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LES BIBLIOTHEQUES DANS LES HOPITAUX EN FRANCE

Avant même qu'on eût organisé des bibliothèques dans les hôpitaux en France, le besoin de hvres et de magazines s'y faisait grandement sentir. Voici un extrait d'une lettre envoyée en Amérique par une sténographe attachée à un hôpital de la Croix Rouge Américaine :

« Il est presque impossible de se procurer des pubhcations de quelque sorte que ce soit, comme je m'en suis aperçue à regret en essayant de trouver des lectures pour nos soldats, même en recourant à Paris la semaine dernière, grâce à un employé de la Croix Rouge qui y allait pour affaires. Sur une Uste de cinquante volumes- (non pas nouveaux, mais classiques ou en vogue) et revues courantes, j'obtins cinq des volumes les moins désh'ables et deux magazines américaines de septembre — ce qui était cependant une trouvaille, comme l'une d'elles était V Atlantic Monthly, que j'aimerais à lire moi-même, mais comment le cœur ne m'aurait-il pas manqué en voyant un pauvre homme, plus âgé que la plupart des soldats et à présent bien impotent, sauf en ce qui est de la tête et des mains, dédaigner les Uvres qui avaient trouvé accès à notre salle et demander quelque chose qui fût vraiment digne d'exercer ses « mâchoires intellectuelles » et dont les regards affamés m'avaient suivie de sa chaise au bord de la route toutes les fois que j'étais passée par là depuis le premier jour que je lui avais parlé et promis d'essayer de lui procurer

quelque chose qui lui plairait. Je l'ai trouvé alité, mais content, et je crois qu'il avait lu tous les mots, d'une couverture à l'autre. Il disait qu'il ne la connaissait pas auparavant, mais qu'il pensait que c'était la meilleure magazine qu'il eût jamais lue. A vrai dire, Godey's Ladies^ Book aurait pu le frapper de la même manière ■dans des circonstances similaires, mais naturellement je fus heureuse d'avoir trouvé quelque chose qui pût l'intéresser et l'aider à passer le temps d'une manière im peu moins monotone. »

« Nous nous sommes enquis de ce qu'il y avait à lire par ici », écrivait la bibliothécaire de l'hôpital du fort Des Moines. « Les hommes qui sont revenus en août accusaient un grand besoin de hvres. Un capitaine nous dit qu'ils avaient un petit casier à l'hôpital et que les malades lisaient et reUsaient les volumes. Ils entendirent parler d'une bibliothèque de prêt à domicile de hvres anglais dans le village et quatre officiers •envoyèrent une ordonnance chercher des hvres. Ils payèrent un droit de cinq francs pour pouvoir emprunter un livre par semaine. Le capitaine disait qu'ils ne faisaient pas long feu non plus : ( J'en ai lu un dans l'aprèsmidi, un dans la soirée, un le lendemain matin et la provision s'est trouvée épuisée. »

Une infirmière de la Croix Rouge qui envoya chercher des livres pour sa salle parle d'un beau jeune homme, si grièvement blessé qu'il devait rester couché à plat ventre et qui lui montra la seule distraction qu'il avait eue en six semaines : c'était une feuille de la partie annonces d'une magazine répandue. Il pouvait

lui dii'e le nombre de mots qu'il y avait sur chaque page et sur les deux ; puis le nombre de lettres, le nombre d't, le nombre de m et ainsi de suite. Il fut aux anges quand elle lui donna un livre à lire à la place.

La besogne d'un visiteiu" officiel des blessés et des malades américains dans les hôpitaux français est décrite comme il suit par M. Burton E. Stevenson, représentant en Europe du Service de Guerre de l'Association des Bibliothèques Américaines : « Il y a un grand nombre de nos soldats qui, atteints de maladies contagieuses, sont assez bien pour lire, mais ne se remettent que très lentement et au miUeu de gens qui ne savent pas l'anglais ou guère. Un pauvre garçon (et je suppose qu'il y en a d'autres) est dans une sorte de cage isolante en vene. Eh bien, c'est à ces hommes-là que sont destinés ces hvres. La bibhothécaire les distribue et en fait l'échange, quand la nature de la maladie le permet, et elle en prend soin d'mie manière générale. Je lui ai dit de me prévenir quand elle aurait besoin de livres et je veillerai à ce qu'elle n'en manque pas. »

Pendant l'automne de 1918 IVIiss Mary Frances Isom, déléguée de l'Association des Bibhothèques Américaines, entreprit une enquête approfondie au sujet des besoins des différents hôpitaux en France et l'on étabUt des bibhothèques dans beaucoup des grands centres sanitaires.

