter celui de s'asseoir à côté de chaque lit avec un calepin et de causer avec le malade du genre de livres qui lui convenait. Tout d'abord, à ce que rapportait une bibUothécaire, les hommes se montrèrent peu communicatifs et les progrès furent lents ; peu à peu, cependant, à force de patience et de tact, elle les habitua à l'idée de causer livres avec elle en toute liberté.

« Maintenant, quand ils me voient arriver, mon calepin à la main », ajoutait-elle, « ils se rejettent sur leurs oreUlers le plus majestueusement possible, comme s'ils avaient le monde entier pour faire leur choix. Et ils font leur choix parmi le monde entier des Uvres, sur une échelle qui n'est pas sans me déconcerter. Je crois aussi qu'ils prennent autant de plaisir à notre causerie sur les Uvres qu'aux livres mêmes.

« L'autre jour, je me suis arrangée pour pouvoir entrer dans une salle qui m'avait été interdite pendant près d'une semaine par suite de la grippe. Quand j'apparus à la porte, les hommes qui étaient à l'extrémité la plus rapprochée de la salle poussèrent tous ensemble une sorte de soupir de soulagement qui pai"vint comme une musique à mes oreilles. Ils s'écrièrent en chœur : « Enfin, la voici ! Voici la dame aux livres ! )> Plus avant dans la salle un très jeune homme m'accueillit les larmes aux yeux à proprement parler. « Je suis resté étendu ici pendant des jours et des jours à souhaiter que vous veniez », dit-il. »

« Ce à quoi aspire la bibliothécaire d'un hôpital de base, c'est à mettre tout le monde à la lecture », dit

Miss Mriam Carey, surveillante des hôpitaux du district du Sud-Est. « De manière à savoir comment procéder, on visite les lits un par un et sans hâte. Quand les soldats ont fait connaissance avec la bibhothécaire et la considèrent comme une camarade, ils n'hésitent pas à lui dire ce qu'ils désirent hre — bien au contraire. Après l'une de ces visites de chevet elle peut leur faire connaître ce qu'il leur faut lire, s'ils ne sont pas fixés à ce sujet. Pour satisfaire aux besoins des soldats malades, on doit non seulement leur remettre les livres directement, mais encore faire connaissance avec eux. Après cela la bibliothécaire et son aide éprouvent la plus grande satisfaction qu'elles puissent ressentir dans leur travail, celle de voir chaque homme dans la salle, mi livre, un album, ou une magazine à la main. »

Un bibliothécaire d'hôpital attaché au Fort Oglethorpe rapportait qu'on demandait à chaque patient qui était capable de lire, mais ne pouvait se rendre à la maison de la Croix Rouge, quelle espèce de chose il aimerait lire. On inscrivait son nom, sa salle et le numéro de son Ut sur un calepin où l'on indiquait ce qu'il désirait. Au cours de l'après-midi même, les chefs de salle envoyaient chercher les livres et les distribuaient dès leur arrivée. Le désavantage de ce système était que les hommes n'avaient pas la satisfaction d'avoir sous les yeux une certaine quantité de livres, parmi lesquels choisir. Il occasionnait encore une assez grande perte de temps ; parfois les chefs de salle oubHaient d'envoyer chercher les Uvres et, à moins de s'intéresser personnellement à la chose, ils ne faisaient pas toujours parvenir

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le li\Te voulu à riiomme voulu. Vu la grande distance entre la maison de la Croix Rouge et de nombreuses salles, il n'était pas possible à l'homme détaché au service de la bibhothèque d'emporter assez de hvres pour sa tournée. Par la suite, on trouva commode de charger la voiture de la bibhothèque dès le matin et de faire aller celui qui était désigné pour la conduire à travers les salles avec la bibhothécaù-e en emportant des brassées de hvres prises à la voitm*e. De cette manière, on pouvait faire circuler lui nombre de volumes double et les hommes obtenaient ce qu'ils demandaient. Comme le disait un soldat, « il est fameux de vou' les hvres et les magazines qu'on désire sans avoir à penser à ce qu'on veut avant de le demander ■\

