CHAPITRE X
La nuit qui suivit la déclaration de guerre, Madame H. M. Gaskell se demandait, éveillée dans son lit, comment elle pourrait le mieux se rendre utile au cours de la lutte imminente. Le souvenir de l'impression profonde qu'avait produite sur eUe un livre qu'elle avait lu durant une maladie récente lui fit comprendre de quelle importance il serait de procurer de quoi lire aux malades et aux blessés. Dînant quelques jours plus tard avec des amis, elle parla de cette collaboration possible aux services de guerre, ce qui détermina Lady Battersea à prêter à cet efïet sa somptueuse résidence de Marble Arch. Lord Haldane, qui était alors ministre de la guerre, donna l'approbation gouvernementale à ce projet, et Sir AKred Sloggett, chef du corps médical de l'armée anglaise, le sanctionna officiellement. A peine l'œuvre s'organisait-eUe que l'Amirauté demanda si la nouvelle institution consentirait à fournir la Marine, les matelots bien portants comme les malades. Le frère de Madame Gaskell, M. Beresford Melville, offrit avec enthousiasme sa collaboration et son appui financier.
Le premier appel de la guerre fut une demande de livres, et les jom'naux se firent un plaisir de publier gratuitement les lettres qui réclamaient des lectures pour les malades et les blessés. A la surprise des organisateurs, il arriva non seulement des paquets, mais des tombereaux de livres. Des rayons improvisés montèrent rapidement jusqu'au plafond des pièces du rezde-chaussée, puis, franchissant le vaste escaher, remplirent trois immenses chambres et encombrèrent les corridors. Les employés bénévoles, surchargés de travail, ne purent faire face à cette avalanche de dons. Le Di" Hagberg Wright, de la Bibhothèque de Londres, fui» sollicité et lorsqu'il se présenta à Marble Arch et vit cette multitude de hvres, il résolut de faire appel à ses collaborateurs. Il se mit à la besogne avec cinq d'entre eux. On dut louer des fom'gons vides pour recevoir à la porte le rebut, dont le volume était considérable, car bien des gens avaient profité de l'occasijon pour se défaire de piles encombrantes, tout en s'attribuant le mérite d'une bonne action. De vieilles revues rehgieuses arrivaient par dizaines de mille pour être chargées surle-champ sur des voitures de déménagement. On recueilUt cependant plus d'un miUion de hvres bien choisis, comprenant des éditions rares d'autem*s de premier ordre. On mit ces dernières à part pour les vendre, et l'argent qu'on en retira fut employé à l'achat des hvres les plus utiles. Tandis qu'une partie du personnel ouvrait les paquets, une autre expédiait des boîtes de hvres bien choisis à de petites bibhothèques permanentes dans les hôpitaux de l'armée et de la marine, d'après les hstes
établies par l'Amirauté et le Ministère de la Guerre.
Les hôpitaux permanents furent dotés d'une bibliothèque avant l'arrivée des blessés et, au fur et à mesure que s'étendit la zone de guerre, la bibUothèque suivit. On mit des annonces dans les journaux américains et canadiens, et il en résulta que de nombreux éditeurs envoyèrent des dons fort appropriés d'outre-mer. D'innombrables cohs de hvres arrivèrent de l'Afrique du Sud, d'Australie, de Madère, des Iles Canaries et de la Nouvelle-Zélande. Les éditeurs anglais se montrèrent prodigues. Un d'entre eux envoya à lui seul six cents exemplaires superbement imprimés de six des meilleurs romans de la langue anglaise, reliés en bougran lavable bleu et rouge foncé. La Société Biblique Anglaise et Étrangère donna quatre-vingt mille exemplaires de petits évangiles kaki, imprimés sur papier mince et à la couverture ornée de la Croix Rouge ou des couleurs britanniques.
