ETUDIANT ALLEMAND PRISONNIER DANS UN CAMP BRITANNIQUE EN FRANCE
11 lit iiii livre américain
un métier, mais encore faire un apprentissage de trois ans. Par la suite, des milliers de livres allemands arrivèrent à destination des prisonniers et permirent à beaucoup d'étudiants plus avancés de continuer leurs études interrompues par la guerre.
On conduisit en Hollande des milliers de prisonniers de guerre allemands, en échange de prisonniers britanniques. A ce que rapporte M. Isaac F. Marcosson, ils se mirent à l'étude du hollandais, de l'espagnol, ou de l'anglais, comme cela se pratiquait dans les camps de prisonniers en France et ailleurs. De cette manière, quoique empêchés de combattre désormais dans la guerre physique, ils se « préparaient à la guerre pacifique d'après la guerre ».
M. Will Irwin visita un camp de prisonniers dans le Sud de la France en décembre lî)17 et il trouva un grand nombre d'Allemands studieux. « Les prisonniers, étaient assis à des tables et plongés dans la lecture », écrit M. Irvvin. « Au commandement grogné par un sergent, ils se mirent au garde à vous, puis, sur un geste de l'officier français qui m'accompagnait, ils se rassirent et reprirent leurs livres. Je circulai de table en table. Un ou deux lisaient des romans, un autre recopiait de la musique, le reste étudiait. Un grand Bavarois de bonne figure était chargé de la bibliothèque de prêt, qui comptait quelque quinze cent.'? volumes. Il était, à ce qu'il m'apprit en excellent français, non seulement bibliothécaire, mais encore maître d'école. » Il était instituteur avant la guerre et, à présent, il enseignait à ses camarades de prison le français et les mathéma-
tiques. On donnait des cours d'anglais, d'espagnol, de dessin linéaire et de musique. Bes hommes susceptibles d'enseigner d'autres matières venaient au camp de temps en temps et, pendant leur séjour, on organisait des classes où l'on apprenait les sujets dans lesquels ils «'étaient spécialisés. Des lettres de prisonniers français «n Allemagne, vues par M. Irwin, montrent qu'on y faisait de même ; dès qu'ils avaient des loisirs et des maîtres, ils passaient leur temps à apprendre quelque chose.
Dans la prison militaire de Wesel, Wallace Ellison était enfermé dans une cellule de cinq pas de long et de deux pas et demi de large. Dans une poche, il trouva un bout de crayon, dans une autre quelques morceaux de papier hygiénique ; il se mit à l'ouvrage et transcrivit tous les vers et toute la prose qu'il avait confiés à sa mémoire, regrettant seulement de n'en avoir pas appris davantage.
Il se répétait des centaines de fois r
Maintenant je me lèverai et je partirai. J'irai à Innisfree Et j'y bâtirai une petite cabane faite de terre et d'osier.
« Cela ne faisait rien .que je ne puisse pas me lever et partir », disait-il. (( Je devais trouver mon Innisfree un jour et cela me suffisait. J'essayais de me remémorer « Si » et « Gunga Din » de Kipling, « Un qui ne tournait jamais le dos, mais marchait la poitrine en avant » de Browning, « La Revanche » de Tennyson et quantité d'autres poèmes, trouv ant dans tous une grande coneo-
lation ». Ceux vers de « L'Amour dans la vallée » de Meredith étaient souvent sur ses lèvres :
Celle que j'aime est difficile à joindre et à conquérir. Difficile, mais quelle serait la gloire de la conquête si je pouvais
[la conquérir !
Le troisième jour de sa captivité, Ellison résolut de demander quelque chose à lire. En réponse à ses appels ,^ le gardien apparut, accompagné d'une grande sentinelle qui se tint debout dans le corridor, le fusil chargé et labaïonnette au canon.
« Qu'est-ce que vous voulez ? », gronda le gardien.
Ellison lui répondit aussi poliment qu'il put qu'il serait heureux d'avoir quelque chose à lire. Le gardien le regarda stupéfait.