I'- Je passai mon premier dimanche au camp à l'hôpital de base i», écrivait le bibhothécah'e du Camp Upton. « Nous obtînmes du Major Wliitham la permission de distribuer des hvres dans les salles et dans les baraques des infirmiers. Cela nous obhgeait à porter les hvres à une distance assez considérable sur des pilotis et la teiTe brute. Nous fabriquâmes mie soiiie de caisse à bras en clouant deux longs manches de bois sur les côtés d'une caisse d'emballage. Quand nous entrions dans une salle, on nous prenait généralement pour des infirmiers amenant un nouveau sujet. Mais quand le chef de salle criait que nous avions des hvres à la libre disposition de tous ceux qui en désiraient, il s'en suivait une avance générale de peignoh's dans notre direction. Notre marchandise était accueiihe avec faveur, comme les soldats avaient le plus grand désir

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de lire. Nous comptons établir un poste d'échange à l'hôpital auxiliaire, quand il sera terminé. «

M™^ Alice Hegan Rice, qui contribua à l'établissement de la bibliothèque de l'hôpital du Camp Zachary Taylor, a donné un compte-rendu intéressant de ce qu'elle y a vu. L'hôpital était à un miUe et demi de la bibliothèque du camp ; il n'y avait rien de prévu pour avoir des livres dans les salles et aucun moyen de les transporter d'une salle dans une autre. Pour remédier à cet état de choses, on fabriqua un casier à hvres d'un mètre dans chacune des cinquante-huit salles de l'hôpital, la bibliothèque de camp ayant consenti à donner dix volumes pour chaque casier. On se servait d'une carte de vivres, empruntée au mess des officiers, pour la distribution des livres. Mais comme les seuls malades qui pouvaient se lever avaient accès au casier à livres, il devint nécessaire d'établir une bibliothèque ambulante d'une espèce unique. On remplit des paniers de hvres dont le titre était apparent et on les transporta de salle en salle et de lit en ht. « J'aurais voulu que vous vissiez avec quelle avidité on se jetait dessus >\ écrivait M'"^ Rice en décrivant l'une de ces tom'nées à travers l'hôpital. « En partant il ne restait que deux livres sur la table, et les deux salles offraient im tableau qui vous am'ait amusé. Chaque soldat qui était capable de s'asseoir dans son lit était plongé dans son livre personnel. »

Certains croyaient qu'on montrait les hvres pour les vendre et offi-aient de les paj^er, car là comme dans les bibliothèques de camp, l'idée de fom-nir gratui-

tement des livres était une nouveauté pour beaucoup.

Tout d'abord, de nombreux patients regardèrent les livres qu'on leur offrait d'un air de suspicion en disant : « Non, je n'ai pas l'intention de lire. » D'autres restaient assis dans leur lit à attendre l'arrivée de quelques volumes. Un homme qui disait par condescendance à la bibliothécaire lors de sa première visite : « Oh ! je ferai tout aussi bien de le hre pour vous faire plaisir «, se vanta par la suite d'avoir lu plus de livres à l'hôpital qu'il n'en avait encore jamais lu de sa vie : en attendant son rétablissement, il avait lu six volumes. Un virginien à la voix enrouée demanda à la bibhothécaire si elle avait entendu parler d'un livre intitulé « La Case de l'Oncle Tom ». Dans la même salle, un ItaUen demanda ■<( l'Enfer » de Dante et « Romola » de George Eliot.

Un autre ItaUen à l'hôpital du Camp Zachary Taylor ne connaissait M™^ Rice qu'en sa qualité de membre de la Croix Rouge. Quand il eût appris qu'elle était auteur, il vint à elle et lui dit : « J'apprends que vous écrivez un Uvre. »

« Oui, mon ami, j'ai écrit plusieurs Uvres. Qu'avezvous à m'en dire ? »

« Voudriez-vous, s'il vous plaît, me dire si l'on peut les envoyer à une jeune fille ? »

« Ma foi, je l'espère », répondit-elle. Le pauvre garçon essayait de trouver un livre américain qui pût intéresser sa fiancée.

Une bibUothécaire attachée à une maison de la Croix Rouge se rendit au chevet d'un homme qui savait parfaitement qu'il n'avait aucunement besoin de lire.

Il était bourru et presque méprisant, mais ayant découvert en lui un certain sens humoristique à l'état latent, elle lui envoya un « Penrod » de Tarkington en lui faisant dire que, s'il avait jamais été petit, elle était certaine que ce livre l'amuserait. La prochaine fois qu'elle visita cette salle, l'homme n'était que sourires. Il n'avait jamais pris autant de plaisir à aucun livre qu'à celui-là — c'était ce qu'il avait lu de plus étonnant, dit-il en lui demandant de lui en envoyer un autre.

