QUEL LIVRE LISEZ-VOUS
férables, d'autres moins appropriés, mais lem' différente valeur artistique les assortit aux diverses catégories de lecteurs, tandis que leur valeur morale est sans importance ; elle ne compte pas plus que la moralité d'un conte de fées captivant pour un jeune enfant.
« Les lectures plus sérieuses constituent une autreespèce qu'on demande de plus en plus. Cette demande provient en partie de ce que les derniers enrôlements se sont faits dans une classe différente de celle des premiers ; il y a dans les hôpitaux plus d'étudiants ou d'hommes dont la guerre est venu interrompre la vie intellectuelle ; et les hommes de cette catégorie, quand leur état physique ne le leur défend pas, sont portés à retourner à leurs occupations préalables, et profitent de leurs loish's forcés pour poursuivre leurs études. Par exemple, les hommes qui viennent d'au delà des mers ont l'esprit plus curieux et plus pratique que les gens de la Métropole, et il leur faut des manuels, des livres de références, des traités scientifiques, etc.
« Toute interruption forcée de la vie coutumière,. telle qu'une longue convalescence à la suite d'une maladie grave, occasionne généralement une activité toute particuUère de l'esprit. Cet état semble créer un sol fertile pour des impressions nouvelles et durables. C'est pour un esprit adulte le meilleur moment de semailles,, et les Uvres sérieux que nous pouvons envoyer seront des graines de froment pour des champs tout préparés. Nous devons être en mesure d'y pourvoir largement.
« Mais puisqu'il n'est personne qui, se trouvant en
contact direct avec un blessé — un homme couché dans un hôpital avec une jambe fracassée et ayant besoin d'un livre pour le réconforter — puisqu'il n'est personne qui, au contact immédiat d'un homme ainsi éprouvé, ne serait disposé à lui donner n'importe quel livre en sa possession, qu'ai-je besoin d'en due davantage ?
« Et combien de mes Uvres personnels sont des biens inemployés ! Des livres que j'ai achetés parce que je savais que je devais les lire et ne les lirais pas à moins de les posséder, et que pourtant je n'ai pas encore lus ! Si ces hvres peuvent être utiles, je dois m'en séparer. Que ce soit un acte de charité ou un devoir, il dépasse notre imagination — car il ne s'est jamais trouvé de semblables circonstances — et il faut lui attribuer une portée et une importance nationales.
« Charles Dar\\'in avait l'habitude de lire chaque semaine, d'un bout à l'autre, la revue scientifique intitulée La Nature, y compris les délibérations des Sociétés Savantes et les mathématiques qu'il ne pouvait comprendre, parce que, disait-il, il jugeait que c'était là une discipline utile pour le rappeler au sentiment de ses propres bornes intellectuelles. Ces hommes ont également besoin de connaître leur ignorance, de se rendi'c compte de l'immensité du champ du savoir, de l'antiquité et de la difficulté des problèmes qui leur paraissent si nouveaux et si simples. S'ils ont la ferme volonté d'apprendre, ce qui est le cas pour un grand nombre, ils progressent sur ce chemin. Car, lorsque la soif de la Sagesse a été une fois éveillée, elle ne saurait être étanchée facilement. «
CHAPITKE XI
Les Bibliothèques de Camp doivent leur origine au désir des Anglais de se préparer de toute manière à l'arrivée de leurs frères d'outre-mer qui venaient grossir les rangs de l'armée impériale. Les divers contingents devaient camper dans la plaine de Salisbury, endroit merveilleusement choisi pom" une concentration et comme terrain d'exercice, mais n'offrant aucun moyen de récréation. Le colonel Sir Edward Ward, ancien Sous-Secrétau'e d'État permanent à la Guerre, reçut de Lord Kitchener la mission de s'occuper des contingents coloniaux. Sir Edward suggéra, entre autres choses dont les troupes avaient besoin, l'établissement de bibliothèques. Il fut approuvé par le Ministère, et ]y£me Anstruther se mit à la tête de ce service. Par la voix de la presse on fit appel au pubUc, en vue d'obtenir des hvres et des revues pour fake moins senth la monotonie des longues soirées d'automne et dliiver aux soldats campés dans la plaine de Salisbury, et les trente mille hvres demandés furent promptement recueilhs. L'association des éditeurs envoya un don considérable d'ouvrages appropriés. A leur réception, les hvres et
les revues étaient triés et revêtus d'une étiquette indiquant qu'ils étaient la propriété de la bibliothèque d'outre-mer.