En novembre 1914, l'Amirauté demanda à l'œuvre de la Bibliothèque de Guerre de fournir les marins de la flotte de la mer du Nord, à raison d'un hvre par homme. Non seulement cela fut fait, mais des caisses de hvi"es furent envoyées à tous les gardes-côtes des Iles Britanniques, des Iles Shetland et Orkney et de la côte ouest de l'Irlande. Quand les bibhothèques de camp furent instituées par Sir Edward Ward et M"^^ Anstruther, pour les soldats valides des camps et des tranchées, les fondatem-s de la Bibhothèque de Guerre se mirent en rapports avec les instigateurs du nouveau service et convinrent d'une division du travail. La besogne
offrait un champ d'une si vaste étendue qu'on décida de réserver la Bibliothèque de Guerre aux « inaptes » de l'armée et de la marine, tandis que la nouvelle organisation s'occuperait des « aptes ». Ce plan réussit fort bien, mais hélas ! suivant les paroles de M™^ Gaskell « tandis que les ailes de l'immense champ de bataille s'étendaient, les dons de livres diminuèrent. Nous étions désespérés. Les jom-naux, remplis d'autres appels, ne pouvaient insérer les nôtres gratuitement, et l'argent, aussi, était devenu fort rare. Pendant ce temps, le nombre des hôpitaux en France avait doublé. Celui des malades à Lemnos, Malte, GallipoU et en Ëgjrpte s'accroissait de manière alarmante ; on avait à télégraphier, prier, implorer pour obtenir des livres. Nous avions le cœur bien gros ». Le secours vint, grâce à l'intervention de M. Herbert Samuel, alors directeur général des Postes, qui, après avoir visité les camps et connu la vie des tranchées, décida que le sendee des Postes collaborerait à cette œuvre en envoyant gratuitement aux dépôts les livres pour les soldats.
On demanda alors à la Croix Rouge et à l'Ordre de Saint-Jean de rattacher la Bibhothèque de Guerre à leur organisation. En octobre 1915, ces sociétés y consentient et, de plus, endossèrent la responsabiUté financière de l'entreprise ; les promoteurs de cette dernière s'engageant en retour à fournir de livres leurs hôpitaux, ce qui demandait beaucoup plus de deux cent mille Hvres et revues par an.
Alors qu'à Gallipoli les lits s'emplissaient rapidement de blessés et de malades, un télégramme arrivait de
Cliché Undeiivood <fc Underwood
pyrajmide de livres
Erigée devant la Bibliothèque Publique de New -York
temps en temps au siège de l'œuvre : « Envoyez vingtcinq mille livres sur-le-champ, bonne impression. » La veille, Malte avait peut-être câblé pour dix mille volumes. Les demandes augmentaient par sauts et par bonds. Aucun hôpital en Angleterre ou à l'étranger n'adressait d'appel sans recevoir le nombre de Uvres indiqué. On envoyait chaque mois des milliers de livre» et de revues en Afrique Orientale, à Bombay, en Mésopotamie, en Égjrpte, à Salonique et à Malte. Tous les quinze jom's, des colis parvenaient aux hôpitaux en France et au service sanitaire sur la Manche. Vers la fin de la guerre, la Bibliothèque de Guerre fournissait approximativement 1.810 hôpitaux en Grande-Bretagne, 262 en France, 58 hôpitaux maritimes et 70 navires-hôpitaux. On garnissait à neuf les bibliothèques des navires-hôpitaux de transport à chaque voyage. Les hommes qu'avaient afïaibUs la t3rphoïde et la dyssenterie étaient totalement incapables de tenir des livres et il leur fallait, à la place, des gravures. M. Rudyard KipUng avait prévu ce besoin et demandé à l'œuvre de fournir des albums de fort papier brun remplis, mais non bourrés, de vues. Son idée fut aussitôt adoptée. On fit ces albums de grandes feuilles pliées trois fois, formant des hvres de seize pages, d'environ quarante centimètres sur trente, et fiées ensemble au dos par un nœud de ruban clair. Une gravure en couleurs attrayante était collée à l'extérieur. A l'intérieur, les pages étaient remplies de gravures amusantes en noir et en couleurs, parsemées de bons mots, d'anecdotes et de très courtes histoires extraites des journaux