Un soldat s'avançait vers un groupe qui entourait d'un air absorbé la voiture aux Uvres dans une salle d'hôpital militaire. « Je voudrais pouvoir m'intéresser à un livre. Mais je ne peux pas, je n'ai jamais pu. » Cependant il s'attardait. Finalement, il saisit un livre sur le jeu de dames. « Dites, Mademoiselle la BibUothécaire, est-ce que je peux prendre ça ? Si je pouvais battre mon paternel aux dames en rentrant chez nous, je m'estimerais quitte de ces semaines d'hôpital. »

En parcourant les salles on rencontre à la fois la comédie et la tragédie. Il est probable que la plupart des personnes attachées à des bibliothèques dans ce pays-ci partageraient le sentiment d'une américaine, qui travaillait pour la Croix Rouge dans un centre sanitah'e en France. Elle écrivait qu'il était facile de faire du bon travail dans un hôpital en planches, comme on avait seulement besoin d'avoir la douceur de Moïse, la sagesse de Salomon, la générosité de la reine de Saba, la force de Samson, la longévité de Mathusalem, le sociabilité du bon Samaritain et la diplomatie de Machiavel.

« Vous n'aurez pas de peine à disposer de vos livres », disait un soldat à Miss 01a M. Wyeth à ses débuts à l'hôpital du Camp Wadsworth. « Quand j'y étais, nous étions dévorés d'envie d'avoir une magazine vieille de six mois. »

Après une visite aux saUes, il ne lui restait plus que deux livres. Un homme les prit et les rendit en disant : « Je n'aime pas les livres écrits par des femmes. »

« Mais F. Marion Craw-ford n'est pas une femme. »

« Bon, mais si ce n'est pas une femme, qu'est-ce c[ue c'est ? »

Quand on l'eut assuré du sexe de l'autem*, il prit le livre et se renfonça pour s'y complaire.

Un autre jom*, un patient lui dit : « Doimez-moi une véritable histoire d'amour. » Tous les hommes se mirent à rire, mais quand la bibhothècaire fut à leur chevet, la plupart dirent : « J'en veux un comme celui qu'a demandé le camarade. »

Une autre fois, un homme refusîv un livre. La bibhothècaire passa au ht suivant. « De quoi est-ce qu'il parle ? » demanda son occupant. C'était « Bambi )> de Marjorie Benton Cooke. « Oh ! », dit la bibliothécaire à tout hasard, « c'est l'histoire d'une jeune fille qui épousa un homme sans qu'il ait eu à donner son avis en la matière ».

« Ça fera l'affaire. C'est précisément mon cas. Je vais le prendre. »

Là-dessus, l'homme qui avait refusé le livre s'écria : « Laissez-moi le lire d'abord » et la bibliothécah'e les laissa se disputer pacifiquement à qui aurait le volume.

Il est très fréquent de voir un homme refuser un livre jusqu'à ce qu'il voie son voisin le prendre ; cela éveille son intérêt et il en demande un pour lui.

Les hommes qui préfèrent des lectures sérieuses sont souvent d'un tyipe particulier. Miss Wyeth rapporte une agréable conversation qu'elle eut sur des questions httéraires avec un jeune homme remarquablement bien renseigné, qui l'impressionna si favorablement qu'elle s'enquit de son identité. A sa grande surprise elle apprit que c'était un ancien lutteur.

« Vous n'avez aucune idée de ce que cela semble bon de voir quelqu'un qui n'est pas en uniforme », disait un malade à la bibliothécaire de l'hôpital du Camp Cody. « J'aime à vous voir dans ce costume rose », disait un Syrien à la même bibhothécaire, qui rapportait ces commentaires en écrivant à la direction et demandait si elle devait porter son uniforme dans la soirée.

Beaucoup de blessés désirent absolument emporter un Uvre à la salle d'opération. On ne sait pas toujours exactement pourquoi. C'est peut-être parce qu'ils se sont intéressés à une histoire et ont peur de ne plus la retrouver en revenant du chloroforme, ou bien encore parce qu''ils désirent simplement avoir un objet famiUer à la main.

