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LES BIBLIOTHÈQUES DES HOPITAUX MILITAIRES BRITANNIQUES

• Dans la plupart des hôpitaux britanniques, au cours des premières années de la guerre, il n'y eut pas d'organe spécial pour la conservation des livres attribués aux différentes salles. Les infirmières, surchargées de travail, faisaient ce qu'elles pouvaient pour les maintenir en bon état, mais il n'existait ni contrôle central, ni système d'échange entre les différents services. Une salle pouvait regorger de Nat Gould et manquer de Conan Doyle, alors que la voisine avait un excédent de cet auteur et présentait des demandes répétées de Nat Gould qu'on ne pouvait satisfaire. Le personnel était beaucoup trop occupé pour égahser les choses.

C'est en août 1917 que Lady Brassey prit l'initiative d'établir un système de contrôle pour les bibliothèques. Elle visita en personne un certain nombre des principaux hôpitaux militaires du district de Londres et fit approuver un projet pour l'installation de bibliothécaires. On dressa la liste des livres qu'on trouva dans les différents hôpitaux et on les répartit entre les salles sur un pied d'égalité. On mit de côté les livres sans valem' ou dété-

riorés, et on les vendit comme vieux papier, au prix élevé de trois cent cinquante francs la tonne. On placarda des affiches et l'on envoya des circulaires dans le voisinage pour réclamer des dons.

« Les premiers pas dans l'organisation de bibliothèques pour les hôpitaux sont les plus difficiles dans lai plupart des cas «, m'écrivait Lady Brassey, « car on vous regarde avec suspicion comme une intrigante qui désire prendre pied dans un hôpital de campagne... Je ne blâme pas les officiers chefs de services, ni les infirmières-majors, sachant combien ils sont empoisonnés par les femmes qui offrent de venir en aide à nos chers soldats. Nos chers soldats, je ne l'ignore pas, voudraient le plus souvent voir ces dames bien intentionnées de retour chez elles, pour adoucir les expressions. Toutefois, après une petite conversation, les officiers se rendent généralement compte que je viens pour m'occuper des soldats, et non pas pour ma satisfaction personnelle. Ils commencent le plus souvent par me dire que dani? cet hôpital en particuUer les hommes n'aiment pas la lecture, ou bien qu'ils sont amplement pourvus. Je ne tiens pas compte de ces remarques et me mets à parler brièvement de l'effort de la Bibhothèque de Guerre. Généralement, on sonne alors l'infirmière-major, — dans certains cas pour se protéger, — dans d'autres parce qu'on commence à s'intéresser à ma proposition et voit que l'hôpital peut en tirer profit ».

Au Second Hôpital Général de Londres, à Chelsea^ on donna à Lady Brassey le local d'une école vide

qu'elle garnit de casiers, de tables et de chaises. En plus des livres provenant de la Bibliothèque de Guerre, il y eut un grand nombre de dons de diverses sources. On fit un catalogue général de tous les livres par hôpital, et un catalogue particulier par salle. Au bout d'un certain temps. Lady Brassey se demanda si un catalogue particulier pour chaque salle était vraiment utile, comme les hommes qui étaient capables de se lever et de se promener pouvaient aller eux-mêmes chercher des livres, et que ceux qui étaient alités pouvaient être pourvus par le bibliothécaire ou quelques-uns des malades, qui ont la plus grande considération les uns pour les autres. « Il est étonnant de voir les livres que demandent les Tommies, de Sophocle à Nat Gould. Je ne dis pas que celui-ci ne soit pas plus demandé que celui-là. Nat Gould est très populaire, mais ils sont amateurs de bons autem's à un haut degré, et quand un blessé se demande ce qu'il doit choisir, vous pouvez souvent lui persuader de tentel* la lecture d'un ouvrage de quahté. Ce qui me fait plaisir, c'est de voir les soldats entrer dans la bibhothèque de leur propre chef, chercher un hvre à leur convenance et faire un brin de conversation. Les journaux illustrés font leurs délices. Les Bibles se prennent très facilement ».