Quand on eut appris que les contingents australiens et néo-zélandais ne débarqueraient pas en Angleterre, mais en Egypte, il devint nécessaire de séparer les livres destinés aux Canadiens de ceux destinés aux Australiens et aux Néo-Zélandais. Des tentes spéciales, munies de rayons grossiers et de tables, fm'ent dressées dans les camps des soldats canadiens. A l'arrivée du contingent, les aumôniers se chargèrent de la garde et de la distribution des Uvres. Le désir des donatem-s était qu'on accordât aux hommes toute facihté pour en obtenir communication et qu'aucune restriction ne fût apportée. Les formaUtés étaient fort simples : chaque homme écrivait lui-même sur un registre le titre de l'ouvrage emprunté, la date de l'emprunt et apposait sa signature. Quand on rapportait le livre, on effaçait ces indications. « Nos peines ont été récompensées selon nos espérances », écrivait Sir Edward. « Le soldat d'outre-mer est un lecteur insatiable, et nous avons eu le plaisir d'apprendre que nos efforts en vue d'éclaircir les sohées monotones avaient été grandement appréciés. »
Des quantités considérables de livres et de revues furent envoyées aux Austrahens et aux Néo-Zélandais en Egypte. On jeta alors les bases d'une entreprise beaucoup plus vaste : la création de bibhothèques pour les camps de territoriaux et ceux des armées nouvelles â travers tout le Royaume-Uni. Les troupes étaient
cantonnées dans des camps et des stations détachées loin des villes et des distractions saines, et ces hommes avaient le même besoin de bonnes lectm'es que les soldats de Salisbmy Plain. Un grand magasin vide, gracieusement prêté par le représentant de l'armée belge à Londres, fut garni de rayons et de tables ; on fit, en outre, un nouvel appel au public par la voix de la presse, par lettres aux gouverneurs et autres autorités des différentes régions, aux maires et encore une fois aux éditeurs. On envoya des circulaires à tous les généraux et chefs d'unités, poiu' les informer que la nouvelle entreprise lem' procurerait des hvres et des revues dans la proportion d'un pour six hommes de leur effectif, moyennant une rétribution minime destinée à couvrir les frais d'emballage et le salaire des manutentionnaires .
Au début, les dons de livres furent considérables, mais avec le succès, le nombre des demandes émanant des troupes de toutes les régions du Royaume-Uni augmenta au point qu'il fut nécessake de rechercher de nouvelles sources où l'on pût encore puiser. C'est alors qu'on s'aperçut que les hommes dans les tranchées et dans les camps de convalescence et de repos au front avaient un besoin de hvres et de revues plus urgent même que les troupes de l'intériem*. « Quand on sait », déclare Sir Edward, « que dans les tranchées un quart seulement des hommes sont à proprement parler de service pour la surveillance de l'ennemi, tandis que les trois autres quarts sont cachés au fond des tranchées et n'ont pour tout point de vue que quelques mètres
carrés de terre, on comprend sur-le-champ qu'il leur soit indispensable de posséder des moyens de se distraire durant les longues et pénibles heures d'attente ». C'est pourquoi l'on organisa un système grâce auquel on put envoyer chaque mois des caisses de Uvres à chaque unité du corps expéditionnaire, le nombre de volumes étant proportiomié au nombre d'hommes, à raison de deux cents livres par bataillon. On constitua également des ballots à l'usage des hommes employés dans les trains et le service des transports.
Par la suite, on fit de tous les bureaux de poste du pays des dépôts collecteurs pour les BibHothèques de Camp. Les personnes désireuses d'envoyer des livres ou des cartes aux soldats et aux matelots n'avaient qu'à les remettre sans adresse, sans timbre et sans emballage au guichet de n'importe quel bureau de poste, qui les expédiait franco aux quartiers généraux. Certaines revues allèrent même jusqu'à imprimer sur leur couverture un avis à cet égard, invitant le lecteur, après avoir pris connaissance du numéro, à l'envoyer aux troupes en le remettant sans frais au bureau de poste le plus proche. Le personnel des postes s'intéressait vivement à cette institution et, quoique fort réduit, se faisait de l'envoi à destination des objets qui lui étaient confiés une question d'honneur personnel.