Un homme qu'on ramenait à sa saUe après avoir été opéré sortit momentanément de l'influence de l'éther comme la poussette à livres de la bibliothèque croisait son brancard.

« xlllons ! » cria-t-il d'une voix faible, « est-ce que vous m'avez apporté ce livre ? » Il s'endormit l'instant

d'après et ne se réveilla que plusieui's heures plus tard. Il n'avait parlé que par un phénomène de sub-conscience et il n'en avait aucunement mémoire quand il revint à lui.

La bibhothécaire de l'im des hôpitaux maritimes se faisait mi devoir d'être là, sur demande spéciale, quand les blessés sortaient du sommeil anesthésique après une opération. EUe ne savait pas, disait-eUe, si c'était là besogne de bibhothécaire ou non, mais l'expression de plaish' sm' lem" visage, quand ils voyaient qu'elle avait tenu parole et était bien là, méritait les quelques minutes qu'il fallait pour accourir au coup de téléphone de l'infirmière en chef.

Une autre bibhothécaire, à qui l'on avait défendu de porter des livres dans aucune salle par suite de la grippe, s'aperçut qu'elle pouvait distraire quelques-uns des malades en jouant aux dominos, au double soHtaire, ou à quelque autre jeu.

La bibhothécaire de l'hôpital général à Lakewood dans le New Jersey, déclare qu'il y avait souvent moyen d'intéresser les hommes aux hvres en leur faisant la lectm'e à haute voix.

Un homme qui avait les yeux bandés riait dans sa barbe en Usant Richard Harding Davis — oublieux un moment de ses souffrances et de sa sohtude qui, avouaitil, « l'obsédaient tout le temps qu'il était seul ». Trois hommes qui avaient le moral assez bas et la gorge assez cuisante après l'opération des amygdales tendaient « Barnabetta » de M"i6 Helen R. Martin ; celui qui avait le plus de facihté à s'exprimer expliqua qu'il

avait commencé à lire ce livre un soir et qu'il le trouvait excessivement drôle. Il se demandait si la bibliothécaire aurait le temps d'en lire un chapitre ou deux. Il était sûr que les camarades en seraient contents, et, de plus, « ils étaient si fatigués de se regarder les uns les autres ».

Un jeune nègre de la Caroline du Sud qui se sentait soudain bien abandonné demanda à la bibliothécaire si elle connaissait le livre intitulé « Pilgrim's Progress )).

« Oui », répondit-elle, « il y a bien longtemps que je ne l'ai lu. J'aimerais à le reprendre ».

« Alors, je voudrais bien vous l'entendre lire tout de suite », dit-il, en ajoutant comme ils le font tous, « si vous avez le temps ».

Ils virent donc Christian sortir sain et sauf du Bourbier du Désespoir cet après-midi. On laissa ensuite le livre sur sa table comme il disait que sa femme allait arriver le lendemain et qu'elle voudrait bien lui en lire un passage. Après cela le malade et la bibhothécairefirent de nombreuses parties avec Appolyon et d'autres, au grand amusement du chirurgien du service qui disait : « Vous êtes en train de le perdre. Ce garçon fait le malade chaque fois qu'il vous voit venir avec ce livre. »

Les blessés aiment à se sentir indépendants. « Il y en a deux dans des chaises roulantes », écrivait une bibliothécaire, « l'un qui a perdu les deux jambes, l'autre qui n'en a plus qu'une, et ils passent la plus grande partie de la journée près des Uvres qui sont

placés de manière à ce qu'ils puissent les prendre sans avoir à écarter les autres. L'un d'eux m'a dit l'autre Jorn* : « Je n'avais encore jamais compris Jusqu'à présent la place que peuvent tenu." les livres dans la vie d'un homme. J'aurais perdu l'esprit si je n'avais pu me servir de ces livres ».

Un jeune homme appelait sa chaise roulante sa « Ford » et ref visait l'aide de la bibliothécaire, l'assurant que sa machine avait une misé en marche automatique.