Le Troisième Hôpital Général de Londres, à Wandsworth, fut ouvert en août 1914. Il contenait 2.000 lits, et c'était l'un des plus grands hôpitaux militaires de Grande-Bretagne. Dès le début, le médecin-chef et l'infirmière-major voulurent que l'hôpital laissât autant que possible un heureux souvenir dans l'esprit des

patients. Chaque jour de semaine, il y avait un concert auquel quelc^ues-uns des meilleurs artistes de Londies prenaient part. Des boxeiu-s et des joueurs de billard professionnels donnaient des représentations, à la grande joie des blessés, et, pendant l'été, l'on organisait des épreuves athlétiques. On ne négligeait pas non plus le besoin de liv^res des hommes. Tandis que la plupart venaient de la BibUothèque de Guerre, on recevait des dons importants de généreux éditeurs et d'auteurs amis. L'un des plus appréciés fut une grande caisse envoyée par M'"*^ Ruydard Kipling. Il est inutile d'ajouter que tous les livres écrits par son mari, qu'elle contenait, furent enlevés des rayons dans les vingtquatre heures.

Chaque salle possédait une bibliothèque à trois ou quatre rayons. Un catalogue de la bibliothèque tout entière, écrit à la machine et relié, était exposé en trois endroits différents de l'hôpital.

« Les éditions bon marché et commodes qui sont en faveur auprès des soldats ont des couvertures d'un usage limité », écrit M. W. Pett Ridge, bibliothécaire honoraire. « L'état dans lequel se trouve un roman d'un franc après un mois ou deux de circulation est souvent un compliment pour son auteur et un reproche pour le relieur. Je remarque que les romans de Jack London ont une vie courte et mouvementée. Les ouvrages de Meredith Nicholson, en raison de leur popularité, vont s'ajouter, à de fréquents intervalles, au tas de papier à jeter. Les charmants romans d'Alice Hegan Rice passent de main en main, chaleureusement

recommandés par leur dernier détenteur. Je me suis séparé, non sans regret, de ma propre collection des livres de M. Dooley et leur état présent peut les faire taxer de victimes de la guerre. Les soldats aiment Audrey et tout ce qui est sorti de la noble plume de Mary Johnston. Quant aux auteurs britanniques, les préférés sont ceux qui écrivent des livres d'aventures, ou qui ont trait aux sports, ou encore des livres qui ne sont pas dénués de sens humoristique. <■< De grâce », s'écrient la plupart de mes chents bleus, « n'allez pas surtout nous en donner un qui parle de la guerre ».

« Mon avis — qu'on le prenne pom' ce qu'il vaut — est qu'il faut encourager le blessé à lire quoi que ce soit qui puisse le plonger dans une atmosphère de santé normale. S'il se voit transporté pour une heure dans un monde où les femmes sont bonnes (sans l'être trop) et parfaitement belles ; où les chevaux gagnent les courses par une demi-encolure ; où les héroïnes écrivent des pièces qui ont un succès immédiat et foudroyant ; où des oncles vont aux colonies sans autre motif que d'amasser des fortunes à laisser, juste au moment voulu, à de jeunes neveux méritants au pays natal, le lecteiu* est susceptible de partager la tâche des médecins et des infirmières, et de se résoudre à ne point perdre de temps pour se guérir. C'est un grand hommage qui revient aux écrivains, quand un soldat rapporte un de leurs hvres en disant : « J'en prendrai un autre du même type, si vous voule2L bien ! »

« Nos hommes d'outre-mer sont des amateurs de classiques. Je me figure que, par le passé, ils ont bien

souvent voulu lire Scott, Dickens, Thackeray et Jane Austen, mais qu'ils n'ont jamais pu en trouver à la fois le temps et l'occasion. Maintenant, grâce aux loisirs que leur impose la règle des hôpitaux, ils se mettent à l'œuvre avec ardeur. La semaine dernière, j'ai reçu un don superbe : la collection complète de Dickens dans l'édition de Gadshill — d'imposants Volumes reliés en écarlate, un vrai plaisir pour les yeux et la main. Le précédent propriétaire — ceci est une question à régler entre son Créateur et lui-même — n'en avait pas coupé les pages ! Aujourd'hui, chaque volume porte les traces d'une attention soutenue. A l'occasion, nous pouvons nous arranger avec le Comité des Pensions de Guerre, pour obtenir des ouvrages techniques spéciaux à l'usage des hommes qui désirent poursuivre leur préparation à quelque carrière civile, Çà et là, on nous réclame l'un des classiques. De jeunes officiers demandent de la poésie, et n'en ont jamais assez ; ils lisent John Masefield, Henry Newbolt et Yeats. Dans mon for intérieur, je soupçonne plusieurs d'entre eux de se livrer à une expérience par ce moyen et d'essayer de mettre en vers les aventures et les sensations merveilleuses par lesquelles ils sont passés dans les Flandres. Je leur souhaite de tout cœur la meilleure chance dans leur nouvelle et difficile entreprise.