humoristiques anglais. De courts poèmes furent jugés susceptibles de combler les vides. On inséra également des cartes postales comiques. Les graviu'es étaient toujours placées juste devant les yeux des malades pour qu'ils n'eussent pas à retourner l'album pour les voir, car beaucoup étaient trop faibles même pour soulever la main et devaient attendre la venue d'une infirmière pom* savoir ce que la page suivante leur réservait. Les fabricants bénévoles de ces albums étaient invités à se souvenir qu'ils étaient destinés à des hommes, non à des enfants. Un public généreux en fom-nit un grand nombre, qui rendhent des services inappréciables. De nouveaux albums étaient donnés aux navires-hôpitaux à chaque voyage. Un jeune soldat, qui venait d'avoir la fièvre typhoïde, vint à la Bibhothèque de Guerre, à son retour d'Égjnpte, et on lui demanda de regarder autour de lui et de dire ce qu'il aurait préféré pendant sa convalescence : « J'étais trop fatigué pom' lire », répondit-il, « mais j'aurais donné n'importe quoi pour avoir l'un de ces albums )'. Des convalescents de cette espèce étaient susceptibles de s'amuser à des jeux, c'est pourquoi la Bibliothèque de Guerre institua un rayon de jeux. On réclamait sans interruption des cartes, des dominos, des jeux de dames et de bons jeux de patience, même avec quelques pièces en moins. Tout ce dont on pouvait faire un paquet plat était accepté.
Les hvres demandés par les soldats allaient d'historiettes à deux sous à Shakespeare et aux <( Cent meilleurs poèmes ». Les romans captivants et dramatiques
étaient en grande faveur, et l'on accueillait avec délices toutes les bonnes histoires de détectives. Les éditions à cinquante, soixante-quinze centimes et un franc étaient précieuses en raison de leur format commode et de leur bonne impression. Poux la même raison, des pièces séparées de Shakespeare rendaient plus de services que les œuvres complètes, attendu qu'un livre trop gros ou trop sombre paraît aussi menaçant au lecteur qu'une longue côte à un cycUste — la vue seule l'en fatigue. Jack London, Rudyard Kipling, Wilham Lequeux, Conan Doyle, W. W. Jacobs, Rider Haggard, Alexandre Dumas et Robert Louis Stevenson étaient du nombre des auteurs favoris.
On demandait souvent des livres relatifs aux arts et métiers. « J'ai reçu le hvre que vous m'avez si aimablement envoyé sur les appareils à gaz et je vous en remercie infiniment )), voilà ce qu'écrivait un homme qui avait fait une demande spéciale. « Il traite de tout ce qu'on peut désirer savoir sur le sujet. Je suis sûr que cela me sera d'une grande utihté au jour où je serai démobihsé. »
Les cartes, telles que les cartes populaires de la guerre, étaient fort bien reçues, les blessés aimaient à suivre les opérations de leur lit et goûtaient les cartes comme un voyageur aime à feuilleter un Bsedecker, avec ses réminiscences continuelles d'excursions et d'aventures.
Les officiers demandaient les nouveaux romans à six francs et toutes sortes de biographies secondaires, que Robert Louië Ste^'enson appelle « les bavardage»
héroïques ». « Garibaldi et les Mille » de Trevelyan, « Béatrice d'Esté » de Miss Cartwright, et les « Portraits et Croquis » d'Edmund Gosse étaient très populaii'es. On acclamait également les livres de voyages de toute nature, ainsi que les éditions les plus maniables de Thackeray, Dickens, Edgar Poe, Kipling et Meredith, Les revues étaient très appréciées, tant par les malades que par les hommes bien portants. Un auteur représente les officiers d'un mess qui, après a^•oir dévoré leurs lettres, venues avec un grand retard, s'enfoncent dans leurs sièges, étendent leurs jambes -lasses sous la table et, le cigare à la bouche, se plongent dans la lecture du JSpectator ou du Tatler, suivant leur grade et leurs goûts httér aires.
