‹ Les livres à la guerreChapitre 33 sur 59 · IC · texte numérisé non relu

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vieux tas de livres sales et encombrants !» — et Miss Harraden ajoute qu'elle ne se rappelle pas avoir jamais été aussi sale, ni aussi indignée. Mais cette impression était effacée par la générosité et la compréhension des nombreuses personnes qui envoyaient des livres neufs, ou de l'argent poiu" acheter les volumes si désirés.

On décida de bonne heure de se passer de paperasserie. On laissait les rayons ouverts tout le temps pour encourager les soldats à y aller et à choisir eux-mêmes ce qui leur plaisait. Les bibhothécaires portaient des livres aux malades confinés au lit. Après diverses tentatives, Miss Harraden et Miss Robins répartirent les salles entre elles et firent des tournées, un calepin à la main, poiu* apprendre de chaque soldat s'il aimait à lire et, dans ce cas, quel genre de hvres pouvait lui convenir. Cet examen mental devait se faire sans ennuyer les malades, car, dans certains cas, l'idée d'un livre était évidemment plus terrifiante que celle d'une bombe. On donnait alors du tabac au lieu de lecture, ce à quoi le plus souvent, le premier servait d'accompagnement naturel.

En leur apportant de quoi écrire et même en écrivant leurs lettres, en envoyant leurs télégi'ammes et câblogrammes, en mettant leurs paquets à la poste et en s'acquittant d'autres petits services, en plus de la fourniture des livres, les bibliothécaires se firent vite des amis des malades et se familiarisèrent avec leurs goûts et leurs préférences. « Nous nous fîmes un principe de ne nous épouvanter d'aucune demande, quelle qu'acné pût être », dit Miss Harraden, « et nous distri-

bidons des livres français, japonais, sanscrits et espagnols avec la même impassibilité. Nous avions plusiem-s blessés qui se préparaient à des examens, dont un Canadien qui allait finir son di'oit et un jeune homme qui se mettait en forme pom* son immatriculation à Londres. Certains apprenaient la sténographie. D'autres lisaient des hvres sm* la banque. Plusieurs étudiaient la télégraphie sans fil, et l'un d'eux revint plus tard pour annoncer qu'il avait poursuivi sa préparation après avoir quitté Endell Street et venait d'obtenir mi emploi. Nous recevions les journaux techniques hebdomadaires pour les soldats, et ils guettaient l'arrivée du leur avec une grande impatience. Probablement rien ne leur procurait plus de plaisir, comme cela leur semblait une attention personnelle ».

Pour s'assurer de la bonne distribution des journaux canadiens, fom'nis par la Croix Rouge Canadienne ou le « Canadian Pacific Railroad », on'prenait la peine de rechercher de quelle viUe était chaque Canadien. Les bibliothécaires s'occupaient de la même manière des Austrahens et des Néo-Zélandais. S'il y avait un Danois ou un Suédois à l'hôpital, on écrivait à la légation de Danemark ou de Suède, pour demander des journaux à son intention et prier qu'on vînt le visiter. Pour un Roumain qui était dans de grandes inquiétudes sur le sort de ses parents, on put obtenu* des renseignements directs au moj^en d'un télégramme envoyé par le IMinistre de Roumanie. Dès le début, les médecins s'intéressèrent à l'œuvre des bibhothécaires et leur recommandèrent les malades qui leur semblaient de-

mander une sympathie et une considération particulières. Il arrivait fréquemment que l'un des majors insistât pour que le soldat Jones fût spécialement pourvu, ou pour qu'on encourageât le caporal Smith à s'occuper l'esprit pendant le jour pour qu'il pût dormir pendant la nuit, — et permettre à ses voisins de dormir de même.

Très souvent un soldat demandait qu'on lui réservât un livre jusque après son opération, pour pouvoir se mettre à le lire aussi vite que possible et oubUer la douleur.

