‹ Les livres à la guerreChapitre 23 sur 59 · LES LIVRES POUR LES BLESSES ET LES MALADES · texte numérisé non relu

LES LIVRES POUR LES BLESSES ET LES MALADES

Un hôpital militaire comprend généralement trois espèces de salles : celles de chirurgie, celles de médecine et celles de psychiatrie. Ces dernières sont réservées principalement à ceux qui ont été ébranlés par des explosions d'obus et dont les uns sont devenus sourds, les autres muets, et les autres incapables de marcher. Le pourcentage des guérisons est considérable, particulièrement parmi les sourds et les muets ; ceux dont les nerfs locomoteurs ont été affectés doivent apprendre de nouveau à marcher. En ce qui est du traitement de ces cas déhcats, les médecins-majors sont les premiers à reconnaître la valeur thérapeutique de gravures et de livres intéressants. D'ordinaire, les soldats dont le mental a été troublé aiment les hvres qui leur étaient famihers avant la guerre. Parfois un hvre de voyages rappellera des jours heureux. C'est ainsi qu'on rendit joyeux un jeune homme qui disait aimer l'Angleterre en lui remettant « The Spell of England » (Le charme de l'Angleterre). Un jeune soldat à l'ah égaré choisit « Vagabonding down the Andes » (Vagabondages dans les Andes) qui lui rappelait un voyage dans l'Amérique

du Sud. Plusieurs de ceux qui sont le plus gravement atteints ne sont sensibles qu'à de gais albums de gravures. Un jeune homme de couleur qui disait qu'il n'avait rien, mais qu'il était « simplement las de vivre », garda le même album plusieurs jours de suite, oubliant, à en tourner et à en retourner les pages, sa jambe perdue et l'égarement de son esprit.

Une bibliothécaire d'hôpital écrit avoir rencontré deux malades faisant les cent pas sous la véranda d'une salle de psychiatrie. En réponse à une offre de récits de cowboys, d'histoires de détectives et de romans nouveaux, l'un d'eux dit : « Si je pouvais m'asseoir et lire un livre, je serais heureux », et il reprit sa promenade de long en large. Plus tard elle rencontra de nouveau ces mêmes malades et persuada à l'un d'eux de prendre un exemplaire de « Beaucoup de bruit pour rien », l'assiu-ant qu'il n'aïu-ait pas à déployer une grande concentration d'esprit puisqu'il connaissait déjà cette pièce. Il prit le hvre et signa d'une main tremblante. Un homme qui avait dit qu'il savait bien qu'il ne pourrait plus jamais lire, que la dernière chose qu'il avait lue était un article de magazine sur la vie dans les tranchées, était cependant disposé à essayer de hre « Over the Top » d'Empey. La bibliothécaire apporta un exemplaire de l'ouvrage au chef de salle, qui promit d'en avoir soin et de le donner à ce soldat, s'il pensait que cela ne l'émotionnerait pas trop en lui rappelant ses propres impressions de tranchées.

Une bibliothécaire d'hôpital, qui traversait un jour une salle de psychiatrie, remarqua un nouveau malade

au chevet duquel un garde était assis et qui était dans un état pitoyable par suite d'une blessure qu'il s'était faite lui-même. Le garde, à qui elle demanda s'il ne voulait pas un livre ou une magazine, répondit qu'il ne savait pas lire. La bibliothécaire proposa de lui apprendre. Elle lui apporta un abécédaire et comme elle commençait la première leçon, le malade ouvrit les yeux et lui dit : « Laissez-le moi. Je vais l'aider. » L'occasion de rendre service à un autre fut ainsi un moyen de ranimer l'intérêt du blessé pour la vie. II est vraiment caractéristique que ces deux hommes qui avaient besoin l'un de l'autre se soient rencontrés de cette manière dans un hôpital miUtaire. Le garde illettré devint très attaché à son malade qu'il appelait l'instituteur. Quand la bibliothécaire le revit quelque temps après et s'enquit de ses progrès, la réponse qu'elle reçut ne fut pas très réjouissante : « Je n'avance pas très bien, Madame. L'instituteur a été transporté dans une autre salle. »

Un malade très déprimé gisait dans son lit, les yeux tournés du côté du mur. Depuis des semaines nul n'avait pu le tirer de sa léthargie. Enfin la bibhothécaire de l'hôpital trouva moyen de lui adresser la parole :

« Ne puis-je pas vous apporter quelque chose à lire ? »

« Non, je ne me souviendrais plus de rien une fois la nuit passée, même si je lisais. »

« Alors essayons quelque chose qu'on n'ait pas besoin de retenir. Avez-vous jamais lu de la poésie ? »^

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« Oui, j'aimais bien Kipling autrefois. » « Connaissez-vous sa « Road to Mandalay ? » « Oh ! oui et sa « Gunga Din ». Je puis essayer de m'y remettre. »

Dès ce moment, ce fut un homme transfiguré. Il commença à s'intéresser non seulement à la lecture, mais à ce qui l'entourait et à la vie elle-même.