« Personnellement, j'ai connu pendant de longues^ années le plaisir d'écrire des livres ; je connais maintenant le bonheur qu'on peut éprouver à les faire circuler. Je signale cette découverte pour le bénéfice de mes collègues et contemporains en Amérique qui ont.

comme moi, dépassé l'âge militaire, sans être encore Arrivés au moment où l'on se contente de croiser les bras et de ne rien faire. Le travail que je fournis au Troisième Hôpital Général de Londres, quelque minime ■qu'il soit, est une véritable joie pour moi. Je me félicite en toute sincérité de chaque moment que j'y consacre. »

Naturellement, les malades et les blessés n'étaient pas tous amateurs de livres. Il fallait en amadouer certains, qui n'avaient pas l'habitude de lire. M. Pett Hidge nous parle d'un homme qui demanda si l'on pouvait lui procurer « Vingt mille lieues sous les mers ». On trouva le livre et on le lui apporta. « Je suis bien lieureux de l'avoir », dit le blessé, « je l'ai commencé il y a vingt ans. Quelqu'un me l'a chipé, quand j'en étais au miheu, et je n'ai jamais eu l'occasion d'en connaître la fin ».

« Oui — mais vous avez lu beaucoup de livres depuis, n'est-ce pas ? »

« Oh, non », répondit-il, « je n'en ai jamais ouvert d'autre ».

L'Hôpital Grove à Tooting fut adopté par une église baptiste du voisinage, qui lui donna pour commencer quinze cents excellents livres, nomma un bibliothécaire, puis, doublant son don de livres, foiu-nit les casiers nécessaires et prépara un catalogue.

« Il faut se rendre compte », dit Madame Gaskell dans une de ses lettres, « que le soldat qui a été au front dans un tapage infernal, ne peut pas lire quelque chose d'un caractère trop sérieux, tout d'abord, même s'il

n'est pas blessé ; le cerveau ne peiït supporter qtre des images, d'où le besoin de journaux illustrés, de contes à deux sous et d'histoires policières de IS^ick Carter. "Elles sont d'un poids léger, le mécliant y est toujours puni et la vertu triomphante, ou bien sa fin est si édifiiante qu'on ne peut la regretter ! Il n'y a ni problèmes, ni iiïtrigues psychologiques. A vi"ai dire, le roman tout nouveau, qui peint la vie telle qu'elle est et ne vous pose pas sur un sol ierme, n'a pas les faveurs de la masse. C'est un coiite bien conduit qu'il faut à nos soldats, et tant mieux s'il est sentimental. Ils aiment Miss Ethel Dell et Marie Corelli, et Ouida est une grande iavorite. »

Un malade déclarait au dépôt de la Société de la Croix Rouge à Gênes, en rendant un Hvre de Carlyle, qu'il n'y avait pas compris grand chose, et avertissait 'un soldat voisin d'éviter le choix de livres de ce genre. « C'est la seule espèce de livres que je lise en anglais », lui iut-il répondu, « je lis mes romans en d'autres langues ». En réalité, la diversité des demandes dans la bibliothèque d'un hôpital moderne exige une collection d'ouvrages de toute nature. Tel est paTticulièrement le cas des camps de convalescence et des hôpitaux de réadaptation, où les hommes se lassent "vite de simples histoires. On hâte souvent lem' rétablissement par des cours pratiques et des manuels du dernier modèle. Les hommes qui ont un métier ou une profession hbérale accueillerït avec joie les bons ouvrages Telatifs à leur branche. Un avocat blessé et immobilisé pom- longtemps par une "fradtare demanda le traité de Tarmon sur les

testaments, et la Bibliothèque de Guerre Britannique se fit un plaisir de le lui procurer,

La preuve que les soldats sont satisfaits de ces efforts tout spéciaux à leur égard est fournie par une lettre reçue à la Bibliothèque de Guerre Britannique et adressée « Aux personnes généreuses qui distribuent de quoi lire » :

« Nous pouvons ici nous procurer des livres — mais non de l'espèce particulière que je choisirais en ce moment. Pourriez-vous me faire parvenir du KipHng, s'il vous plait ! A l'hôpital, je ne puis toucher de solde pour en acheter, et mes parents ne sont pas en état de m'en envoyer — mais je voudrais bien du Kiphng. Ce serait un tel régal au bout de douze mois et demi passés eu France dans une batterie d'obusiers de huit pouces.