Une partie des ouvrages ainsi rassemblés était attribuée, dans une proportion déterminée, à la Chambre de Commerce de Londres, à l'Association des Matelots Britanniques et Etrangers, à la Croix Rouge britannique et à la Bibliothèque de Guerre de l'Ordre de Saint-
Jean. La plus grosse portion revenait aux bibliothèques de camp, qui requéraient à elles seules soixante-quinze mille articles par semaine pour pourvoir aux besoins minimum ordinaires des différents théâtres de la guerre, et dont les promoteurs ne demandaient qu'à prendre ce que le pubhc voudrait bien donner en sus. C'est surtout pendant l'hiver que les demandes de « quelque chose pour lire » dans les camps d'entraînement et de repos ainsi qu'au front dépassement de beaucoup les disponibilités. « Je me rends parfaitement compte », écrivait Sir Douglas Haig, « de l'importance des livres de lecture pour les hommes qui ne sont pas en Ugne, ont des loisirs et peu d'occasions de se procurer par euxmêmes quoi que ce soit de ce genre. Je n'ai pas besoin d'insister sur les droits des blessés ou des convalescents. Il existe l'œuvre des Bibhothèques de Camp, qui a pour but de recevoir des hvres et des revues pour les distribuer à nos matelots et à nos soldats. Les demandes sont considérables et augmentent continuellement avec l'accroissement de nos forces de l'autre côté de la mer. C'est pourquoi j'écris cette lettre, pour demander à tous ceux qui chez nous avaient l'habitude d'acheter des hvres et des revues par le passé, de continuer généreusement à le faire, en plus grand nombre s'il se peut, et, après les avoir lus et en avoir tiré profit, de les faire pai'venir non moins généreusement à l'œuvre des Bibhothèques de Camp qui les fera circuler parmi les troupes ».
Le système de distribution était le suivant : tout commandant de camp en Angleterre ou à l'extérieur,
qui désirait constituer une bibliothèque de prêt pour ses hommes, pouvait s'adresser à l'œuvre des Bibliothèques de Camp pour obtenir des livres rehés. Ceux-ci étaient étiquetés et expédiés par caisses de cent, à raison" d'un livre pour six hommes. On faisait sur demande des envois aux salles de récréation régimentaires. Comme aucune demande n'était nécessaire, on envoyait automatiquement tous les mois des caisses ou des ballots de livres et de revues à toutes les unités des forces expéditionnaires de Grande-Bretagne, de la Méditerranée et de l'Inde. Des expéditions mensuelles de revues approvisionnaient les bases à l'usage des hommes qui s'entraînaient pour le front. Des aumôniers de tous cultes recevaient sur leur demande en tons les points du théâtre de la guerre soit une caisse par quinzaine, soit un ballot par mois pour les distributions. On accédait à toutes les demandes de lectures amusantes émanant des prisonniers de guerre, et de vastes bibliothèques furent constituées dans la plupart des camps de prisonniers en Allemagne.
Pour considérables que fussent les envois hebdomadaires provenant de la générosité et des sympathies du pubhc, les organisateurs de l'œuvre se rendaient compte qu'en vue de faire face à toutes les demandes, les disponibilités devaient s'accroître considérablement, et le personnel chargé de la distribution des livres exprimait l'espoir que le public, qui avait si généreusement soutenu l'œuvre dans le passé, ajouterait non seulement à ses propres largesses, si possible, mais encore inciterait les autres à y collaborer et prendrait l'habitude de
remettre son surplus de livres et de revues au bureau de poste de sa localité. On donnait, en outre, au public, l'assurance que, quelques jours seulement après la réception des livres au guichet de n'importe quel bureau de poste, ils étaient entre les mains de combattants à l'intérieur ou au loin, sur terre et sur mer, dans les camps et les hôpitaux.
Marie Corelh ayant donné plusieurs centaines de ses hvres, on exprima le désir que d'autres auteurs suivissent cet exemple et fissent don d'exemplaires de leurs romans à l'usage des troupes. Naturellement, il arrivait des hvres qu'on ne pouvait envoyer : des revues datant de 1846, des « Conseils aux mères » ou « Comment couper un corsage », « Méditations parmi les tombes », et même un vieil annuaire des téléphones ! La direction ne savait que faire d'un baril de harengs remph de sermons et d'un paquet de lettres d'amour compris dans un don par erreur. On demanda à ceux qui s'intéressaient à l'œuvre de ne pas envoyer de hvres de couture, ni de guides pour les bains de mer.
Un coup d'œil jeté sur les centaines de lettres adressées à la direction suffit à lever tous les doutes au sujet de la manière dont les hommes recevaient les hvres qui leur étaient destinés. « Enfouis dans un abri en ruines, le temps passe très lentement, et sa monotonie est agréablement rompue par quelques revues des vieux parents au coin du feu », écrivait un officier du front. « Les hommes demandent tous des revues d'avantguerre. Il est bon de s'extraire de là pour un bout de
temps )). Une lettre de France apportait ce message : « Votre dernier colis de livres est arrivé juste pour la relève après une attaque aux gaz, et il n'y a rien de tel qu'iin livre pour dégager l'esprit de ce qu'on a vu et enduré ».