A Mesves, que Miss Isom visita vers la fin de novembre, il y avait douze hôpitaux de base en pleine marche et un grand camp de convalescence. Il y avait en tout une population de plus de 2G.000 hommes y

compris le personnel. Tout le camp n'était qu'mie mer de boue jaune et collante. Les salles construites en béton étaient souvent humides et froides. Jusque vers le 1^^" novembre il n^y avait eu aucune espèce de distraction pour les convalescents, en dehors des petites auberges des villages voisins. La réaction qui suivit l'armistice avait amené un relâchement dans la discipline et dans la conduite des soldats. « L'oisiveté avait quelque chose de tragique », dit Miss Isom. « Nombreux étaient les soldats qui me disaient : « C'est le moment le plus pénible de la guerre que cette attente. » Je n'aurais jamais cru qu'il pouvait y avoir au monde tant de malheureux garçons souffrant du mal du pays. Du blessé couché et horriblement mutilé jusqu'à l'homme du service armé dans le camp de convalescence, chacun désirait rentrer chez soi — et avoir quelque chose à faire. Je demandai un jour à un groupe d'hommes qui étaient assis autour du poêle si des hvres leur feraient plaisir. « Des hvres », s'exclamèrent-ils. « Est-ce qu'un poisson n'aime pas l'eau ? »

« A Mesves, la première semaine fut difficile vraiment, et j'ai acquis une nouvelle dose de sympathie pour le commis voyageur, le garçon de recettes et le réformateur social. Pour tirer le meilleur parti des bibliothèques, on doit les installer dans les baraques de la Croix Rouge, et il a fallu quelque diplomatie pour persuader aux dames directrices qu'une addition apparente à lem'S soucis multiples rendrait véritablement service. »

On ne put retrouver qu'une petite partie des livres ■envoyés au début de l'automne, encore étaient-ils sous

les comptoirs des cantines et dans les magasins deshôpitaux — non entre les mains des malades.

Dès qu'il arrivait des livres de Paris, on les répartissait entre les différents hôpitaux, suivant le nombre de malades qu'il y avait dans chaque. Toutes les fois que c'était possible, on les plaçait dans une petite chambre derrière la scène de la baraque et bientôt les baraques rivahsaient à laquelle aurait la bibUothèque la plus agréable. Dans un hôpital il y avait déjà une bibliothèque en fonction dans la salle des entrants, sous la dhection de l'aumônier. Dans plusieurs cas, le seul arrangement possible consistait à placer les livres à la cantine et à servir les soldats au comptoir. On plaça provisoirement une bibhothèque dans la hngerie d'un des services et Miss Isom dit qu'elle se rappelle être restée assise une heure sur une pile de pyjamas à distribuer des hvres à une longue file de malades qui allait d'un bout à l'autre de la saUe et ne se raccourcissait jamais. Au camp de convalescence on installa la bibliothèque dans la salle, de récréation des soldats. Elle fut confiée à un engagé sous la surveillance de la directrice de la Croix Rouge. Le but qu'on se proposait était de mettre les Uvres entre les mains des soldats le plus tôt possible.

On distribua approximativement 8.000 volumes pendant le mois que Miss Isom passa à Mesves, et qu'elle décrit comme lui ayant valu le travail le plus intéressant et le plus réconfortant de toute sa vie. « Je ne sais pas ce qui m'émouvait le plus », disait-elle, « de jeter les yeux sur l'une des petites bibliothèques et à

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Cliché Undcnroud d- l'tidcnroDil

SOLDAT CONVALESCENT A L'HOPITAL DE DÉBARQUEMENT. GRAND CENTRAL PALACE, NEW-YORK

travers le nuage de fumée d'apercevoir les soldats serrés les uns contre les autres, chaque siège occupé, tranquilles comme des moutons, chacun avec un livre, ou de rester debout à l'extrémité d'une longue Ugne de hts et de voir les livres installés devant les blessés qui ne pouvaient se servir de leurs mains, tous heureux, tous ravis dans un autre monde où ils oubHaient pour le moment leurs souffrances et leiu: nostalgie. L'une des infirmières me disait : « Quand je revins dans la salle après dîner, au lieu de trouver de jeunes hommes chagrins et bougons, pleins d'ennui et misérables, piesque chaque blessé était assis dans son ht, heureux comme un roi. C'était mieux qu'un bon dîner. »

Miss Isom visita également Nevers, Mars-sur-Alher, Dimon, Beaune, et AUerey, organisant partout des bibhothèques et distribuant de nouvelles provisions de livres. Des visites semblables au Mans, à Angers, Nantes, Savenay, Saint-Nazaire, La Rochelle, Bordeaux et Périgueux pendant janvier et février 1919 démontrèrent de quelle importance il était de développer et d'étendre l'action des bibhothèques.

