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LA LECTURE DANS LES CAMPS DE PRISONNIERS

« L'une des plus grandes misères de la vie du prisonnier et l'un de ses aspects les plus démoralisants », a dit le Professeur Gilbert Murray, « est le vide et l'inutilité de l'existence au jour le jour. Ce que j'ai appris, tant des prisonniers évadés que de ceux qui ont visité les camps d'internement, revient presque toujours au même : les hommes qui remplissent leurs journées à l'aide de quelque occupation utile s'en tirent sains et saufs ; ceux qui ne peuvent pas le faire, d'une manière ou d'une autre, se laissent abattre ou tombent. Les occupations doivent avoir un but ; elles ne doivent pas simplemenc servir à passer le temps, comme de jouer aux cartes ou de faire les cent pas dans une cour de prison ; elles doivent comporter quelque élément d'espérance, de progrès, ou de préparation à l'avenir. Un homme qui s'efforce d'apprendre une langue étrangère pour pouvoir parler à un camarade de prison est à l'abri des pires dangers de la captivité ; un électricien qui poursuit l'étude de l'électricité est sauvé ; un étudiant qui se met en mesure de passer ses examens, un artisan qui cherche à se perfectionner dans son métier, un artiste

qui fait du dessin ou de la peinture, un instituteur qui travaille pour mieux posséder son sujet — tous ceuxlà se protègent contre le poison infectieux de la captivité. »

Les témoignages établissant la véracité de ces paroles abondent et les preuves du désir très répandu chez les soldats emprisonnés dans les camps de profiter de toutes les occasions imaginables pour lire et étudier se trouvent de tous côtés. D'après le contre-amiral Parry, de la marine britannique, un grand nombre de prisonniers de guerre furent sauvés d'un sérieux affaiblissement mental parce qu'ils avaient la possibilité de consulter des ouvrages sur l'astronomie nautique, la navigation, le matelotage et des sujets s'y rattachant, qui avaient pour eux un intérêt particulier.

Le professeur Sir Henry Jones, de l'Université de •Glasgow, écrivait que son fils, interné à Yozgad, en Turquie d'Asie, après la chute de Kut-el-Amara, avait essayé de se faire le mieux possible à son sort en écrivant des chansons, un drame d'amateur, et un livre juvénile, en collaboration avec un autre officier. L'arrivée de quelques livres de droit, envoyés par la direction du « British Prisoners of War Book Scheme », lui permit de poursuivre sa préparation au barreau anglais.

Un professeur à la section italienne de l'école du camp de prisonniers de Ruhleben estimait qu'on y apprenait plus d'italien qu'aux universités de Londres, d'Oxford et de Cambridge en temps normal.

Un sergent-major anglais, emprisonné à Minden, put obtenir une grammaire et un dictionnaire russes, et il

déclara qu'il avait appris à lire, à écrire et à pai"ler le russe à peu près convenablement. Il énuméra différents livres qui pourraient lui servir, tout en se bornant à laisser le choix à la direcHon du « British Prisoners of War Book Scheme. »

Des centaines d'écoles furent entretenues dans les camps de prisonniers des armées combattantes par les soins de l'Y. M. C. A. américaine. Parmi les foules de prisonniers non seulement des milliers et des milliers de jeunes gens de douze à vingt ans, mais des hommes plus âgés tout aussi bien, avaient soif de s'instruire, et des professeurs d'université, des pasteurs, des ingénieurs et d'autres membres des professions libérales étaient tout disposés à faire des cours dans leurs branches respectives. Il était indispensable d'avoir des livres pour faire la classe, et l'on demandait une infinité de textes et de manuels. Pour répondre à ces besoins, des milliers de volumes furent fournis par l'Association des Bibhothèques Américaines, à laquelle l'Y. M. C. A. avait passé pour ainsi dire tout son service des bibliothèques. On ne peut trop estimer le résultat obtenu dans les camps de prisonniers ; pour tous c'était l'espérance et la joie, pour quelques-uns, peut-être, la vie et la raison même.

Le comte L..., prisonnier dans un camp russe, demanda une bonne histoire américaine, et le secrétaire de l'Y. M. C. A. lui apporta « Black Rock ». Le comte déclara ce roman l'un des meilleurs qu'il eût jamais lu et demanda au secrétaire de lui en envoyer dix autres de la même espèce « après la guerre «. Ayant eu

l'occasion d'aller à Pétrograd quelques jours après, l'homme de FY. M. C. A. acheta des livres de Ralph Connor, Gene Stratton Porter et Jack London, et il les donna au comte. Jamais autres volumes ne furent lus avec plus de plaisir. On les offrit par la suite à la bibliothèque de la prison, où ils eurent grand succès. On envoya plus tard d'autres livres de ce genre à la prison. Le secrétaire d'une Y. M. C. A. américaine dans un camp russe de prisonniers emprunta un Coran et les autres livres nécessaires aux Musulmans, pour lesquels il organisa un service religieux. Un autre secrétaire, écrivant des prisons de guerre de Sibérie Orientale, rapportait que les Allemands et les Autrichiens passaient une grande partie de leur temps à étudier. Comme il fut tout d'abord impossible de se procurer des livres dans une autre langue que le russe, les écoles de la prison ne furent munies pendant un certain temps que de manuels russes. Ces derniers furent traduits pour leurs camarades par les prisonniers qui avaient une connaissance générale de cette langue. De nombreux prisonniers parlaient anglais ou français, et les plus avancés d'entre eux organisèrent des groupes d'étude, si bien que tous les camps eurent bientôt des écoles de langues d'une certaine importance. Quelquesuns des prisonniers apprirent quatre ou cinq langues durant leur captivité. L'espagnol commercial était particulièrement on faveur. Comme les écoles des prisons enseignaient tout, depuis l'alphabet jusqu'aux sujets littéraires et scientifiques du ressort des universités, certains hommes purent non seulement apprendre

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