« Lire ! Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
« Oh, un journal ou un livre, — n'importe quoi. Vous n'avez pas le droit de me traiter de la sorte. Pour mettre les choses au pire, nous sommes seulement en prévention. On ne nous a pas jugés et aucune sentence n'a été rendue contre nous. »
Se penchant en avant, le gardien tapa de la main sur les murs blanchis de la cellule, et mettant son visage affreux désagréablement près de celui d'Ellison, il cria d'une voix rude, chargée de toute la haine qu'elle pouvait contenir :
« Il y a les quatre murs de votre cellule. Vous êtes prisonnier. Lisez-les ! »
La clé tourna deux fois dans la serrure et Ellison se trouva seul de nouveau. A son grand étonnement, le
gardien revint un quart d'heure après avec un livre allemand, plein de sang et de tonnerre, qu'Ellison lut avec grand plaisir. A partir de ce moment, cet homme, qui avait été brutal et grossier à l'égard des prisonniers, au delà de toute expression, essaya d'un air penaud de faire oublier sa conduite passée.
Après de longs mois d'emprisonnement, Ellison se répétait souvent la belle invocation de Sterne à l'Esprit de l'humour : « Aimable Esprit du doux humour, qui siégeas jadis dans la plume souple de mon bienaimé Cervantes ! Toi qui te glissais chaque jour à travers les barreaux de sa fenêtre et faisais du crépuscule de sa prison un radieux midi par ta présence, toi qui teignais sa petite cruche d'eau d'un nectar envoyé du Ciel, et qui, tout le temps qu'il écrivait les aventures de Sancho et de son maître, étendais ton manteau mystique sur son corps flétri et le protégeais de toute son ampleur oontre tous les maux de sa vie, — descends ici, je t'en
conj m"e
Un Écossais, l'un de ceux de la « méprisable petite armée », parla à Ellison de sa tentative pour obtenir de quoi lire : « Monsieur, j'en ai gros sur le cœur de la manière dont j'ai essayé au camp de Dœberitz de me faire envoyer un journal anglais dans mes colis par ma femme. J'ai été longtemps avant de pouvoir tomber sur ce qu'il fallait lui dire dans mes lettres pour lui faire comprendre ce que je voulais, sans que la censure allemande pût rien y voir. A la fin, je lui ai écrit d'un air innocent : .< Chère Marie — Je voudrais bien que vous puissiez me procurer les bons moments qu'Angus
Mackenzie vous procure chaque dimanche matin. » Angus Mackenzie est l'agent des journaux dans la ville que j'habite en Ecosse et par bons moments, vous savez, je voulais dire les LloycVs Weekly Neivs. Mais voilà, Monsieur, j'ai reçu une lettre épouvantable de ma femme
en réponse
A un camarade de prison Ellison lut le poème de Kipling « De retour à l'armée, sergent », et il vit le visage de son compagnon s'épanouir d'admiration. « Nom de D. . . , c'est tout à fait çà ! » fut son commentaire, « C'était comme si beaucoup de ces soldats venaient juste de sortir des « Ballades de la Chambrée » ou des « Sept mers ». Ils avaient pour Kipling un respect qui touchait à la vénération. J'en ai conclu que les critiques qui prétendent que Kipling ne comprend pas la nature humaine — et il y en a beaucoup — ignorent tout simplement les types d'hommes que Kipling connaît si bien. »
« Oui, Ellison, je suppose que l'enfer est quelque choae de semblable », disait un camarade de prison. « Vous êtes obligé de vivre tout le temps avec un tas de gens que vous détestez, et d'auprès desquels il n'y a pas moyen de se sauver. L'enfer ne peut pas être pire que çà. »
(( C'est juste », répondit Ellison, « mais avec cette seule différence : Si j'ai bien lu mon Dante, on ne peut échapper à l'enfer. Mais je crois que je trouverai le moyen de sortir d'ici. »
A la suite d'une tentative d'évasion, Ellison fut arrêté à Berlin et mis en cellule. Les livres étaient permis
aux prisonniers, et, quoique le choix en fût très limite^ il trouva un adoucissement à son isolement dans « L'Histoire de la conquête du Pérou » de Preseott, « L'Autobiographie de Lord Herbert of Cherbury », le second volume de la (c Vie de Gladstone » par Morley, « Le Parfait Pêcheur » de Walton, la première partie de « Don Quichotte » et le « Journal de Khartoum » de Gordon. Il put également se procurer par un camarade un certain nombre d'ouvrages tout récents d'aviateurs allemands, de commandants de sous-marins, d'officiers de marine et de correspondants de guerre, qu'il trouva excessivement intéressants.