Quand on évacua les hôpita^ux, on rapporta les hvres à Paris. Un grand nombre, cependant, étaient usés ou avaient disparu.

Des mihtaires de tous grades, depuis les officiers supérieurs jusqu'aux simples soldats, exprimaient le plaisir qu'ils éprouvaient d'avoir l'occasion de lire. Ils désiraient vivement se remettre au courant de leur profession ou de leur métier, et on demandait continuellement les derniers livres et périodiques sur la

mécanique, l'agriculture, les automobiles et l'électricité, On demandait également des manuels de français et d'espagnol. Enfin il fallait un grand nombre de poèmes, d'essais, d'histoires de France, d'ouvrages sur l'archit^ctiu'e française, de traités de dessin, de cartes, de pièces de théâtre, de hvres sur le minéralogie, la géologie, les mathématiques, de livres en itahen et de livres en allemand pour les prisonniers blessés.

« Je ne puis trop faire l'éloge de l'envoi de livres et de magazines », écrivait de l'hôpital de base n^ 8 au front un simple soldat qui aA^ait été attaché précédemment à la BibUothèque PubUque de New York. « Par exemple, l'une des magazines que vous avez envoyées est restée dans une salle où il y avait 109 blessés ; elle passa de l'un à l'autre, et quand elle parut ne plus servir, on l'envoya dans une autre salle qui comptait le même nombre de hts. Un tout petit peu d'arithmétique fait voir pour quelle somme modique on procurait à chaque homme un grand plaisir. Et en réalité le plus grand plaisir n'était pas la distraction que procm-ait la magazine, mais cette grande pensée réconfortante qu'au pays, tant collectivement qu'individuellement, on se rendait suffisamment compte de notre situation et s'intéressait assez à nous pour nous donner ces petites choses d'une si grande infkience. «

Un jeune conducteur d'ambulance américain gisait sur un lit d'hôpital à Paris, l'épaule fracassée. Il était encore très faible, mais susceptible de distraction. Son infirmière, une jeune américaine, s'arrêta à son chevet

et, comme elle remarquait une améKoration, elle lui dit en souriant :

« Que puis-je faire pour vous ? »

« Voudriez-vous me faire la lecture à haute voix ? »

« Certainement », dit-elle de bon cœur. « Qu'est-ce qui vous plairait — qu'est-ce qui vous plairait le plus ? »

Il sourit.

« Si », reprit-il, « si vous aviez seulement une nouvelle de Booth Tarldngton. »

Un grand blessé qui était dans l'un des principaux hôpitaux en France, ayant entendu parler de la visite d'une femme dont il avait lu un roman dans une importante magazine anglaise, demanda qu'elle lui fît la faveur de lui accorder quelques instants de conversation. « Je ne crois pas m'en tirer ce coup-ci. Madame », lui dit-il. « J'ai déjà passé deux fois par l'hôpital avant ceUe-ci, — mais je voudrais vous remercier d'avoir écrit cette spirituelle histoire. Elle m'a égayé un peu et m'a fait voir qu'il y a quelque chose de bon dans la souffrance. »

Parmi les anecdotes qui parvinrent à la Direction, il y en avait une sm' un jeune soldat qui avait les deux bras fracassés et qui, regardant d'un œil d'envie le gros panier de Hvres qui passait dans la salle, s'écria : « Je voudrais bien un hvre, mais je ne peux pas tourner les pages. » « Je vais le dresser dans la position voulue et votre camarade tournera les pages », dit la bibliothécaire. Les yeux du jeune homme dansèrent : « Je vais inventer quelque chose ! », s'écria-t-il. « Je parie que je pourrai tourner les pages avec une baguette ou

un crayon que je me mettrai entre les dents ! » Et la bibliothécaire le laissa se livrer à cet exercice, comme si c'était la chose la plus amusante du monde.

La directrice trouvait qu'il y avait tant à faire pour les soldats dans les hôpitaux, qu'elle désirait avoir plus de Uvres et plus d'assistance, mais, quand elle se sentait découragée, elle se rappelait ces paroles d'un blessé à Mars-sm'-Allier, qui la réconfortaient : « Madame », disait-il, « avant l'arrivée des livres je ne pouvais que compter les briques du mur jour après jour ». « Depuis combien de temps êtes-vous ici, mon garçon ? » « Trois mois ! »

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