‹ Les livres à la guerreChapitre 37 sur 59 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Les lettres des soldats montrent amplement combien le désir de lire s'imposait aux hem-es de loisir. « Les lettres du front d'un universitaire », écrites par Stephen H. Hewett, sous-lieutenant au régiment du Warwickshire, et pubUées après sa mort, contiennent plusieurs passages qui mettent en évidence les goûts littéraires de l'auteur : « Dans les tranchées et au dehors, nous avons souvent l'occasion d'écrire des lettres et de penser. Au lieu de faire l'un ou l'autre, je constate que je dévore purement et simplement les livres, que je croyais avoir abandonnés pour le moment...

« Pourquoi est-ce que je suis assis ici comme une taupe, un journal sur la table et des chandelles pour m'éclairer, demandant seulement que je puisse vivre assez longtemps pour finir « L'assemblée des clans » ? J'ai souvent entendu dire, et maintenant je me rends compte parfaitement qu'ici l'on s'occupe surtout de manger et de dormir : mais, en ce qui me concerne, quoique nous ayons été bombardés aujourd'hui et que nous devions l'être demain et le jour suivant, j'ai encore grand soif de lecture. Cependant ce que j'ai à faire à

présent même d'un livre sur mon poète favori ou des bruyères du Dorsetshire (car je suis aiissi plongé dans « The Return of the Native »), je ne puis l'imaginer en vérité,,.

« Ce m'a été une grande joie pendant la quinzaine écoulée que la lecture de « Lorna Doone « que je n'avais pas encore lu, à ma grande honte, quoiqu'on puisse difficilement concevoir un plus beau hvre, soit pour un enfant, soit pour un vieillard, soit poiu- n'importe qui. Je ne me rappelle pas qu'un livre m'ait jamais fasciné à ce point et je comprends parfaitement que tant de gens le rehsent chaque année de leur vie. Le jeune commandant de notre compagnie, lé capitaine Bryson, que j'aime et admire plus que personne, l'a lu vingt fois, et il n'a que vingt et un ans ! Je me rappelle avoir commencé le Uvre à huit ans, mais alors j'aimais mieux le jeu que la lecture. »

Un membre du premier contingent canadien écrivait à la maison, au printemps de 1915 : « Il y a une chose, à es que je crois, qui serait très acceptable et ne reviendrait pas cher, ce serait la fourniture de lectures sous forme de vieilles revues ou de livres brochés et bon marché de toute espèce. Dans ce régiment-ci, les hommes sont souvent habitués à la lecture, et dans les cantonnements, par les longues soirées, ainsi que dans les tranchées, ils ont beaucoup de temps à eux et je sais qu'ils font fête aux Hvres, les rares fois qu'il s'en présente. On se les passe à la ronde jusqu'à ce qu'ils soient usés. Meilleur marché ils sont, mieux ils valent, car nous nous déplaçons souvent et l'on ne peut ajouter

ces affaires-là aux sacs qui sont déjà trop lourds. »

Les différents goûts littéraires des hommes du front sont mis en éA'idence par H. G. Wells dans son « Monsieur Britling ». Hugh écrivant à son père au sujet de la vie dans les tranchées s'exprime ainsi :

« Nous lisons, naturellement. Mais il ne pourrait jamais y avoir ici de bibUothèque assez grande pour nous satisfaire. Nous pouvons nous accommoder de toutes sortes de livres, mais je ne pense pas que le roman sensationnel ordinaire soit aussi en vogue qu'il l'était pour beaucoup en temps de paix. Certains abordent les lectures sérieuses de la manière la plus bizarre. Le vieux Park, par exemple, dit qu'il désire des Hvres à chiquer ; c'est qu'il est en traiii de lire une édition bon marché de « L'origine des espèces ». Il regardait j adis Florence Warden et William Le Queux comme les suprêmes délices de l'imprimerie. Je voudrais bien que vous pussiez lui envoyer « La Nature de l'Homme » de Metchnikoff, ou « La Morale de la Libre Pensée » de Pearson. J'ai le sentiment de construire son esprit fragile. Mais pas pour moi, papa. Rien de la sorte pour moi. Ces choses-là n'agissent pas de la même façon sur tout le monde. Ce que je désire ici, c'est un opium httéraire. Je désire quelque chose sur les faunes et les nymphes dans de vastes et basses clairières. Je voudrais lire « La Reine des Fées » de Spenser. Je ne crois pas que je l'aie lue, et cependant, j'ai une impression très distincte de chevaliers et de dragons, de sorciers et de dangereuses dames magiques se mouvant dans une sorte de décor de tapisserie préraphaélite, éclairés d'une

fefe

simple touche de lumière. Je m'accommoderais d'un Hewlett de l'espèce des « Forest Lovers », ou d'un Joseph Conrad dans sa serre de Kew. Et il y a un livre que j'ai vu une fois dans la chambre de quelqu'un à Londres. Je n'en sais pas le titre, mais il était de Richard Gar nett, et il roulait tout entier sur des dieux qui se trouvaient dans la gêne, mais dans un décor pittoresque et ensoleillé — un décor sans acier ni poteaux, ni fils de fer — quelque chose à la manière des « Nuits Florentines » de Heine. Tout livre sur les dieux grecs serait le bienvenu, n'importe quoi sur les temples de pierre au ton d'ivoire, les mers pourpres, les coiffures rouges, les coffres de bijoux et les lézards au soleil. Je voudrais qu'il y eût une autre Thaïs ! Les hommes qui sont ici reçoivent une sorte de journal fait d'extraits littéraires qu'on appelle The Times Broadsheets ^. Des bribes, mais en général de bons morceaux. Ils sont assez courts pour éveiller l'appétit, mais non pour le satisfaire. C'est plutôt un irritant — et l'on ne désire pas d'irritants. — Je croyais autrefois que ia lecture devait être un stimulant. Ici, elle doit être anodine. » La teneur générale de cette lettre supposée se trouve confirmée par les lettres véritables d'un membre américain de la Légion Étrangère, Heni*y Weston Farnsworth, mort de blessures reçues au front en septembre

1. Ces feuilles furent publiées par le Times de Londres c pour répondre au vœu des soldats dans les tranchées et des hommes de la flotte, désireux d'avoir la meilleure littérature possible 8ous une forme transportable ». Les passages ont été choisis par Sir Walter Raleigh. On a invité le public à joindre ces feuilles aux lettres qu'il adressait aux siens sur 1» front.

