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LES CONTRASTES DE LA GUERUE

A peine avait -on pris la photographie supérieure que tout le monde dut courir à l'abri (bataille de Meniu)

de ce qui se passe en Amérique, quand même elle est vieille de trois semaines à son arrivée.

« Les Lettres des Flandres » du Lieutenant A. D. Gillespie, étudiant d'Oxford, offrent quelques détails complémentaii'es intéressants en ce qui concerne la lecture sur le front.

L'auteur déclare qu'entre les repas, le sommeil et la correspondance, il trouve peu de temps pour lire, mais qu'il s'est arrangé durant ses premiers mois de service, de manière à achever « L'Enfer » du Dante, et il demande qu'on lui envoie de la maison son exemplaire du « Paradis Perdu « avec « La Fiancée de Lammermoor » de Scott, ou d'autres ouvrages de Scott dans une édition bon marché — « en un mot, n'importe quoi de substantiel, car je ne trouve pas que les romans à soixante centimes conviennent aussi bien à présent... Une Sphere ou un Illustrated London Neivs m'intéresserait, ainsi que les hommes ensuite... J'ai à lire « Le Gant de Velours », de H. S. Merriman, mais jusqu'à présent, j'ai été occupé à creuser, manger et dormir... Merriman n'est peut-être pas très profond, mais il sait conter une histoire bien torchée, ce que beaucoup des romanciers psychologues du jour ne peuvent pas faire avec toute leur analyse de caractères et de sensations... Merriman parle du « bruit de sirène » de la balle, bruit sans lequel les soldats ne peuvent plus vivre une fois qu'ils l'ont entendu ! mais je ne crois pas que vous ayez à tirer des salves sous ma fenêtre pour me faire dormir quand je reviendrai à la maison...

« J'aurais voulu avoir des journaux français, mais

je n'ai pu trouver qu'un vieux Matin qui ne contenait rien que des traductions des journaux de Londres...

« J'ai mis la main hier sur un journal allemand ; il contenait un bref compte rendu d'un match de football à Berlin, et un journal français parlait de même d'un match à Paris l'autre jour. Mais ce qui m'intéressa le plus, ce fut de remarquer qu'ils donnaient, avec beaucoup de franchise et de précision, le rapport de l'Amirauté britannique sm* les opérations d'un jour aux Dardanelles, si ce n'est qu'ils multipliaient le nombre de nos morts par quatre. Je sais cela, parce qu'il m'est arrivé de remarquer les chiffres, ce qu'avait fait également un autre officier subalterne. Cela montre bien quel est leur système dans tous leurs rapports. Ils disent de vérité juste ce qu'il en faut pour cacher leurs mensonges — ou, plutôt, ils disent autant de mensonges qu'ils pensent que leur pubhc pourra raisonnablement en avaler...

(c J'ai mis la main sur un livre de contes de Tolstoï. Ils ont quelque chose de charmant. Ils sont si spontanés et si simples ; et dans le même livre, il y a des croquis de Sébastopol pendant le siège, — lecture curieuse en ce moment, où nous faisons tout notre possible pour donner aux Russes ce pourquoi nous nous sommes battus il y a soixante ans afin de les empêcher de le prendre. Je les ai déjà lus en français, et je crois ne pas me tromper en disant qu'ils ne mentionnent pas une fois les Anglais — ce sont toujours les Français, et cependant, nous avons tous l'habitude

de croire que c'est nous qui avons fait toute la guerre de Crimée. «

Il écrit une autre fois :

« Je voudrais que vous me donniez pour mon anniversaire Gibbon dans l'édition Everyman's. Envoyez deux volumes à la fois ; je pourrai ainsi m'en défaire au fur et à mesure que je les aurai lus. Car, quoiqu'il faille du temps, des hommes et des vaisseaux pour forcer les Dardanelles, je pense qu'on va reprendre l'histoii'e de Constantinople là où on l'a laissée en

« La Sphere n'arrive plus maintenant. Cela ne me fait rien pour moi-même, car je puis toujours la voir au mess, mais, si vous la commandez, elle devrait venir, et les hommes pourraient être contents de la voir. Envoyez-moi deux exemp lakes des a Réminiscences de la mutinerie de l'Inde » de Forbes-Mitchell (série Macmillan à un shilling). Il était sergent au 93® et je me rappelle qu'à Sunderland deux exemplaires que j'avais donnés à ma section ont eu grand succès.

... Et si vous voulez m'en faire cadeau pour mon anniversaire, j'aimerais bien lire un livre qui vient de paraître « L'Epreuve du Feu » (Ordeal by Battle) de F. S. Ohver ; il écrivait souvent jadis dans la Table Ronde, que je n'ai pas vue dernièrement, soit dit en passant. Envoyez-moi le numéro courant et les suivants dès qu'ils paraîtront... J'avais l'habitude de la prendre régunèrement, mais j'ai peur d'en avoir manqué plusieurs trimestres depuis août dernier. »

On a publié les lettres de feu Arthur Greorge Heath,

du New College d'Oxford et lieutenant au Royal West Kent Regiment. Elles montrent qu'il était un bouquiniste enragé. Il écrit de France qu'il est au mieux, mais qu'un peu de lecture lui ferait véritablement plaisir. « Si nous devons faire des travaux de tranchées, ça tombera à point », dit-il, « je voudrais avoir « L'esquisse générale de la guerre em'opéenne « de Belloc, et si vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que je m'offre ce luxe, « Le Livre de Poésie Anglaise d'Oxford» du plus petit format que vous pourrez trouver... J'ai eu ici le temps de lire quantité de romans, la plupart très mauvais. Je me demande si Tourgueneff serait bon pour les tranchées ?... Ne me conseillez pas de lire « La Guerre et la Paix ». Si l'on forme des projets aussi ambitieux, l'on est sûr d'être tué au milieu..;