Quelques sujets n'avaient jamais appris à lire ; c'étaient des mineurs, à une exception près. Certains, qui n'avaient pas l'habitude de Ure, la contractèrent pendant leur séjour à l'hôpital ; beaucoup, une fois assez remis pour devenir externes, demandaient à pouvoir continuer d'aller à la bibliothèque. C'était un grand plaisir pour les bibUothécaires que de voir d'anciens malades entrer dans la salle de récréation et prendre eux-mêmes les livres avec les auteurs desquels ils avaient fait connaissance pendant leurs premiers jours d'hôpital.

En jetant un coup d'œil sur les calepins des bibliothécaires, on peut se faire une idée du genre de livres que choisissaient de préférence les blessés. La liste suivante, dressée en prenant les registres de demandes au hasard, mais les demandes à la suite les unes des autres, nous éclairera sur le résultat du pèlerinage de lit en lit à travers les différentes salles : Un roman de Nat Gould.

Les régiments au front.

Les poèmes de Burns.

Un livre sur les oiseaux.

Les derniers jours de Pompéi.

Strand Magazine.

Strand Magazine.

Wide World Magazine.

The Spectator.

Un livre scientifique.

Review of Reviews.

By the wish of a woman (Marchmont).

Un roman de Rider Haggard.

Marie Corelli.

Nat Gould.

Rider Haggard.

Nat Gould.

Nat Gould.

Nat Gould.

Une bonne histoire policière.

Quelque chose pour rire.

Strand Magazine.

Un roman d'aventures.

Taie of two cities (Dickens).

Gil Bias.

Les poèmes de Browning.

Résurrection, de Tolstoï.

Sexton Blake.

Handy Andy (Lover).

Kidnapped (Stevenson).

L'île du trésor (Stevenson).

Un livre sur la culture des roses.

La fille de Montezuma (Haggard).

Le prisonnier de Zenda (Hope).

Les essais de Macaulay.

Le Nord magnétique (Robins).

Nat Gould.

Sexton Blake.

Les explosifs modernes à haute puissance.

L'aube (Haggard).

Les animaux sauvages.

Le dressage des chevaux.

La radiographie.

Les revues jouaient un grand rôle auprès des blessés, The Strand, The Windsor, The Red, Pearsoii's, The Wide World, et John Bull, que le soldat britannique regarde d'ordinaire comme une sorte d'évangile, étant le plus en favem*. La seule vue de la couverture familière de John Bull suffisait à mettre en gaîté les nouveaux arrivants des tranchées ; même s'ils étaient trop mal pour le lire, ils semblaient désirer l'avou* près d'eux, pour le moment où leurs forces renaissantes leur permettraient de jeter un coup d'œil sur les pages. Certains soldats avaient une prédilection marquée pour certaines publications et ne voulaient voir que celles-là. Miss Harraden nous parle d'un homme qui s'en tenait exclusivement au Blackwood'' s et préférait un vieux numéro de cette revue au dernier numéro de n'importe quelle rivale à la mode. Un autre ne manifestait d'intérêt que pour la Review of Reviews, tandis qu'un troisième restait strictement fidèle au Nineteenth Century,

« D'autres ont demandé seulement de misérables feuilles de chou qu'on voudi-ait voir disparaître de la face de la terre. Mais, avec le temps, ces dernières ont été de moins en moins demandées et leur place a été prise par la Sphere, le Graphie, le Tatler, les Illustrated London News, et le Sketch — une preuve de plus qu'on accueille avec plaisir une littérature d'un ordre plus élevé, si on la met à la portée de tous. En ce qui nous concerne, cela nous a toujours été rendu possible par des amis qui nous ont envoyé des souscriptions pour des périodiques, tant mensuels qu'hebdomadaires, et par d'autres qui nous ont fait parvenir leurs anciens numéros par fournées, ainsi que par les éditeurs qui ne nous ont jamais manqué ».