Pour le neurologue, les hvres, comme les drogues, se divisent en stimulants et en déprimants. En règle générale, il faut aux blessés des romans qui finissent bien. Une infirmière anglaise parle d'un feuilleton qui déprima un de ses malades tout un jom', parce que l'héroïne mourait. « Je voudrais ne l'avoir jamais lu ! » s'écria-t-il. « Je m'étais mis à aimer cette jeune fille et si je pouvais en trouver une mi peu comme cela quand je serai remis et capable de sortir, je l'épouserais, «i elle voulait bien de moi. » D'un autre côté, mie histoire qui finit bien n'est pas fatalement un stimulant pour un malade déprimé, qui peut être tenté de comparer son sort misérable à celui du trop heureux héros. Toute tragédie n'est pas, non plus, un déprimant. Un ouvrage sérieux peut être d'une lecture plus favorable pom- un nerveux que quelque chose de plus léger — il peut se senth' un nouveau courage et une ferme résolution d'être de nouveau le maître de son destin en hsant les luttes d'un autre contre des circonstances adverses. Les albums que l'on a fabriqués à travers tout le pays pour les soldats blessés et malades et qu'on a expédiés des bm'eaux de l'Association des Bibliothèques Américaines ont rendu des services inappréciables. Cinq

mille albums fournis par les Daily News de Chicago furent remplis par les habitants de cette ville de nouvelles, de gravures, d'anecdotes et de mots humoristiques découpés dans les périodiques. Le bibhothécaire du Camp Mac Arthur écrivait qu'il avait emporté cinquante de ces livres à l'hôpital de base et qu'il les avait distribués lui-même. Il avait également porté à la salle d'isolement quelque cinquante romans en vogue qui étaient trop usés pour être mis en cnculation davantage. Les hommes se pressèrent autour des tables où étaient placés les livres. Ils faisaient des remarques de ce genre : « Ça c'est mon affaire w, ou « Voilà un Uvre bien épatant », ou (( Je veux que vous sachiez combien nous apprécions ces hvres )>. On détruit natui'ellement ces hvres, quand la salle a fini de les hre, mais comme dit le bibliothécaire : <( Le dernier service qu'ils ont rendu en est un bon. C'est ce qui donne le courage de travailler dix ou douze heiu*es par jour sept jours par semaine et de souhaiter qu'on soit deux au heu d'un seul. »

Dans les hôpitaux, comme dans les camps, la fin subite de la guerre accrut considérablement la demande de hvres sur des sujets techniques ou professionnels. Un bibhothécaire d'hôpital qui distribuait de petites feuilles attirant l'attention sur certains des métiers et des occupations sur lesquels on avait des ouvrages disponibles, décrit comme il suit le résultat de ses observations :

« Je résolus de distribuer les hstes de chaque côté

des salles en montant et en descendant avant le passage de ma voitm'e à livres et à magazines, comme j'estimais qu'ainsi chaque soldat aurait la possibilité de prendre connaissance du contenu de la circulaire avant l'arrivée des livres. Presque avant d'avoir le temps de retourner à ma voiture, je reçus une avalanche de questions de jeunes vétérans boiteux : « Où est-ce qu'on trouve les livres dont on parle là-dedans ?... Je désire quelque chose sur les camions automobiles... J'étais teneiu* de livres autrefois ; je veux apprendre quelque chose d'autre à présent. » Le doigt empressé d'un ouvrier des chantiers navals de Portland se tendait vers le mot « Constructions navales ». En fait, des doigts empressés désignaient chaque article concret de cette hste depuis « Automobiles » jusqu'à « Fabrication des Outils ». Avant de quitter cette première salle on m'avait consulté sur toutes les professions, depuis la prise des vues cinématographiques jusqvi'à la mécanique dentaire. Je sortis tous les ouvrages techniques de la voitm'e à livres, en notai une douzaine d'autres qu'on demandait et conclus que l'Association des Bibhothèques Américaines avait inauguré quelque chose qu'il faudrait mener jusqu'au bout, quand même cela exigerait tous les dollars de la Trésorerie des États-Unis — et aussi que toutes les bibhothèques pubhques, depuis Podunk jusqu'à Wahoola auraient à se réveiller pour faire face aux demandes de la Nouvelle Amérique, quand les soldats rentreraient chez eux. »

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