1915. Il écrivait à son père qu'il n'avait pas encore fini le livre de Cramb, mais qu'il pouvait voir comme il était bien écrit. « Je ne trouve pas qu'il nous rende les Allemands plus compréhensibles. Jusque-là où j'en suis, il les représente comme affolés et aveuglés par la jalousie. Je voudrais que Cramb eût pu vivre pour lii"e comment les Anglais et les Français se battent. »

Voici les confidences qu'il faisait à son frère : « Il est bon d'avoir des effets chauds et intéressant d'avoir des livres à lire. C'est bien évident. Mais quand vous revenez d'une garde de quatre heures dans une plaine gelée, avec de la boue jusqu'à la cheville, vous n'avez pas besoin de changer de chaussettes (car vous repartez une heure après), et de lire un livre sur la pensée allemande. Vous avez besoin de fu.mer et de boire du rhum chaud. Je dis cela parce que plusieurs fois l'on m'a averti qu'il y avait des paquets pour moi au bureau du trésorier-payem'. Y aller avec de semblables espérances et recevoir un livre tout sec et une paire de chaussettes propres, voilà de quoi susciter les jurons les plus épouvantables. Ne vous appesantissez pas làdessus. Ce n'est amusant qu'à la surface. » Il déclare que « le seul ennui qu'il ait avec la poste » est que la revue Life qui lui causait beaucoup de plaisir a cessé de venir. Il lisait Charles Lamb, « Pickwick », Plutarque, quantité de romans français de maigre quahté et « La Guerre et la Paix » à maintes reprises, et il espérait que sa mère relirait aussi ce livre. A son a\is, Tolstoï, plus encore que Stendhal même, parvient à rendre complètement la vie militaire. Il demande à sa

famille de lui envoyer de temps en temps un roman, soit français, soit anglais, qui leur semblera intéressant. « Les livres sont trop lourds à porter en marche. L'état de l'esprit allemand, Platon ou Kant, ne sont pas nécessaires pour le moment, et j'ai lu Milton, Shakespeare et Dante. » Dans une lettre écrite au moment où son unité s'attendait à donner d'un moment à l'autre, il note que son ami est très calme et lit le Weekly Times, Y compris les annonces.

Un autre légionnaire de la même promotion que Farnsworth à Harvard, Victor Chapman, a laissé dans ses lettres, quoiqu'il ne fût pas à proprement parler un fervent des livres, la description de l'effet que lui produisait la lecture, alors qu'il servait dans le corps de l'Aviation Américaine. Il écrivait, en date du 14 mai 1015 : « Après vingt minutes, la fusillade se ralentit et nous nous mîmes à autre chose — moi à lire Lamb que je trouvai ennuyeux avant de tomber sur la « Disseitation sur le porc rôti ! » Quelques jours plus tard, il attaqua « L'Autocrate », mais il trouva qu'il avait tellement à lire pour obtenir un peu de nourriture, qu'il estima que ce n'était guère la peine de le faire.

Un légionnaire de ses camarades dit que Chapman « recevait presque tous les journaux et toutes les revues de Paris, sans parler des romans et des volumes de poésie. Un jour, il reçut aussi un livre d'Amérique. Chapman défit le paquet et s'enferma dans sa cabane ; quand il en sortit, quelques heures plus tard, il était joyeux et exhubérant, il avait lu d'une traite le livre anti-allemand que son père avait publié à New York

pour éclairer les gens de là-bas. « Ce livre était celui intitulé « Deutschland iiber Ailes ou l'Allemagne parle », recueil de déclarations d'Allemands qualifiés en défense de la politique de guerre de la Mère Patrie. »

Chapman dit plus tard à son père qu'il considérait ce livre comme essentiel, qu'il « avait vu une ou deux de ces remarques insensées, mais non la plus grande partie. J'espère qu'il se vend bien, car il montre parfaitement leur folie. J'ai encore relu mon Galsworthy ; un recueil de vers anglais composé par un français, mauvais pour le choix des poèmes, mais intéressant quand même ; une nouvelle d'Alfred de Vigny et vos « Scènes Homériques ». Quelques-uns des livres de Frise ont une fin bizarre et violente. A la porte de notre baraque, j'ai trouvé pour nettoyer les gamelles, les pages du « Robinson Suisse » en français ; tandis qu'hier, <ievant une autre baraque, j'ai trouvé des pages de « Quentin Durward » aussi en français. Cependant, les auteurs britanniques ne sont pas les seules victimes. Le troisième tome, intact sauf la couverture de derrière, des « Méditations de Saint Ignace » est placé sur le poêle pour allumer les pipes ! »

Dans une autre lettre, il raconte qu'il arrive à se distraire de la guerre en relisant les conditions d'admission à l'école dentaire de Harvard et en parlant d'examens avec un camarade qui songe à apprendre l'art dentaire à sa sortie de l'aviation. Il ajoute qu'il lit avec plaisir la New York Tribune, qu'on lui envoie fréquemment, comme elle le tient un peu au courant

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