Une lettre de Miss Grace Shellenberger, la bibliothécake de l'hôpital du fort Des Moines, adressée au Service de Guerre des Bibliothèques et exposant la situation au moment où la grippe était venue compliquer les choses, fait voir d'une manière tjrpique quelle était l'attitude des soldats vis-à-vis de la bibliothèque. Quand le planton venait balayer et épousseter à six heures trois quarts du matin, il trouvait d'habitude trente hommes ou plus qui attendaient devant la porte. Comme il n'y avait pas de place pour tous, on cédait le pas à celui qui avait des béquilles ou à celui qui était dans une chaise roulante. Parfois ceux qui marchaient avec des béquilles prenaient la précaution de téléphoner pour être sûrs de trouver un endroit où se reposer après avoir fait l'effort d'aller jusqu'à la bibliothèque. Quand ils arrivaient, ils étaient souvent si fatigués qu'ils s'endormaient la tête sur la table. Ils s'éveillaient au bout de quelques minutes et se mettaient à lire.

Il arrivait parfois aux blessés de recourir à une petite stratégie pour pouvoir entrer. Si l'on trouvait

que quelqu'un en prenait trop à ses aises à la bibliothèque, on venait le prévenir qu'on le demandait au téléphone ou au bureau du prêt — et celui qui apportait le message s'empressait de s'emparer du siège vacant. Mais un soir que la bibliothécaire entendit trois hommes projeter de mettre en branle le signal d'alarme en cas d'incendie pour faire évacuer la bibhothèque, elle estima qu'il était temps d'intervenir. « Mais, Mademoiselle », répondirent-ils en guise de défense, « nous n'y avons encore jamais été, et ça nous semble l'endroit le plus agréable de tout l'établissement ». « On étendit les règlements )>, déclare I\Iiss Shellenberger, « et ces garçons qui venaient d'outre-mer s'assirent sur le plancher ». On découvrit le message suivant sur le bulletin de rentrée d'un livre donné à l'Hôpital Maritime de Chelsea par la Commission des BibUothèques du Massachusetts :

Chers Amis,

Nous sommes si reconnaissants de ce qui a été fait pour nous. Envoyez d'autres livres, encore et toujours plus.

Un matelot qui sortait de l'hôpital offrit à la bibhothèque un volume de la Série des Hommes d'État Américains qu'il a^'ait acheté pour lui pendant son séjour. Il déclara que cela lui avait tellement plu qu'il désirait le laisser pour un autre pauvre type. Il était dans la Marine depuis plusieurs années et avait passé par dix-sept hôpitaux en différentes parties du monde. Il aimait beaucoup les Uvres et préférait la lecture à

toute autre espèce de distraction. Il souhaitait qu'on établît une bibliothèque dans tout hôpital maritime a-méricain. Il fit également de grands éloges des livres placés sur les navires de troupes.

La bibliothécaire de l'hôpital de base du Camp Dix relate l'aventm'e d'un simple soldat qui avait passé par de fortes émotions lors du torpillage du Tiœnderoga par un sous-marin allemand. Il croyait, comme le reste du monde, que lui et les vingt et un autres matelots qui étaient avec lui dans l'unique canot de sauvetage qui s'échappa étaient les seuls survivants, quand on lui remit un numéro du New York Times qui annonçait que deux heutenants de ce malhem-eux navire venaient de débarquer à New York ; il semblait probable qu'ils avaient été sauvés par le sous-marin allemand et gardés à son bord jusqu'à la reddition de la Grande Flotte deux mois plus tard.

Non contents de canonner les canons et les canonniers qui étaient sur le pont du Ticonderoga qui s'était trouvé séparé de son convoi, les Allemands avaient lancé des obus pendant plus de deux heures, pour blesser le plus grand nombre d'hommes possible, avant d'envoyer la torpille fatale. Ils avaient ainsi détruit tous les canots de sauvetage à l'exception d'un seul, qu'ils attachèrent à leur sous-marin. Ils se mirent alors en devoir de submerger ce dernier. Au moment où le €anot allait sombrer, la corde cassa. Les vingt-deux hommes furent sauvés. Ils restèrent quatre jours à la dérive en pleine mer avec une cuillerée d'eau par jour pour toute ration avant d'être recueillis par un

transport britannique et rapatriés à New York. « Vous auriez cru que le matelot H, ne voudrait plus entendre parler de la mer », dit la bibliothécaire, « mais la jeunesse américaine sait se reprendre. Il découpa soigneusement dans le Times le récit du sauvetage de son lieutenant et avec un sang-froid parfait il demanda une bonne histoire de mer. Parmi plusieurs que je lui fis voir sur la voiture aux livres, il choisit « Captains Courageous » de Kiphng et trouva ce Hvre absolument satisfaisant. »

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