Dans son livre intitulé « Prisonnier », le Lieutenant J. H. Douglas, du quatrième fusiliers à cheval canadien, nous donne d'intéressants aperçus sur l'avidité des prisonniers de guerre pour la lecture. Alors que chez certains, ce n'était qu'un moyen de passer le temps, c'était le salut pour d'autres. Deux de ses camarades étaient restés longtemps à l'hôpital et avaient quelques livres qui avaient échappé à la censure. Le pasteur allemand qui enterrait leurs morts leur avait donné un livre anglais intitulé : « La vie d'un vicaire ». Il y avait un tour de rôle pour tous les livres anglais qu'on faisait circuler à travers l'hôpital aussi vite que le permettait leur lecture. Le Lieutenant Douglas dit que si l'on avait eu un exemplaire du dictionnaire de Webster, on l'aurait dévoré d'une couverture à l'autre. Les prisonniers s'abonnèrent à la Kolnische Zeitung, et chaque soir après dîner, ils s'assemblaient autour de la table, tandis que l'un d'entre eux traduisait les-
dépêches : « Nous sourions en lisant presque tous les jours que les Anglais avaient subi une Blutige Schlag (sanglante défaite) ». A l'exception du Continental Times, un journal pro-germain qu'on distribuait gratuitement aux prisonniers, ils n'avaient pas vu un journal imprimé en anglais depuis leur capture.
L'étude du français attirait beaucoup d'Anglais. Le lieutenant Douglas échangea des leçons d'anglais contre des leçons de français avec un capitaine français à l'hôpital. Ils trouvèrent moyen de se faire acheter des manuels en -ville, et travaillèrent sérieusement deux heures par jom', — divisant également le temps entre les deux langues et s'assimilant la grammaire sans arrêt, à raison d'une leçon par séance. Tout d'abord, les expUcations se firent en allemand, comme c'était la langue que tous deux connaissaient le mieux. Par la suite, ils n'employèrent plus que la langue qu'ils étaient en train de travailler. Ils faisaient des exercices préparatoires à chaque leçon et ceux-ci étaient examinés et cotés aussi strictement que si c 'eussent été des compositions d'examen. Tout cela faisait sembler les jours plus courts, et la connaissance du français qu'il avait acquise rendit plus tard de grands services au lieutenant Douglas, quand il fut transféré en Suisse, où lui et plusieurs de ses camarades de prison furent autorisés à se faire inscrire à l'Université de Lausanne, où ils suivirent des cours de mécanique et de littérature française.
Le capitaine français était un travailleur infatigable et, dès qu'il le put, il se mit à l'étude du droit au moyen
de livres commandés à Paris. Pendant im an et demi^ il vécut presque seul et conserva la santé grâce à ses lectures arides. En désespoir de cause, il entreprit l'étude de l'allemand avec un infirmier. Il essaya même d'apprendre l'anglais à lui tout seul et fit des progrès remarquables.
En règle générale, les prisonniers prenaient un grand intérêt aux vieux journaux étrangers qui leur parvenaient. Pendant longtemps deux seulement — le Times de Londres et le Temps de Paris — furent autorisé» dans les camps en Russie, restriction qui était faite pour épargner le temps des censeurs russes plutôt que par suspicion à l'égard des autres journaux anglais ou français. Non seulement tous les journaux allemands et américains, mais encore tous les journaux neutres étaient bannis. Ce n'est qu'après l'entrée en guerre de l'Amérique que l'on accorda aux prisonniers la permission de recevoir le New York Times. Lorsque quelques journaux anglais étaient introduits dans les camps de prisonniers, on choisissait quelqu'un qui savait bien l'anglais pour les traduire à haute voix, tandis que des groupes assis alentour restaient des heures de suite à écouter.