« Je demande peut-être quelque chose qui coûte trop cher. Qu'on veuille bien m 'excuser si c'est le cas. Il m'a semblé que vous pourriez peut-être connaître quelqu'un qui serait capable de me procurer ce que je désire.

« J'espère que vous ferez un effort — mes braves gens — si vous pouvez réussir, je vous en serai à jamais reconnaissant. Quand on est à l'hôpital, on apprécie les bonnes occasions bien davantage qu'à d'autres moments.

« Si vous voulez bien me faire savoir si vous pouvez m' envoyer du Kipling ou non, cela me tirera de mon incertitude. Alors, vous voudj^ez. bien me le dire, n'^estce pas ? »

La lettre suivante est d'un malade de l'Hôpital de Bramshott :

« Le livre que vous m'avez envoyé — ' Nombreuses Aventures ' — est arrivé pendant que j'allais mal — car mon bras droit m'a fait souffrir ces jours derniers. Ça va mieux maintenant et je suis enfin capable de vous écrire pour vous remercier de tout mon cœur — * un cœur de soldat ' — pour votre obligeance.

« J'ai commencé à lire hier — n'ayant pas pu le faire avant — et les histoires me plaisent énormément. Merci aussi de m'avoir envoyé les Uvres si vite. Ça m'a tout réjoui — comme j'étais couché — d'entendre un copain me souffler à l'oreille : ' Un bouquin pour toi, l'artilleur '. Pensant que c'était vous qui l'envoyiez, j'ai résolu de me guérir au plus vite — car j'attends du KipUng depuis que je suis arrivé ici.

« Si vous le désirez, je passerai le volume à d'autres, quand je l'aurai lu. Mais je voudrais bien le garder pour moi — et le prêterais de bon cœur à tout copain qui voudrait le lire.

« Merci — merci pour de bon. Merci beaucoup encore une fois, vous avez fait la joie d'un Tommy. »

l'hôpital militaire d'eNDELL STREET A LONDRES

L'Hôpital militaire d'Endell Street à Londres est le seul de son espèce en Angleterre qui soit entièrement dirigé par des femmes. Au printemps de 1915, alors qu'on faisait des préparatifs pour la réception des blessés évacués du front, deux femmes de lettres bien connues.

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Miss Elizabeth Robins et Miss Beatrice Harraden, furent invitées à servir de bibliothécaires honoraires. On leur demanda de rassembler des livres et des revues convenables, et d'engager les soldats à la lecture par des instances personnelles auprès d'eux. Leur tâche était de venir en aide aux soldats pendant les longues heures de maladie, en leur fournissant des lectures poui- les intéresser et les amuser. Miss Harraden écrit, dans un article publié dans la Cornhill Magazine, que, dès le début, cela parut un projet intéressant, mais nullement aussi passionnant ni aussi réconfortant qu'il le fut en réahté. Cela prouve la vérité de la maxime que la lecture est pour l'esprit ce que la médecine est pour le corps.

Les deux femmes se mirent à l'œuvre en écrivant aux éditeurs de leurs amis, qui eurent la générosité d'envoyer de gros coHs de romans, de voyages et de biographies, avec des centaines de revues. Des auteurs également leur vim^ent volontiers en aide. Une bibliothèque imposante, offerte par une dame, fut placée dans la salle de récréation comme signe extérieur et visible de l'existence officielle d'une telle institution. D'autres rayons suivirent et furent bientôt remplis. L'hôpital s'ouvrit tout à coup, et les hommes arrivèrent du front, tandis que les bibUothécaires étaient encore occupées à la lourde besogne de trier et de mettre de côté de véritables monceaux de livres de toute nature et en tout état. Il faut avouer que certains des envois faisaient soupçonner que les donateurs s'étaient dit : « Voici une superbe occasion de nous défaire de nos

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