« On va sans doute nous accorder une baraque en guise de salle de récréation, où il y aura des casiers faits de boîtes de lard par nos pionniers pour contenir vos dons », annonçait un autre officier. Les troupes là-bas quelque part attendaient avec impatience les wagons du ravitaillement qu'on savait contenir des caisses de livres. « Les camarades n'avaient jamais été aussi heureux de toute leiu- vie que lorsque je leur ai dit que j'avais des livres pom* eux », voilà comment s'exprime im caporal. Même son dans une lettre d'officier : « La plupart des hommes étaient couchés ou assis sans avoir rien à faire. Quand je leui" eus dit que j'avais une boîte de hvres à prêter, tous m'entourèrent en un instant comme une meute de chiens de chasse, et en moins d'un instant chacun eut un hvre — du moins tant qui! y en eut. Ceux qui n'avaient pas été assez vifs tentaient de se faire faire la lecture à haute voix par les plus prompts. Cela vous aurait fait plaisir de voir combien les hommes ont été heureux de recevoir les hvres. . . . Pourrions-nous en avoir davantage, autant que vous en avez de disponibles ? . . . »
Les lettres de remerciements abondaient de toutes les parties du monde. Un sergent-major écrivait de Galhpoh qu'il considérait comme de la plus haute importance « de donner aux hommes une occu-
D'après Punch
Par sviite du manque de livres au front, les soldats anglais en étaient parfois réduits à conter des histoires
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patioii clans cette monotone guerre de tranchées ».
A Salonicj[ue, les soldats demandèrent mie histoire grecque, comme leur intérêt pour la question avait été éveillé par les trésors de l'antiquité qu'ils avaient mis au jour en creusant leurs retranchements. « Nous aurions grand plaisir à avoir quelques livres sm' la S3Tie et la Palestine », déclare un aumônier. « Je ne puis me procurer moi-même que fort peu de hvres — et pas un sur les Croisades, si ce n'est celui du D'' Stewart sm* la Terre Sainte. Mes hommes sont avides de renseignements. J'ai envoyé chercher des li^Tcs qui ne sont pas arrivés. Je serais tout disposé à payer pour n'importe quel ouvrage sur l'un des sujets indiqués. Les difficultés du transport se sont fait sentir. Au Caire, je n'ai pas pu me procurer de guide pour la Syrie, ni de livre sur les Croisades, soit en anglais, soit en français. Cependant la vie dans le désert, ou plutôt dans la nature sauvage, favorise les quahtés réceptrices de l'esprit et la méditation des choses supérieures. »
Une nouvelle création de l'œuvre des Bibhothèques de Camp fut celle de bibliothèques de prêt pour les prisormiers de guerre britanniques en Allemagne, en Autriche, en Hollande, en Suisse, en Bulgarie et en Turquie. Les paquets comprenaient beaucoup de romans modernes, ainsi que des romans de quelques-uns des meilleurs auteurs classiques. On envoyait également des ouvrages de biographie, de voyages, d'histoire et de poésie, des revues, de la musique et des cartes à jouer. On écartait tout ce qui avait trait à la pohtique internationale actuelle, ou aurait pu fournir des ren-
seignements à l'ennemi ou lui paraître injurieux. On faisait de nouveaux envois de temps en temps pour parer à l'usure des livres et pour accroître les bibliothèques en contenance et en matières. Là où il y avait un camp considérable avec un certain nombre de camps de travailleurs en dépendant, on s'arrangeait pour que le bibliothécaire du camp central pût recevoir des coUs spéciaux à distribuer aux seconds. Dans la mesure du possible, on prenait les demandes individuelles en considération, et l'on envoyait des paquets à tout prisonnier qui demandait des livres spéciaux. En règle générale, les autorités allemandes donnaient toutes facilités pour la réception et la distribution des livres. Au début on eut beaucoup de mal à atteindre les prisonniers en Turquie et en Bulgarie, mais au fur et à mesure que les communications devinrent plus faciles, les accusés de réception des hvres parvinrent régulièrement au siège de l'œuvre des Bibliothèques de Camp.
La missive la plus émouvante qu'ait reçue l'œuvre est une note écrite au crayon sur un morceau de papier collé à la cire à cacheter sur la page intérieure d'un numéro de journal. La voici :
« Avec les meilleurs vœux ».
« Je ne suis qu'un petit garçon de dix ans. J'espère « que ce Uvre plaira à celui qui l'aura. Mon père est « disparu, depuis le 25, 26 septembre 1915, à la bataille « de Loos. Je me demande s'il tombera entre les mains « de quelqu'un qui a été à cette bataille et pourrait « nous donner des renseignements à son sujet. »
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Au-dessous était écrit le nom du père du petit garçon, le numéro de son bataillon, le nom de son régiment et son adresse civile. On fit des recherches, mais sans résultat. Le père du petit garçon était du nombre de la grande armée de héros qui avaient donné leur vie pom' leur pays.