L'expérience acquise sur le choix des livres à l'Hôpital Mihtaire laisse bien loin celle des secrétaires de la Bibhothèque de Guerre. On dut faire des recherches parmi un grand nombre d'histoii'es de détectives, comme de livres par Charles Garvice, Oppenheim et Nat Gould, car beaucoup de soldats ne voulaient se contenter de rien d'autre. Quelque mal que fût un blessé, l'idée seule d'un hvre de son auteur favori amenait un sourire sur sa face, et il murmurait peutêtre : « Un Nat Gould — qu'on le garde pour quand y irai mieux. »

Les hommes qui ne voulaient lire que de bons ouvrages n'étaient pas quantité négligeable le moins du monde. Si l'un Usait « Jockey Jack » de Nat Gould — un roman très en faveiu* — son voisin de lit était très probablement plongé dans Shakespeare, ou « The

Pilgrim's Progress », ou Shelley, Meredith, Conrad, ou bien encore un volume de l'Everyman's Encyclopedia. On prit six abonnements à la Bibliothèque Mudie, dont on tira grand parti. S'il se trouvait un malade particulier qui avait réellement la passion de la lecture et désh'ait tous les livres du jour, on prenait un abonnement à son usage e*. l'on changeait son livre aussi souvent qu'il le désirait. C'est de cette manière qu'un grand nombre d'hommes cultivés furent maintenus dans une atmosphère de satisfaction et de plaisir. Ils savaient apprécier cette marque de considération personnelle et usaient de leurs privilèges avec reconnaissance.

La curiosité poussa quelqu'un à rechercher pom'quoi un lecteur, qui ne paraissait pas promettre grand chose, avait demandé k Les derniers jours de Pompéi ». On découvrit que c'était parce qu'il avait vu l'histoire au cinématographe. Il resta plongé dans le livre jusqu'à ce qu'il l'eût fini, puis le passa à son voisin, comme une véritable trouvaille. Un autre soldat, auquel le royaume du film avait fait connaître « Beaucoup de bruit pour rien » demanda non seulement cette pièce, mais encore plusieurs autres volumes de Shakespeare.

Les Néo-Zélandais et les Australiens recherchaient toujours des livres sur l'Angleterre. Ils demandaient également leurs propres poètes et des histoires de g ar des-f orestier s .

Quoique les bibliothécaires n'essayassent jamais d'imposer de bons livres aux soldats, ils s'efforçaient d'en avoir sous la main. Ils découvrirent que, lorsque les

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Brutish Official Photograph SCÈNES D'HOPITAL

HOPITAUX BRITANNIQUES 253r

soldats s'étaient mis à une meilleure sorte de lecture^ ils ne revenaient pas d'ordinaire aux inepties qui avaient jusque-là constitué leur unique domaine littéraire. Miss Harraden pense que la majorité des soldats lisent des sottises, parce que personne n'a pris la peine de leur dire ce qu'il faut lire. Robert Louis Stevenson a élevé de nombreux blessés de cet hôpital jusqu'à une plus haute sphère de lectures, d'où ils se sont mis à regarder leurs favoris de naguère avec une pointe dedédain. De bien des manières « L'Ile du Trésor » a été une découverte pour les soldats et un bienfait incommensurable pour les bibliothécaires.

« L'un des côtés les plus encourageants de nôtretravail D, déclare Miss Harraden, « a été de former le goût de ces jeunes gens de dix-huit ou dix-neuf ans,^ souvent très jeunes pour leur âge, très ouverts à toute saine influence, au cœur honnête et simple. Ils ont renoncé avec joie à leurs horribles petites niaiseries mal imprimées, pour adorer les auteurs qu'on leur avait fait connaître — Henty, Strang et Kingston, puis Stevenson, Dumas et Dickens. Ce fut un immenseplaisir de s'occuper d'eux et de savoir qu'on avait implanté dans leurs esprits la joie des bons livres. Plusieurs sont revenus ou ont écrit pour faire savoir que leurs habitudes de lecture allaient bon train et qu'à présent ils achetaient des livres pour leur compte.