Les directeurs de l'œuvre étaient encouragés dans leurs efforts par les innombrables lettres qu'ils recevaient de tous les points de l'immense zone de guerre. « Je ne sais comment nous ferions pour vivre sans vos livres », écrivait un soldat blessé ; « j'attends que mon copain ait fini le sien pour m'en emparer », écrivait un autre. « Nous n'avons pas de livres », tel était le cri d'un groupe de blessés isolés en Egypte. « Tout ce que nous avons trouvé à lire ici consiste en un morceau de la page d'annonces d'un journal que nous avons ramassé dans le désert, et nous y avons vu que vous envoyez •des hvres aux malades et aux blessés. Veuillez nous en envoyer en toute hâte. Les mouches sont terribles. »
Un officier chargé d'un hôpital d'évacuation décrit la grande joie du camp quand il distribua le contenu d'un colis aux blessés. Chacun eut quelque chose à hre
et, pendant de longues heures, la monotonie de la vie d'hôpital fut rompue. Un roman populaire broché diu^ait rarement une semaine. Les hommes le cachaient de peur qu'on ne le leur prît. On se le passait subrepticement de couche en couche, ou on le gardait en poche comme un trésor qu'on a trouvé. Quand il était Uttéralement réduit en miettes, on ne manquait pas de recevoir une demande pom' un autre roman du même auteur, auteur sans doute inconnu de nos bibliothécaires, mais des ouvrages duquel plus de douze milUons d'exemplaires ont été tirés au dire de l'éditem'. D'après une revue anglaise, Nat Gould est en Angleterre le plus populaire des auteurs contemporains et, parmi ceux du passé, Alexandre Dumas est le seul qui lui fasse concurrence. Son éditeur, M. John Long, rapporte que les premières troupes américaines étaient à peine à leur poste en France qu'un Tommy chuchota mystérieusement : « Hé ! avez-vous un Nat Gould ? » « Nous n'en fumons pas en Amérique », répartit le Yankee, « mais je puis vous donner u.ne Fatima ! » « Bah ! Nat Gould n'est pas une cigarette, c'est le plus grand auteur anglais vivant ! »
En janvier 1917 on ouvrit une Section de Livres Nouveaux, sous les auspices de laBibUothèque de Guerre. Pour avoir les locaux voulus, les chambres des domestiques et les écuries de l'hôtel de Lady Battersea furent utiUsées. On remplit chaque pièce d'une espèce particulière de lectures : romans, voyages, reUgion, revues. Un rapport récent étabUt que dans un mois, on acheta soixante-dix-sept mille hvres nouveaux et quatorze
mille revues. Cette partie importante et délicate de l'œuvre était confiée à mie Américaine, Miss Knoblock, la sœur de l'auteur dramatique.
En raison de la rareté du papier en Angleterre, les éditeurs ne pouvaient pas exécuter toutes les commandes adressées par la Bibliothèque de Guerre et M"*^ Gaskell entreprit une visite de porte en porte dans les villes anglaises.
Les services devaient être sérieusement organisés pour éviter des erreurs fâcheuses, car un colis destiné à un hôpital d'officiers sur la Riviera ne devait pas être envoyé à un hôpital de simples soldats en Mésopotamie. (( Les personnes chargées du choix • doivent avoir des sympathies intellectuelles », dit M"^^ Gaskell, « et des sympathies humaines ». A un hôpital général il faut envoyer un paquet contenant des morceaux choisis de prose et un gros colis de séries populaires. Souvent en maniant les hvres pour les envoyer à destination, je songe à l'étrange compagnie qui voyage vers un destin encore plus étrange. Nick Carter, Mark Twain, la Bible, le Coran, Wordsworth, Macaulay, les journaux illustrés s'en vont côte à côte, pour être lus p ar qui ? Tout ce que nous savons, c'est que ces braves gens trouvent une aide et une consolation dans la lecture, car ils nous le disent et demandent de nouveaux livres. La souffrance, la lassitude, la soHtude, la dépression, la faiblesse, la peur de la mort, la plupart d'entre nous ont connu l'une ou l'autre. Mais ces cœurs héroïques les connaissent toutes à la fois, et qui plus est, parfois la crainte d'être réduit à l'inaction pour toute