CHAPITRE XII
LES BIBLIOTHÈQUES DE l'y. M. C. A. BRITANNIQUE
« Jusqu'au commencement de la guerre », a écrit M ► Mac Kenzie dans le Daily Mail de Londres, « la moyenne des citoyens considérait l'Y. M. C. A. (Association Clirétienne de Jeunes Gens) comme une œuvre anodine, dirigée par des messieurs d'un certain âge, et ayant pour but de sermonner la jeunesse. Ce jugement était absolument injuste, cependant il est certain que l'Y. M. C. A. n'avait jamais eu l'occasion de se montrer pleinement avant la guerre. C'est alors qu'elle fut à la hauteur des circonstances. Elle ne fait guère de sermon» à l'heure qu'il est. Elle a trop de services à rendre ». C'est en raison de ces se; vices que l'œuvre sortit subitement d'une obscurité relative pour devenir d'une importance nationale. « Inappréciable en temps de paix, mais indispensable en temps de guerre », voilà de quelle manière Lord Derby en a défini le caractère.
Dès le début même de la guen'e, ri\.ssociation envoya un flot ininterrompu de livres et de revues à ses baraques en Grande-Bretagne et au delà des mers. Pendant deux ans, elle adressa ses appels par la voie des Bibliothèques de Camp, mais lorsqiie les besoins de Uvres s'accrurent
-dans de telles proportions qu'aucune œuvre seule ne put y faire face, FY. M. C. A. résolut de faire une campagne à ce sujet par ses propres moyens. Le rez-dechaussée de l'immeuble où étaient installés les nouveaux bui'eaux des services commerciaux et des transports de FY. M. C. A. fut réservé à cet effet, et un nombreux personnel volontaire féminin entreprit de trier, d'emballer et d'expédier les livres. M. et M™e Ernest Rhys mirent toute leur énergie à organiser à Londres des jom's aux Kvres par quartiers. Le siège national de l'œuvre adressa des appels, insistant sur le besoin de recueillir des miUiers de Kvres et de revues chaque semaine à l'usage des soldats dans les camps et au front, et réclamant de toutes parts un envoi continuel de livres affranchis à la direction des transports ou à l'un des bureaux de FY. M. C. A. à Londres.
Au début, le pubUc se montra généreux, mais les dons diminuèrent progressivement. En conséquence, on envoya des prospectus en février 1917 pour demander des romans d'auteurs cotés ; des hvres d'histoire, de biographie et de voyages ; des manuels de science ; des hvres rehgieux ; des journaux illustrés ; de bons Hvres de toute espèce, mais ni gros, ni lom'ds, ni démodés. On attirait particuhèrement l'attention sur le besoin d'éditions de poche des romans. On pria le pubUc de domaer des livres auxquels il tenait lui-même, et on le prévint par chculah'e de la prochaine visite du représentant de l'œuvre. « Nous comptons que vous voudrez bien mettre de côté une demi-do uzame ou davantage de vos auteurs favoris )>, disait la Présidente du Comité
Auxiliaire des Dames. « Vous ne regretterez jamais c& petit sacrifice en faveur de nos soldats qui servent leur pays. »
On distribua des affiches ainsi conçues : « Mobilisez vos livres. Déposez vos livres favoris, romans, ouvrages sur la guerre, ou revues com'antes, au dépôt le plus proche de l'Y. M. C. A., ou envoyez-les au Bureau des Livres, 114, Tottenham Court Road. Ils sont indispensables à nos soldats au loin, aux bases, et dans les tranchées. »
Des thés et des réceptions à Uvres, où chaque visiteur devait apporter un volume ou plus, eurent de fructueux résultats. Des appels particuHers adressés aux grands corps commerciaux, tels que les banques, les compagnies d'assm'ances, eurent un succès considérable ; près de vingt mille livres furent recueilUs grâce aux soUicitations des divers étabhssements bancaires. Dans certaines régions, on organisa des jours à livres pom' l'Y. M. C. A., qui rapportèrent, à l'aide des Boy Scouts ou de quêtes faites dans les tramways, des milhers de volumes. Divers clubs Uttéraires de l'œuvre rassemblèrent et envoyèrent également une provision par semaine ou par quinzaine au Service des BibHothèques à Londres. On encouragea l'envoi d'argent, comme on avait fait des arrangements pour des achats avantageux avec des éditeurs et les maisons qui tiennent les bibliothèques des gares. L'une de celles-ci fournissait des exemplaires d'occasion des meilleurs romans dans des éditions convenables au tarif de sept francs cinquante la douzaine.