« Nous avons reçu de nombreuses visites et d'innombrables lettres de lecteurs de jadis. Il nous est souvent parvenu du front des lettres d'inconnus qui avaient entendu parler de la Bibhothèque par leurs camarades»

et s'étaient enhardis jusqu'à écrii-e pom- demander un livre, ou prier les bibliothécaires de leur acheter de» livres, ce pour, quoi ils ont infailliblement envoyé de. l'argent. Nous avons envoyé plusieurs ouvrages techniques de cette manière. »

Des hvres d'un commerce courant, qui a.vaient suscité l'intérêt général, étaient généreusement foiu:nis par les éditeurs, qui s'efforçaient de donner non seulement des ouvrages classiques, mais encore des livres d'actuaUté touchant la guerre. On demanda beaucoup de livres siir les aéroplanes, les sous-marins et la télégrapliie sans fil, avant même que les sujets techniques eussent éveillé l'attention, et les ouvrages traitant des animaux sauvages et de leurs moeurs furent toujours en gi'ande faveur.

Un jour on demanda aux bibhothécaires un livre particuHer sur les explosifs à haute puissance. Ils hésitèrent à dépenser plus de vingt francs pour satisfaire un seul individu, mais en soumettant le cas au médecin de ce service, ils reçurent le conseil d'aller de l'avant et d'acheter non seulement ce livre-là, mais encore tous les autres livres spéciaux qui semblaieni; nécessaires ► Cela donna l'idée de savoir exactement à quels sujets s'intéressaient les soldats, quels étaient leurs occupations avant la guerre et leurs projets pour l'avenir. C'est ainsi que la besogne des bibliothécaires devint jusqu'à un certain point constructive — et par conséquent dix fois plus intéressante — d'autant qu'elle servait à préparer les iiommes à leur retoui: à. la. vie active.

Il arriva des demandes sur les aéroplanes, l'architecture, Fébénisterie et les vienx meubles, la chimie organique et inorganique, les mines de charbon, le dessin et la peintm'e, l'électricité, la mécanique -en ses différentes branches, le jardinage, le service forestier, les langues, la météorologie, la musique, la fabrication du papier, l'imprimerie, les sous-maxins, la science vétérinaire, la fabrication des violons. Un soldat de la Nouvelle Ecosse, dont le père avait pour profession la salaison des poissons, demanda un livre sur ce sujet, désirant connaître les méthodes anglaises et obtenir tous les renseignements possible là-dessus, avant d'être renvoyé chez lui. Un livre sur la vaisselle de Sheffield, prêté à l'hôpital par un antiquaire, fut une véritable providence pour un soldat infirme, qui avait été marchand de seconde main avant la guerre et qui considéra comme une véritable chance qu'un tel livre se fût trouvé sur son chemin, comme les notes abondantes qu'il put prendre devaient lui rendre des services inappréciables par la suite.

« L'expérience que nous avons acquise », conclut Miss Harraden, « tend à démontrer qu'une bibliothèque^ organisée et dirigée par des gens qui ont quelque connaissance des livres, peut devenir une institution très utile dans un hôpital, soit civil, soit militaire, et le moyen de procurer non seulement de l'amusement et de la distraction, mais encore une éducation précise — amorcée naturellement et non complète. Cependant,, pour obtenir des résultats satisfaisants, il semble qu'une collection de livres de toute espèce constituée

avec soin soit insuffisante. Il faut encore un bibliothécaire actif, pour fournir l'initiative qui manque fatalement, vu les circonstances, et dont la tâche consiste à visiter les salles, à étudier le tempérament, les dispositions et les possibilités des malades, et par suite à découvrir par un contact personnel ce qui est susceptible d'éveiller, de rendre service, de stimuler, d'élever — et de guérir. »

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