M. J. L. Austin, officier britannique qui fut emprisonné dans divers camps allemands au début de la guerre, a publié ses impressions de prison. Il dit qu'à leur arrivée à ïorgau en Saxe, les prisonniers purent se procurer quelques livres anglais à la gare. Les officiers britanniques constituèrent une bibliothèque de prêt et l'on put trouver aisément les auteurs anglais et
français dans l'édition Tauchnitz. a II ne manquait pas de lectures, mais les autres avaient tendance à emprunter vos livres avant que vous les eussiez achevés, et si quelqu'un perdait un volume emporté au dehors, il n'en avait pas d'autre à donner en échange. Mais, en dépit de certaines irrégularités, le système fonctionnait convenablement ; on envoyait également aux officiers de nombreux livres de chez eux et ils arrivaient bien la plupart du temps. Il nous fut toujours permis d'introduire les journaux allemands, et pendant quelque temps, grâce à l'intervention d'un personnage haut placé, quelques numéros du Times et plusieurs journaux illustrés anglais se glissèrent dans le camp. Nous pûmes ainsi lire les dépêches de Sir John French jusqu'à la fin de la première bataille de l'Aisne, mais dans les autres camps où nous avons passé, il nous a toujours été impossible d'avoir des journaux anglais. Les journaux allemands ne contenaient dans l'ensemble que peu de renseignements, et chaque fois qu'il y avait quelque chose qui ressemblait à un revers allemand, on le publiait avec deux ou trois jours de retard, comme un bruit non confirmé venant de Londres, de Rome, ou d'ailleurs. Le plus grand nombre des journaux consistaient en articles contre l'Angleterre, et étaient, dans l'exposé de nombreux faits comme dans leurs expressions de haine, d'une lecture en quelque sorte grotesque et amusante. On n'essayait jamais, toutefois, de dissimuler la perte de navhes allemands, et nous eûmes d'assez bons comptes rendus de la bataille d'Héligoland et de celle des Iles Falkland.
« Si les journaux britanniques étaient nettement interdits, il nous était permis d'acheter des publications allemandes qui étaient apportées chaque jour et vendues par une jeune allemande «, voilà ce que rapports H. C. Mahoney dans son ouvrage « Interné en Allemagne ». « En général les journaux allemands comprenaient le Berliner Tagehlatt et La Tante Voss dont l'on préparait, d'après un bruit qui courait, des éditions spéciales pour notre édification personnelle ; mais je ne puis me porter garant de l'exactitude de cette allégation. La remise des journaux n'était pas très régulière, et comme la marchande avait une nombreuse clientèle, nous ne pûmes pas comprendre tout d'abord son indifférence commerciale. Par la suite, nous découvrîmes que tous les journaux étaient soumis à une censure sévère avant de pouvoir être introduits dans le camp, et que, s'ils contenaient une ligne au sujet d'un succès militaire anglais, ils étaient interdits. De cette manière, les autorités espéraient sans doute noiLS tenir dans l'ignorance des opérations britanniques, mais une fois que nous eûmes surpris la raison de l'absence des journaux, nous nous mîmes naturellement à mesurer les succès britanniques par les joui's sans journaux. Comme le temps avançait et que le nombre de ceux-ci augmentait, nous conclûmes à juste titre que l'armée allemande était en train de recevoir une série de bousculades qui n'étaient pas de son goût. Par conséquent, en interdisant les journaux, les Boches allaient à l'encontre de leurs propres intentions. Bien que nous fussions quelque peu dans l'ignorance touchant
l'ampleur des succès britanniques, nous étions libres de spéculer à ce sujet.