Cliché Broivn Brothers
UNE SOCIÉTÉ DES NATIONS EN RACCOURCI REGARDANT • DES VUES DE LA GUERRE DANS UNE REVUE AMÉRICAINE
Ce qui prouve que ces efforts pour fournir des Kvres aux baraques, aux abris le long des tranchées et aux hommes partant pour le long voyage en chemin de fer jusqu'aux lignes, étaient bien accueilUs, ce sont les nombreuses lettres reçues à la direction.
Un membre de l'Y. M. C. A. écrivait : « Il n'y a rien de meilleur qu'une bonne collection de journaux illustrés pour mettre d'aplomb les nerfs d'un régiment de jeunes soldats se rendant au front pour la première fois. Cela les fait sortir de leur propre pensée et les préserve de l'agitation. »
Un soldat écrit des tranchées : « Nous restons assis dans nos abris et ne pouvons que penser. Je me demande si vous ne pourriez pas envoyer par ici des livres et des revues. »
En Égjrpte, un soldat qui réclamait de quoi lire -disait qu'il n'était pas étonné que les enfants d'Israël eussent murmuré en faisant la même route !
Le personnel à Salonique rendait compte que les troubles cérébraux allaient en augmentant en raison de la stagnation intellectuelle, et qu'une bonne provision de livres de toute espèce était l'un des meilleurs préventifs contre le déséquihbre mental.
« Nous ne pourrons jamais recueillir assez de lectures pour les longues heures de voyage dans les trains français », écrivait un des agents de l'Y. M. C. A. en France. Un hvre de quinze sous donné à un soldat qui montait dans le train pour se rendre au front fut non seulement lu par chaque homme de la section, mais, le soldat ayant été blessé, fut emporté par lui à l'hôpital, où il
fut lu par tous les malades de la salle. A présent qu'il en est rentré en possession, le soldat se propose de le garder pour le restant de ses jours.
Il arrivait souvent qu'on fractionnait les revues fournies aux troupes pour les faire circuler, et il n'était juqu'au papier d'emballage imprimé dans lequel arrivaient les paquets qui ne fût déplissé et parcouru en guise de lecture. L'Y. M. C. A. se rendit compte que si elle pouvait mettre la main sur les milliers de revues et de romans à soixante-quinze centimes abandonnés dans les cercles, les wagons de chemin de fer et les maisons particulières, des bataillons d'hommes pomraient être mis en mesure d'oublier pendant quelques moments les fatigues, les risques et la monotonie du service actif.
Les bibliothèques générales comprenaient des romans, des ouvrages de poésie, de voyages, de biographie, et des essais. Pom' les « Chambres de Recueillement » il y avait des bibhothèques religieuses qui contenaient les écrits d'auteurs comme Saint-Augustin, Kempis, Bunyan, Robertson, Spurgeon, de même que les meilleurs ouvrages des dix dernières années en matière de religion. Pour pourvoir à ce dernier besoin, on fit remarquer que les diverses organisations cultuelles pourraient rendre des services pratiques aux soldats en constituant des bibhothèques de cette natm'e.
L'Y. M. C. A. ayant repris le travail dont était chargé précédemment le Conseil Littéraire des Forces Combattantes, dont la tâche particulière avait été de fournir des hvres d'enseignement à l'armée, il lui incomba donc
de doter d'ouvrages de cette nature les baraques où se faisaient les conférences et les coui's. Il ne fallait pas tant des li\Tes de classe que des monographies modernes, sérieuses, et présentées sous une forme intéressante. De cette manière, les hommes pouvaient réviser les conférences qu'ils avaient entendues et satisfah-e leur appétit httéraire fraîchement stimulé.
Un officier qui commandait une école d'instruction mihtaii'e en France écrivit à la direction pour demander une bibliothèque de cette nature et envoya mie Hste du genre de hvres qu'il désirait mettre à la disposition des élèves- officiers pendant la première période de leur instruction. « Tout cela me porte à espérer », écrivait-il pour conclure, « que vous serez à même de rassembler des livres de l'espèce que nous voudrions, sérieux, mais ni trop longs, ni trop indigestes pour des esprits déshabitués de l'étude par la vie des tranchées ».