« J'ai bûché « L'Histoire de la Guerre » de Buchan — six volumes et des noms sans fin que vous ne pouvez pas vous rappeler ! Cela vous donnera une idée des loisii'S que nous avons ici en réserve, comparés à ce que c'était, et peut-être à ce que ce sera. « Le Livre de Poésie Anglaise d'Oxford » m'a fait tant de plaisir dans les tranchées. Ici je n'ai pas le temps de rien Hre de long, un petit poème çà et là réchauffe les parties vitales, comme disait la vieille dame de son gin à l'eau. »

On trouve le paragraphe suivant dans une lettre écrite par l'auteur dramatique Harold Chapin à sa mère, lettre trouvée dans son portefeuille après sa mort :

« Des livres — oui, je désire un Browning de poche

qui contienne tous les poèmes ! Peut-on trouver cela, je me le demande ? Naturellement, j'ai des poches de bonnes dimensions. Encore est-ce une commande d'importance. De toute manière, il me faut « Paracelsus » et « Hommes et Femmes » tout particulièrement. »

Dans une lettre antérieure adressée à sa femme, il avait demandé « La Revanche » et les discours du Roi Henry — « celui sur l'Angleterre et celui commençant par ces mots « Upon the King » et le discours du conducteur de char d'Euripide dans la traduction de Gilbert Murray. Grand Dieu, quelle est la pièce ? Je suppose que je dois m'en passer. Envoyez les autres tout de suite cependant. C'est vraiment important »,

R. A. L., l'auteur des « Lettres d'un brancardier canadien », parle à maintes reprises de la lecture sur le front :

« Quand je lis les revues américaines — ou plutôt les annonces — je suis malade du désir de revenir. J'ai trouvé quelques nouveaux contes de Penrod et aussi quelques-uns de Wallingford. Mon Dieu ! cela semble bon de lire de nouveau quelque chose de vivant l J'ai mis la main sur un livre intitulé « Queed »...

« L'heure passée, j'ai lu le Bystander, le Sketch et de vieux journaux et je me suis rudement amusé...

« Quelle peut être la mentalité d'une personne qui rassemble, emballe et envoie à tant de distance du Canada un paquet de lectures pour les gars en France — qui consiste en Literary Digests datés de 1912 ? Je m'aperçois que quelqu'un Fa fait ici. Bizarre, n'estce pas ?..,

« A propos, voudriez-vous v.oir s'il y a des livres sur les premiers secours dans les tranchées ? Il en faudrait qui aient été écrits depuis la guerre, naturellement. Les livres sur ce sujet qu'on vend d'habitude ne sont pas bons pour les lignes, comme ils ne tiennent pas compte des conditions dans lesquelles le travail doit S3 faire. Si vous trouvez quoi que ce soit qui puisse être utile, je voudrais bien l'avoir...

« J'ai pu mettre la main pour tout de bon sm' une Saturday Post, contenant une histoire de Gardner. Les lectures ont été terriblement rares ici tout le temps. C'est une véritable veine que d'avoir une Post — • quoique cela me donne toujours le cafard de regarder les annonces et autres choses... Tout est si différent, c'est comme d'aller en permission ; le fait que des gens peuvent avoir du confort et du luxe, être libres, vous frappe comme la commotion d'un obus. »

« Les livres sont assez nombreux ici d'une certaine manière et les emprunts m'en font avoir et perdre tout le temps », écrit un libraire anglais servant en France. « Tout ce que je recommande fait consciencieusement le tour du bataillon et j'entends fréquemment des remarques flatteuses, qui réchauffent le cœur d'un Ubraire. Les soldats peuvent lire d'excellentes choses, pourvu qu'on les leur mette sous les yeux. Ce fait m'ancre dans la croyance que les libraires font du bon ouvrage, quand ils vendent les meilleurs livres par amour du livre. J'ai été charmé récemment de constater un regain d'intérêt local pour Shakespeare, et j'ai suivi avec délices les progrès d'un sergent-major

dans la lecture d'Hamlet — son étonnement, son intuition de quelque chose de grandiose. Les officiers sont tous amateurs de nouveautés. J'ai perdu parmi eux un Swinburne et un Yeats, et j'ai persuadé à un autre qu'il s'y connaissait peu en fait de romans modernes, s'il n'avait pas lu « Way of all Flesh » (Le chemin de toute chair) de Butler ^ ).

En commentant le même sujet, un autre libraire écrit : « Le résultat de ma propre expérience auprès des amis soldats que j'ai rencontrés est qu'ils ne sont que trop désireux de trouver des livres qui valent la peine d'être lus ; qu'ils préféreraient trouver une autre espèce de distraction plutôt que de perdre lem' temps à hre des hvres insuffisants. Une fois que j'avais donné à un homme un exemplaire des œuvres d'Arthur C. Benson, il me demanda par la suite une hste de bons auteiu-s d'essais. Le soldat n'était pas un aristocrate ; il appartenait à la catégorie de ceux qui ne lisent pas et était charpentier de son métier. Évidemment, ce dont les soldats ont le plus besoin, c'est d'un guide pour la lecture. »

1. « C'est étonnant comme ce livre iinjDÏtoyable parvient à traver.er toutes les frontières », disait Arnold Bennett, à propos d'vuie question qu'on lui faisait à Paris en 1915.

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