« Un jour, un gros paquet de journaux fut apporté dans le camp et, à notre grand étonnement, on les distribua gratuitement aux prisonniers qui firent bientôt eercle. Se voir offrir par les autorités des numéros d'un journal tout frais de la presse était un phénomène de magnanimité qui nous abasourdit complètement, et notre joie s'accrut encore quand nous lûmes le titre : Continental Times. Supposant que c'était une édition continentale du grand quotidien britannique, nous nous emparâmes des numéros qu'on nous tendait avec une avidité joyeuse. Mais quand nous eûmes jeté les yeux sur le texte, quelle désillusion ! Le cri de rage qui s'éleva et les invectives que nous lançâmes aux quatre vents mirent en émoi jusqu'à la garde. Tout d'abord, nous crûmes que la vénérable Vieille Dame de Printing House Square avait perdu la tête, vu que le journal était bourré, du commencement à la fin, de propagande germanique d'un caractère incroyable et stupéfiant. C'était une manœuvre perverse, mais si peu habile qu'elle ne put que provoquer la raillerie. Mainte et mainte fois on amena dans le camp et l'on distribua cette feuille d'offensive ; mais ce nous fut toujours une occasion pour lui faire subir les pires traitements que nous pûmes imaginer. Ce qu'il en coûta aux autorités pour essayer de nous tromper de cette manière, elles seules le savent, mais ce fut un fiasco complet. En vérité, le Boche est d'une psychologie bizarrement trempée »,
Le député lan Malcolm, dans ses « Tableaux de guerre, derrière les lignes », dit que, lorsqu'il visita certains camps de prisonniers, il eut l'occasion de faire disparaître certaines illusions et de démentir une grande quantité de racontars qui avaient constitué l'ensemble du texte de la Gazette des Ardennes, journal bi-liebdomadaire publié par les Allemands à Charleville « au profit » des prisonniers français. Les prisonniers dirent à M. Malcolm qu'ils l'achetaient toujours, quoique l'argent fût rare et qu'elle coûtât dix centimes, parce qu'elle contenait toujours tant de choses risibles. « Certainement, si tous les numéros étaient aussi inconsciemment comiques que ceux que j'ai vus dans ce train, les deux sous valaient la peine d'être dépensés. Plusieurs soldats me déclarèrent que les jours où ce distingué journal paraissait avec ses nouvelles imaginaires de défaites françaises et de désastres alliés dans le monde entier, des officiers et soas-offio«ers allemands avaient l'habitude de parcourir le camp et de demander aux prisonniers ce qu'ils en pensaient. Les Allemands qui, malheureusement, ajoutaient foi à tout cela, étaient horrifiés de voir leurs prisonniers se réjouir à l'extrême et refuser d'en croire un seul mot. Un autre journal d'une espèce aussi plaisante circule au profit des prisonniers anglais et s'appelle The Continental Times,. journal pour les Américains en Europe, du prix de vingtcinq centimes — et cher pour le prix. Je puis difficilement concevoir qu'aucun Américain sensé ait pu l'acheter, comme il ne contient guère que des reproductions de stupidités contre l'Angleterre (par des écrivain»
anglais, si possible), des extraits de journaux comme le Gaelic- American, et de maladroites inventions en guise de nouvelles de guerre. Il est juste d'ajouter qu'il publie à présent quelques-uns des communiqués français et anglais ; mais il a attendu pour le faire qu'il eût prouvé par tous les moyens dans les numéros précédents que les renseignements émanant des Alliés n'étaient pas dignes de foi ».
Le capitaine Horace Gray Gilliland, parlant de la monotonie de la vie au camp de Munden, rapporte qu'aucun journal, ni périodique d'aucune sorte, pas même allemand, n'était permis aux prisonniers. Ils n'avaient « qu'un chiffon appelé The Continental Times, journal pour les Américains en Allemagne, — probablement le journal le plus scandaleux qui ait jamais paru et dont on devrait certainement tirer des numéros après la paix, numéros qui vaudraient bien une guinée «haque, je vous l'assure. Il n'y avait guère qu'une douzaine de romans anglais dans le camp, et aucun moyen de s'en procurer davantage ; par conséquent, pour se tenir l'esprit occupé, il fallait les lire et les relire ».
Le capitaine J. A. L. Gaunter, du premier bataillon du régiment de Gloucestershire, passa plusieurs années à Crefeld comme prisonnier de guerre. A ce qu'il rapporte, les Allemands ne croyaient pas à leurs propres communiqués, et beaucoup de gens de la ville lisaient le Times. « J'ai effectivement entendu dire à un Allemand », déclare-t-il, « qu'il le lisait pour avoir des nouvelles de la guerre, — les journaux allemands ne contenant rien que des histoires entièrement favorables
à la Mère Patrie. Le Grand Quartier Général publiait chaque après-midi un rapport qui paraissait dans V Extra Blatt, une feuille de papier jaune imprimée spécialement. Cet Extra Blatt était porté devant la prison par un vieux Boche, qui criait toujours la même chose — « lourdes pertes des Anglais, des Français et des Russes », A la fin, après l'avoir entendu crier tous les jours pendant deux ans ou plus, les prisonniers commencèrent à s'enhardir, et on l'accueillit par des acclamations, qui grossirent de plus en plus, jusqu'à ce que le commandant eût ordonné au vieillard de ne plus passer et de ne plus fournir ainsi l'occasion aux prisonniers de se rire des communiqués du Grand Quartier. Les nouveaux arrivés au camp de prisonniers n'étaient presque jamais capables d'apprendre aux anciens quelque chose qu'ils ne connussent pas déjà par les journaux ».