Le champ d'action de ce service fut élargi au printemps de 1918, quand le Comité Universitaire de l'Y. M. C. A., dont le Révérend Yeaxlee était secrétaire, fut chargé de l'enseignement aux armées dans la zone des lignes de communication en France. On étabht sur le champ un projet d'ensemble, comprenant des dispositions au sujet des bibliothèques. Le D^' Richard Wilson fut nommé bibhothécaire du Comité. Il eut la dkection non seulement des services à Wimborne House, mais encore de la foiu^niture des livres d'enseignement et de littérature en général pour toutes les bibhothèques et tous les cours de l'Y. M. C. A. Peu après, Salonique, l'Egypte, ritahe, la Russie et la Mésopotamie, de même
que les camps à l'intérieur, furent compris dans le plan d'enseignement, et le service des bibliothèques du grand organe social revêtit un nouvel aspect,
La ligne de conduite du Secrétaire de l'Enseignement et du Bibliothécaire fut de prociu-er les meilleurs livres là où l'on en avait besoin et l'on eut fortement recours aux fonds du Conseil Central, qui soutenait le nouvel organe avec générosité et enthousiasme. Au cours des sept mois qui suivirent la nomination du D^ Wilson^ on dépensa une somme qui n'atteignait pas moins d'un million deux cent cinquante mille francs pour l'achat de nou\eaux Uvres, tant sur des questions générales, que d'enseignement, tandis que les travaux fructueux de Wimborne House se poursuivaient et s'étendaient.
Sir Henry Hadow, qui était à la tête de l'Armstrong College à Newcastle-on-Tyne, fut nommé directeur de l'enseignement dans la zone des lignes de communication, et après deux mois de service, fut remplacé par Sir Graham Balfom% le cousin et biographe de Robert Louis Stevenson et le directeur du Comité de l'Enseignement du Staffordshire. Le professeur Findlay, l'éducateur bien connu de l'université de Manchester, devint Directeur à Salonique, et l'abbé Alexander Hill fut nommé, un peu plus tard, directeur de l'enseignement pour la zone de l'intérieur. Comme on pouvait s'y attendre, les demandes adressées au service des bibliothèques s'accrurent rapidement, et l'on s'efforça de pourvoir les nouvelles équipes d'instituteurs non seulement des manuels nécessaires, mais encore des ouvrages plus considérables et plus coûteux destinés à la pour-
suite des études après les cours. La partie récréative du service des bibliothèques fut entreprise dans le but de fournir des lectures d'un genre plus léger, qui pussent cependant compléter les efforts des maîtres. Fort heureusement, les hommes qui étaient à la tête de ces travaux avaient une conception très large et très humaine « de ce saint mot » éducation.
Une hste officielle de manuels d'enseignement fut di'essée par les membres du Comité Universitaire. On l'avait jugé nécessah'e, du fait que les hommes allaient d'un camp à l'autre, et que l'enseignement était sujet à de graves interruptions si l'on ne se servait pas des mêmes Uvres dans toutes les classes de l'Y. M. C. A. L'enseignement portait sur l'instruction civique, l'anglais basé sur l'étude de la Bible et de Shakespeare, les mathématiques dans toutes leurs branches, les sciences, principalement celles d'un caractère pratique et expérimental, le français et les autres langues vivantes, la philosophie, la psychologie, les sciences commerciales et les différentes branches de la technologie. Les hvres qu'on envoyait aux classes étaient d'une variété surprenante, allant d'un manuel de boucher ou de savetier à un traité sur quelque point abstrus de philosophie.
Les élèves offraient la même diversité. A un bout de l'échelle, il y avait l'homme dont l'esprit vient d'être éveillé par le choc de la guerre, et à l'autre, le licencié en quête de quelque recherche neuve en vue du doctorat. Plusieurs soldats profitèrent de leur présence à Salonique pour étudier l'archéologie grecque à cet effet. On donnait assistance à tous, mais les sympathies du bibUo-
thécaire allaient surtout aux masses parmi lesquelles certains étaient d'un âge avancé et commençaient seulement à se servir de leurs facultés intellectuelles qui étaient restées inemployées en temps de paix ; aux hommes qui se proposaient de retourner, si la vie leur restait, vers ime existence nouvelle et un monde plus large de pensée et d'action. C'était là que se trouvaient les grandes possibilités sociales de l'Y. M. C. A.
« C'est maintenant un véritable plaisir que de faire le tour de nos baraques et de trouver des bibliothèques respectables en voie de formation. Tous nos chefs parlent avec enthousiasme des services que vous rendez », écrivait OHver Mac Cowen de la direction de l'Y. M, C. A. en France.
Un chef de baraque, écrivant également de France, rapportait que les revues et les hvres n'étaient pas lus seulement dans la baraque, mais emportés aux cantonnements et passés de main en main. Dans les camps d'isolement, on décrivait les hvres comme un envoi du Ciel.
Un autre accusé de réception était ainsi conçu : c Leë hommes ont accueiUi avec une joie reconnaissante cette preuve d'intérêt et de sympathie de la part de l'Y. M. C. A. Dès que j'ai défait les ficelles, j'ai été entouré d'une foule de soldats qui voulaient voir quels Hvres j'avais. Je vous suis extrêmement obligé de l'envoi d'ouvrages aussi modernes ».