M. Israel Cohen dit qu'à Ruhleben, les journaux anglais étaient strictement bannis, à l'exception du Continental Times, qu'on distribuait parfois gratuitement dans le camp, en vue de saper la loyauté des prisonniers anglais. « Mais, en dépit de l'interdiction mihtahe et des plus grandes précautions, nous pûmes, cependant, voir d'abord le Times, puis le Daily Telegraph, assez réguhèrement. Les autorités militaires n'ignoraient pas que ces journaux parvenaient au camp, mais la façon dont ils arrivaient resta un mystère impénétrable. L'un des officiers, Rittmeister von Mûtzenbecher, eut même la galanterie de nous admirer pour l'habileté avec laquelle nous passions par-dessus
les règlements. Dans un petit discours prononcé en juin 1915, pour complimenter les acteurs qui avaient représenté « La bande mouchetée », il insista sur l'ingéniosité de Sherlock Holmes et dit : « Je crois que ce Sherlock Holmes ferait mieux de rester dans le camp jusqu'à la fin de la guerre. Il pourrait sans doute découvrir pour nous comment le Times pénètre dans le camp. A présent nous ne le savons pas, mais nous voudrions bien le savoir ! » Le prix payé pour un seul numéro du joui'nal anglais par le prisonnier qiù servait ■d'agent allait de cinq à dix marks, en raison des risques du métier, mais l'agent se faisait toujours un joh bénéfice, comme il prêtait le journal, au taux d'un ou deux marks par heure, à des groupes de camarades de prison. L'emprunteur ignorait le plus souvent qui était l'agent ; un inconnu lui apportait le journal et, ponctuellement, au bout du temps fixé, il venait le reprendre. Tous les efforts des autorités pour découvrir le mystère échouèrent^ lamentablement. Une fois on envoya des soldats se gKsser derrière les prisonniers qui lisaient des journaux assis sur la grande place, pour voir si certains de ces journaux étaient anglais ou français. Un soldat zélé opéra deux arrestations et conduisit ses prisonniers avec leurs journaux au bureau mihtaire, escomptant une punition pour ces derniers et une récompense pour lui-même. Mais un instant d'examen étabht que l'un de ces journaux était La Belgique, pubhée à Bruxelles sous la censure allemande, tandis que l'autre était le fameux Continental Times. Dans l'ensemble, cependant, les journaux anglais avaient peu de lecteurs attitrés,
comme le luxe d'un abonnement était un peu trop cher pour un camp de prisonniers. C'est grâce au même système ingénieux que des numéros du quotidien Zukunft, dans lequel Maximilien Harden attaquait son gouvernement, se frayèrent un chemin jusqu'à nos wagons-écuries et que je pus également lire à loisir ce remarquable exposé de la culpabihté allemande dans les origines de la guerre qu'est J'Accuse, dont la lecture est interdite en Allemagne sous peine d'amende et de prison ».
M. Percy L. Close, qui faisait partie de l'escadron de volontaires du 8^ fusiliers à cheval, fut pris par les Allemands dans l'Afrique du Sud-Ouest. Il a donné un compte rendu de la triste vie de prison à Marienthal et Gibeon. « Ceux qui étaient favorisés », dit-il, « avaient quelques revues et un ou deux romans à lire. Peu importait que la lecture fût de la dernière catégorie. Nous Usions n'importe quoi simplement pour lire ». Il ajoute que, juste avant sa délivrance, un des officiers avait sur lui à son arrivée à Tsumeb une édition Jiebdomadaire du Times du Cap. On se la passa de main en main, et c'est dans le « Calendrier de la Guerre » qu'il contenait, que les prisonniers purent prendre connaissance des principaux événements qui s'étaient déroulés pendant le temps de leur détention.
Dans son livre intitulé « Blessé et prisonnier de guerre », un officier échangé mentionne une soirée rendue mémorable par l'arrivée d'un colis de volumes de l'édition Tauchnitz qu'on avait permis aux prisonniers de commander. Il ajoute que sans doute, les éditeurs furent heureux de se défaire ainsi de leur stock d'au-